Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 34
Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement la division nécessaire de son développement essentiel en deux grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle, quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir la discussion métaphysique entre les limites les plus générales du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive, mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible, d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble, la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair, d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle, sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention, bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir, pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure.
Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique, qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution de la constitution catholique et féodale, dernier état général de l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens, et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés, surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre, avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps, l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades, conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle prolongation exclusive.
Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération, par la saine appréciation historique de ses principaux résultats définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient d'être abstraitement caractérisée.
Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale en un temps dont l'absorption croissante du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel constitue nécessairement le principal caractère politique, la distinction générale entre ces deux puissances n'y saurait être fort nettement tranchée, et y semble même d'abord impossible à poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux propres à la civilisation moderne. Mais, par une plus profonde analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, parmi les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition révolutionnaire des cinq derniers siècles, une division naturelle en deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle des métaphysiciens et celle des légistes, dont la première constitue, en réalité, l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel de cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle. Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l'indiquer, émaner spontanément des élémens respectifs de l'ancien système, l'un de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale, et constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile, quoique long-temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier du moyen-âge, a toujours hautement devancé, sous tous les rapports quelconques, même sociaux, tout le reste de l'occident, et où l'on remarque, en effet, dès le XIIe siècle, l'importance rapidement croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des légistes, principalement chez les villes libres de la Lombardie et de la Toscane. Mais ces forces nouvelles ne pouvaient cependant développer leur vrai caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de décomposition, et dans lesquelles leur intervention nécessaire devait poser les fondemens naturels de cette puissance exceptionnelle qui leur a conféré jusqu'ici la direction immédiate de notre progression politique. C'est surtout en France qu'un tel développement me semble, au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence bien distincte et néanmoins solidaire qu'y acquièrent simultanément les universités et les parlemens, principaux organes permanens, soit de l'action métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux classes se subdivise, par sa nature, en deux corporations très différentes, l'une essentielle et primitive, l'autre accessoire et secondaire: c'est-à-dire, les métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs, et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de l'existence politique propre à cette sorte de régime transitoire, la première section de chaque classe y a été nécessairement prépondérante, sans quoi la commune puissance n'aurait pu acquérir ni conserver aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici l'avoir presque exclusivement en vue, en considérant l'autre comme une force purement auxiliaire. C'est seulement de nos jours que, des deux côtés, cette dernière a pris, à son tour, l'ascendant, ainsi que je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément le dernier terme de cette singulière anomalie politique. D'après ces divers éclaircissemens préalables, il est maintenant facile de concevoir nettement l'avénement nécessaire et la destination naturelle de ces deux forces modificatrices, malgré l'obscurité et la confusion que doit d'abord offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.
Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce cas, demeure le plus caractéristique, nos explications antérieures permettent de comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement acquérir l'esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi que son office spontané dans la grande transition révolutionnaire, abstraction faite d'ailleurs en ce moment de sa haute influence simultanée sur l'essor naissant de l'esprit scientifique, qui sera convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division vraiment fondamentale de la philosophie grecque en philosophie morale et philosophie naturelle, qui a toujours dominé jusqu'ici l'ensemble du mouvement mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai historiquement caractérisée dans la cinquante-troisième leçon, l'esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement différentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle distinction: la première, dont Platon doit être regardé comme le principal organe, beaucoup plus rapprochée de l'état théologique, et tendant d'abord à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde, ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l'état positif, et tendant réellement à dégager l'entendement humain de toute tutelle théologique proprement dite. L'une ne fut, par sa nature, essentiellement critique qu'envers le polythéisme, dont elle poursuivit activement l'universelle déchéance; elle présida, surtout, comme je l'ai montré, à l'organisation graduelle du monothéisme, qui, une fois constitué, détermina spontanément la fusion finale de ce premier esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique propre à cette dernière phase essentielle de la philosophie religieuse. Au contraire, l'autre, d'abord principalement livrée à l'étude générale du monde extérieur, dut être, dans son application, long-temps accessoire, aux conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d'après la combinaison intime et permanente de sa tendance anti-théologique avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune véritable organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté par la prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système catholique devait principalement occuper les hautes intelligences, suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit aristotélicien, qui n'avait jamais cessé de cultiver et d'agrandir en silence son domaine inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, du principal ascendant philosophique, en s'étendant aussi au monde moral et même social, aussitôt que cette immense opération politique, enfin suffisamment consommée, laissa naturellement prédominer désormais le besoin de l'essor purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique, le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et de la philosophie théologiques, quelque paradoxale que puisse d'abord sembler cette propriété d'émancipation attribuée à une doctrine aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale consistance politique de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement émanée, résultait de son aptitude naturelle à s'emparer graduellement de la haute instruction publique, dans les universités qui, d'abord destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, devaient nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l'œuvre de saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnaît aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel, et commençait aussi à s'étendre directement aux spéculations sociales, de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique. Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs légitimement due à ses éminens services politiques, les papes montraient à la fois leur propre entraînement involontaire vers la nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s'incorporer, autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement hostile. Quoi qu'il en soit, le caractère anti-théologique d'une telle métaphysique ne dut long-temps se manifester que par la direction plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima d'abord à l'esprit de schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, à un degré quelconque, de toute philosophie monothéique, comme je l'ai noté ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre la suprématie ecclésiastique du siége pontifical, vinrent enfin procurer spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la pleine maturité spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l'ancienne organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire, ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont elle avait d'abord tant secondé le système d'envahissement universel. Telle est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au siècle dernier, a naturellement placé, dans tout notre occident, la puissance métaphysique des universités à la tête du mouvement de décomposition, non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, mais ensuite quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures. Il serait inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure des résultats principaux de ce grand mouvement, qui répandra indirectement un nouveau jour sur l'ensemble de l'analyse précédente.