Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 33
Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards, caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première, déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature, extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor, ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur. Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue, par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement, elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour, a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque, soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie, au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout consister en un continuel décroissement d'intensité.
Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge, pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui, exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder, restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré, ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle: mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple, l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée, bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique: or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier, dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif, propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération finale: jusque là, et tant que la décomposition, purement politique ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives, quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale. Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office directement propre à la doctrine critique, que la décomposition spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne: puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre toute vaine restauration du passé.
L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout, comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement, au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables divergences que doit produire cette libre activité spéculative à l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement, d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est, en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement le protestantisme, première phase générale de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique, un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.
Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles, est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation absolue, successivement étendue aux principales questions morales et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu, d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui, bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car, dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité, conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social, dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue, elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici à rattacher le principe général de cette importante explication à l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous, au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales, sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé d'écarter à ce sujet.
Note 25: Quoique cette phase finale de la philosophie métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie, la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai régime définitif de l'entendement humain, une appréciation superficielle ou malveillante peut seule faire confondre avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre, qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution générale de l'humanité, où la philosophie positive leur assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus fondamentale, un office initial, long-temps indispensable, à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir, dans la pratique, en substituant le culte de la nature à celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder vers les diverses phases successives du système théologique plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper.