Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 32
De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement spontané de la constitution féodale a dû devenir graduellement irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car, l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité guerrière propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement deux séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement le premier essor de la civilisation moderne, d'abord contre les irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du nord, et ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la première opération, où le plus grand homme du moyen-âge trouva surtout un si noble emploi de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa nature, beaucoup plus difficile et plus lente: puisque le catholicisme, principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous le premier aspect, un moyen capital de consolidation des résultats militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les polythéistes; tandis que, au contraire, cette force fondamentale s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des caractères essentiellement différens. Les croisades, abstraction faite de tant d'importans résultats accessoires ou indirects qu'on y a trop exclusivement remarqués, et même indépendamment de la haute influence qui leur appartenait alors immédiatement pour mieux lier les divers peuples européens en leur imprimant une activité collective suffisamment prolongée, constituaient surtout, par leur nature, le seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'orient, où son action pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué avec un succès soutenu qu'après l'entière cessation des migrations septentrionales, par suite d'une combinaison convenable d'énergiques résistances et de sages concessions: c'est pourquoi la principale défense du catholicisme contre l'islamisme a dû précisément devenir le but prépondérant de l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité du système politique propre au moyen-âge. Toutefois, malgré les inquiétudes, sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter, même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension occidentale des armes musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était essentiellement accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne tendait dès-lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion des habitudes ainsi contractées; sauf l'action régulière, long-temps si utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement consacrée à la consolidation continue de cet éminent résultat, dont le maintien suffisant cessait désormais d'exiger l'intervention permanente de la masse des populations chrétiennes. L'organisme féodal avait donc, à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit militaire qui le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est ainsi que la décadence temporelle du régime propre au moyen-âge a dû nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par des motifs de même nature, manifester, vers le début du quatorzième siècle, un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait pu jusque alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction indispensable à remplir dans le système de notre civilisation. Son énergie militaire a, sans doute, rendu long-temps encore d'éminens services partiels pour garantir la nationalité des principaux peuples européens: mais il importe de remarquer que ces divers services n'étaient plus que relatifs surtout aux perturbations même que la prolongation démesurée d'une telle activité suscitait partout de plus en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement contenues par la prépondérance spontanée d'une plus noble destination commune. En assignant ainsi le vrai point de départ propre au grand mouvement de décomposition dont nous commençons l'appréciation philosophique, on voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, que la désorganisation continue de la constitution catholique et féodale, dernière phase générale du système théologique et militaire, devient sensible à l'époque même où, après le suffisant accomplissement de sa mission fondamentale, son ascendant politique devait tendre désormais à entraver de plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes; ce qui garantit nécessairement la pleine rationnalité d'une telle détermination.
Pour être maintenant analysée ici d'une manière vraiment scientifique, cette immense élaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles doit être d'abord soigneusement divisée en deux parties successives, très nettement distinctes par leur nature, quoique toujours confondues jusqu'à présent: l'une, comprenant le quatorzième et le quinzième siècles, où le mouvement critique reste essentiellement spontané et involontaire, sans la participation régulière et tranchée d'aucune doctrine systématique; l'autre, embrassant les trois siècles suivans, où la désorganisation, devenue plus profonde et plus décisive, s'accomplit surtout désormais sous l'influence croissante d'une philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes les notions sociales de quelque importance; de façon à indiquer dès-lors hautement la tendance générale des sociétés modernes à une entière rénovation, dont le vrai principe reste toutefois radicalement enveloppé d'une vague indétermination. Cette distinction indispensable répandra, j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si mal apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue le lien immédiat de notre situation actuelle avec la suite des phases antérieures de l'humanité.
Quelque puissante qu'ait été historiquement l'efficacité destructive de la doctrine critique proprement dite, on lui attribue communément une influence très exagérée, dont la notion devient même profondément irrationnelle, quand on y rapporte exclusivement la désorganisation totale de l'ancien système social, comme s'accordent à le faire habituellement aujourd'hui les défenseurs et les adversaires de ce système. Le véritable esprit philosophique montre clairement, ce me semble, que, loin d'avoir pu produire par elle-même une telle décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, en résulter nécessairement, quand la démolition spontanée a atteint un certain degré, qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre hypothèse, l'origine réelle de la théorie révolutionnaire serait évidemment incompréhensible; quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir indispensable à l'entier accomplissement d'une pareille phase, et surtout à l'indication caractéristique de son issue finale, ainsi que je l'expliquerai bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, l'influence politique de l'intelligence, elle constitue donc ici, par sa nature, une sorte de cercle vicieux. L'ensemble de l'époque révolutionnaire ne saurait, en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant que la formation et le développement de la doctrine critique sont regardés comme précédés et déterminés par un progrès suffisant dans la décomposition purement spontanée que nous devons d'abord apprécier sommairement, suivant l'ordre ci-dessus indiqué.
Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration établie au chapitre précédent, sur la nature éminemment transitoire de la constitution catholique et féodale propre au moyen-âge, que la ruine irréparable d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux appareils, sans aucune attaque systématique, pendant les deux siècles qui ont immédiatement suivi les temps même de sa plus grande splendeur. On peut, en effet, reconnaître aisément que cette mémorable économie contenait, à beaucoup d'égards, par sa structure caractéristique, des germes essentiels de décomposition intime, dont les ravages spontanés ont été seulement suspendus ou dissimulés tant que la commune destination sociale a dû, conformément à nos explications antérieures, maintenir, entre les diverses parties, par son uniforme prépondérance, une combinaison nécessairement temporaire. Il doit suffire ici d'apprécier les causes les plus universelles de cette imminente dissolution naturelle, en considérant d'abord, sous ce point de vue, la division politique la plus générale entre les deux grands pouvoirs du système, et ensuite la principale subdivision propre à chacun d'eux.
Sous le premier aspect, il est incontestable que l'admirable établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement réel de l'évolution spéciale réservée au moyen-âge, et quelque immense perfectionnement qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale de l'organisme social, comme je l'ai déjà prouvé, devait ensuite devenir un principe inévitable de décomposition active pour le régime correspondant, par l'incompatibilité nécessaire qui, dès l'origine, régnait, plus ou moins explicitement, entre les deux autorités, soit à raison d'un état de civilisation trop peu conforme à un aussi éminent progrès, soit d'après l'inaptitude radicale de la seule philosophie qui pût alors y présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des deux chapitres précédens, que le monothéisme est, par sa nature, en opposition plus ou moins prononcée avec la prépondérance de l'activité militaire; à moins que, par une anomalie contraire au véritable caractère essentiel de cette phase théologique, il ne se constitue, suivant le mode musulman, en maintenant la concentration primitive des deux pouvoirs; et, alors même, le polythéisme est-il nécessairement beaucoup plus conforme à tout développement intense et soutenu du système militaire. Mais, sous le vrai régime monothéique, dont la séparation générale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique devient le principal attribut, il existe inévitablement une sorte de contradiction intime, directe quoique implicite, entre une telle disposition et la nature encore militaire de l'organisation temporelle correspondante, vu la tendance spontanée vers la plus entière unité de pouvoir, toujours propre à l'esprit guerrier, même après l'altération capitale qu'il dut alors subir par la transformation nécessaire du système de conquête en système essentiellement défensif. C'est surtout par-là que cette grande séparation, malgré sa haute utilité immédiate, doit être regardée, à cette époque, comme une tentative éminemment prématurée, dont l'efficacité complète et durable est réservée au développement final des sociétés modernes, puisque l'activité industrielle, devenue enfin prépondérante, y doit seule être, par sa nature, pleinement compatible avec la consolidation régulière d'une telle division fondamentale. En outre, si l'esprit féodal, en tant que militaire, devait être spontanément hostile à cette institution caractéristique, il faut reconnaître que, d'un autre côté, l'esprit catholique, en tant que théologique, tendait aussi, avec presque autant d'énergie, à l'altérer radicalement en sens inverse, en poussant habituellement l'autorité sacerdotale à dépasser essentiellement des limites vagues et empiriques, qui n'avaient jamais pu être réellement assujéties à aucun principe rationnel. Une démarcation vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé le principe général, ne pourra être un jour solidement établie entre les deux puissances élémentaires, sauf les perturbations secondaires dues à l'inévitable conflit des passions humaines, que sous l'ascendant ultérieur de la philosophie positive, éminemment propre à la constituer spontanément d'après l'ensemble des véritables lois de l'organisme social, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans la suite. Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, il est clair, au contraire, que la triple nature éminemment vague, arbitraire, et néanmoins absolue, qui caractérise, de toute nécessité, les diverses conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, à cet égard, aucun frein intellectuel et moral, susceptible de contenir suffisamment les opiniâtres stimulations de l'orgueil et les illusions spontanées de la vanité: en sorte que, sous ce régime, la séparation effective des deux pouvoirs a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance mutuelle propre à leurs origines respectives, maintenue ensuite par leur antagonisme continu, suivant les explications du chapitre précédent. La discipline mentale spécialement rigoureuse, et finalement oppressive, que ces mêmes caractères essentiels ont dû rendre de plus en plus indispensable, afin d'entretenir, d'une manière aussi précaire que pénible, une convergence convenable, a dû d'ailleurs fortifier beaucoup la tendance inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation universelle. Enfin, quoique la plupart des philosophes aient, à cet égard, attribué une influence très exagérée à la principauté temporelle annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté exceptionnelle n'a pris une grande importance qu'au temps même où le système catholique était déjà en pleine décomposition politique, il ne faut pas cependant négliger cette considération secondaire, qui, en tout temps, a dû accessoirement concourir à développer, chez les papes, leur disposition spontanée à l'entière confusion des divers pouvoirs sociaux. Telle est donc, en résumé, sous tous les aspects essentiels, la singulière nature du régime propre au moyen-âge, que l'esprit féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient les deux éléments généraux, tendaient nécessairement, chacun à sa manière, l'un par suite d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à cause d'une philosophie trop vicieuse, à ruiner radicalement la division fondamentale qui caractérisait surtout cette mémorable constitution, dont la destination purement transitoire ne saurait être plus évidemment vérifiée que par un contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la décomposition spontanée de ce régime, à partir du quatorzième siècle, qui devrait habituellement nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà suffisamment expliquée, soit par le trop faible essor des nouveaux élémens sociaux, soit par la réalisation jusque alors incomplète de son office, fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble de l'évolution sociale, conformément à nos démonstrations antérieures.
On obtiendra des conclusions analogues en considérant maintenant la principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel ou temporel, c'est-à-dire la relation correspondante entre l'autorité centrale et les autorités locales. Il est aisé de sentir, à cet égard, que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable que leur combinaison mutuelle.
Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque; elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés, pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes, qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale, il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme, agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme: et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle, quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines, tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système, considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites, et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant que le système n'avait point acquis tout son développement principal, et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance naturelle.
J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance, suivant la distinction ci-après expliquée.