Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 3
Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, avec tant d'évidence, au chapitre précédent, l'inévitable spontanéité générale d'un état intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou moins prononcé mais ordinairement très durable, de pur fétichisme, constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. Cette constitution originaire des spéculations humaines serait sans doute difficile à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât à priori du point de vue rationnel où nous place l'ensemble de la théorie biologique de l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après tous les renseignemens exacts que l'on peut combiner sur ce premier âge social: enfin, l'appréciation judicieuse du développement individuel confirmerait évidemment, à cet égard, l'analyse immédiate de l'évolution collective. Beaucoup de philosophes sont néanmoins parvenus, d'après des méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir profondément des notions aussi irrécusables, en s'efforçant d'établir, au contraire, que le point de départ intellectuel a dû consister dans le polythéisme proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance spontanée à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière, passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés suprêmes. Quelques-uns même, qui, malgré leur prétendue résolution préalable de tout examiner librement, subissaient, à leur insu, l'empire, si rarement évitable, des opinions vulgairement consacrées, sont allés jusqu'à intervertir entièrement la progression naturelle des idées théologiques, en voulant représenter le monothéisme rigoureux comme la véritable source primordiale, d'où seraient ensuite issus, par corruption graduelle, le fétichisme après le polythéisme[2]. Il serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter aucunement ces diverses aberrations, si manifestement contraires, non-seulement à l'ensemble des observations les plus décisives sur l'homme et sur la société, mais encore à toutes les lois les mieux établies sur la marche nécessairement toujours graduelle de notre intelligence, jusque dans ses plus simples exercices. A tous égards, notre vrai point de départ, intellectuel ou moral, est inévitablement beaucoup plus humble que ne l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme a partout commencé par le fétichisme le plus grossier, comme par l'anthropophagie la mieux caractérisée; malgré l'horreur et le dégoût que nous éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable origine, notre principal orgueil collectif doit consister précisément, non à méconnaître vainement un tel début, mais à nous glorifier de l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, graduellement développée, de notre organisation spéciale, nous a enfin tant élevés au-dessus de cette misérable situation primitive, où aurait sans doute indéfiniment végété toute espèce moins heureusement douée.
Note 2: Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable que pour ceux qui admettent, à cet égard, une révélation directe et spéciale, suivant l'esprit du système catholique. Encore faudrait-il, même alors, concevoir cette révélation comme presque continue, ou du moins fréquemment renouvelée, afin de combattre sans cesse le retour toujours imminent à la marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues, incapables néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir suffisamment l'instinct spontané vers l'idolâtrie primitive.
D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce sujet, du véritable esprit scientifique, tout en admettant cette progression évidente et nécessaire du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme, sans laquelle la marche générale de l'humanité serait essentiellement inintelligible, sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse de la précédente, et qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être ici sommairement signalée, afin de prévenir, autant que possible, toute déviation quelconque relativement à ce terme primordial, dont l'altération rejaillirait naturellement sur tout le reste de la série sociale. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme comme n'ayant point strictement caractérisé le régime mental primitif, en ce sens que ce premier état, quelque grossier qu'il soit en effet, aurait été néanmoins toujours précédé lui-même par une enfance encore plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé d'une conservation trop entravée, ne présenterait qu'une existence toute matérielle, sans aucun souci d'opinions spéculatives quelconques, réduites même au degré le plus élémentaire et le plus spontané: tels seraient, par exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitans de la Terre de Feu, de diverses parties de l'Océanie, de quelques parties de la côte nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable hypothèse n'altérerait point essentiellement, à la manière des précédentes, notre progression fondamentale; elle n'aurait évidemment d'autre effet que d'y superposer un terme préliminaire, dont la considération propre pourrait être presque toujours écartée dans l'usage ultérieur de la série sociale. Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs aisément explicable, n'en offre pas moins, sous un autre aspect philosophique, une véritable importance, afin de maintenir scrupuleusement l'unité et l'invariabilité nécessaires de la constitution fondamentale de l'homme, si indispensable, comme je l'ai montré, au système rationnel de la sociologie positive. On voit, en effet, que, d'après cette hypothèse, les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé, sous une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il faudrait y admettre une époque où ils auraient absolument pris naissance, sans aucune autre manifestation antérieure: ce qui serait directement contraire à ce grand principe, fourni à la sociologie par la biologie, que, toujours et partout, l'organisme humain a dû présenter, à tous égards, les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement différer, en aucun cas, que par leur degré de développement et leur mode correspondant de satisfaction. Une telle position de la question suffit certainement pour la résoudre, et montre aussitôt que cette opinion doit nécessairement résulter d'une fausse appréciation des faits. Dans l'état même d'idiotisme et de démence, où l'homme paraît rabaissé au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore constater, avec les précautions convenables, l'existence d'un certain degré d'activité purement spéculative, qui se satisfait alors par un fétichisme très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, à plus forte raison, de penser que, à aucun âge de l'enfance sociale, l'homme normal, et doué, au moins implicitement, de toutes ses facultés, ait pu jamais être livré, d'une manière rigoureusement exclusive, à une vie purement matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation quelconque des besoins intellectuels, quelque oppressive qu'on veuille alors supposer la puissance d'un milieu défavorable. En principe, cette hypothèse serait évidemment insoutenable. Mais je puis d'ailleurs facilement indiquer la source très naturelle d'une pareille illusion, que me semblent partager encore presque tous les observateurs, même les plus judicieux et les plus sagaces, qui ont étudié, par une exploration directe, les premiers degrés de la vie sauvage; ce qui doit faire mieux ressortir l'utilité de cette rectification. Il suffit de remarquer, à cet effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle d'idées théologiques quelconques a été essentiellement conclue, non d'une conférence directe, qui n'eût pu même être convenablement établie, mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce plus ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai ci-après, le fétichisme, de sa nature, peut se développer beaucoup avant de donner lieu à aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ait atteint à l'état d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent fort tard, et tout près de sa transformation finale en polythéisme proprement dit. Telle est la simple origine de cette illusion, qui, malgré sa gravité, est, au fond, très excusable, chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par aucune théorie positive, propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse interprétation des faits.
On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a dû essentiellement commencer à la manière des animaux. Je l'admets en effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction qu'on en veut tirer, et qui repose, à mes yeux, sur une fausse appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Car je suis convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de loisir suffisant, une certaine activité spéculative (et beaucoup d'espèces en sont assurément susceptibles), parviennent spontanément, de la même manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier, consistant toujours à supposer les corps extérieurs, même les plus inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues aux impressions personnelles du spectateur. Une judicieuse exploration de l'intelligence des animaux ne laisse aucun doute sur la réalité de cette similitude essentielle, sauf la différence fondamentale que présente l'incontestable aptitude de l'entendement humain à se dégager graduellement de ces ténèbres primitives, qui, pour les autres organismes, même les plus éminens, doivent, au contraire, indéfiniment persister; excepté peut-être, chez quelques animaux choisis, un faible commencement de polythéisme, qu'il faudrait d'ailleurs attribuer surtout au contact humain. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage, d'une part, et, d'une autre part, un chien ou un singe, contemplent une montre pour la première fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est quant à la manière de formuler, aucune profonde diversité immédiate dans la conception spontanée qui, aux uns et aux autres, représentera cet admirable produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal véritable, ayant ses goûts et ses inclinations propres: d'où résulte, par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme radicalement commun, les premiers ayant seulement le privilége exclusif d'en pouvoir ultérieurement sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle du véritable degré de similitude nécessaire entre le développement mental de l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude correspondante de leurs organismes cérébraux, n'aboutit réellement qu'à confirmer de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition générale sur le vrai point de départ intellectuel de l'humanité.
Exclusivement habitués dès long-temps à une théologie éminemment métaphysique, nous devons éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras à comprendre réellement cette grossière origine, qui a dû fréquemment donner lieu à de graves méprises involontaires. C'est ainsi surtout que le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme, lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination usuelle d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au premier; puisque les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient pu sans doute aussi légitimement repousser le reproche banal d'adoration des images que le font aujourd'hui nos docteurs catholiques quant à l'injuste accusation des protestans. Mais, quoique nous soyons heureusement assez éloignés du fétichisme pour ne plus le concevoir aisément, chacun de nous n'a qu'à remonter suffisamment dans sa propre histoire individuelle, pour y retrouver la fidèle représentation d'un tel état initial. Tous les philosophes qui sauront aujourd'hui se dégager convenablement des opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme constitue nécessairement le vrai fond primordial de l'esprit théologique, envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins dans sa plus entière plénitude intellectuelle: c'est là que conviendrait éminemment la célèbre formule de Bossuet: _Tout était dieu, excepté Dieu même_, pourvu qu'on l'appliquât à un point de départ, et non à une chimérique dégénération; car on peut strictement dire, en effet, que, depuis cette première époque, le nombre des dieux a été sans cesse en décroissant, comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent involontairement entraîner, sous l'influence imparfaitement rectifiée de notre vicieuse éducation, à tenter de pénétrer le mystère de la production essentielle de phénomènes quelconques, simples ou compliqués, dont ils ignorent les lois naturelles, ils peuvent alors personnellement constater cette invariable tendance instinctive à concevoir la génération des effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être correspondant, toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est réellement autre chose que le principe philosophique du fétichisme proprement dit. Ceux qui, par exemple, auront souri avec le plus de dédain à la naïveté du sauvage animant spontanément la montre dont il admire le jeu, pourraient, à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus d'une fois dans une disposition mentale bien peu supérieure, malgré leur habitude d'un tel spectacle, quand ils contemplent, entièrement étrangers à l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent inexplicables, dus à quelque dérangement inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous serait, sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment la disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations comme autant d'indices des affections ou des caprices d'un être chimérique, si la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait maintenant à calmer notre inquiétude intellectuelle par l'immédiate supposition générale d'une certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, comme en beaucoup d'autres cas semblables préalablement analysés à notre entière satisfaction.
Ainsi, la philosophie théologique, convenablement approfondie, a toujours évidemment pour base nécessaire le pur fétichisme, qui divinise instantanément chaque corps ou chaque phénomène susceptibles d'attirer avec quelque énergie la faible attention de l'humanité naissante. Quelques transformations essentielles que cette philosophie primitive puisse ensuite subir graduellement, une judicieuse analyse sociologique y pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, jamais entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du point de départ. Non-seulement, par exemple, la théocratie égyptienne, dont celle des Juifs fut certainement une simple dérivation, a dû présenter, aux temps de sa plus grande splendeur, la co-existence régulière et très prolongée, dans les différentes castes de sa hiérarchie sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque les rangs inférieurs étaient encore restés au simple fétichisme, tandis que les premiers rangs étaient en pleine possession d'un polythéisme très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient même déjà élevés très probablement à une certaine ébauche du monothéisme; mais, en scrutant plus profondément l'esprit théologique, on peut, en outre, y reconnaître, en tout temps, par une analyse plus directe et plus décisive, des traces actuelles très prononcées du fétichisme fondamental, malgré les formes les plus métaphysiques qu'il ait pu affecter chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en effet, au fond, que cette célèbre conception de l'âme du monde chez les anciens, ou cette assimilation plus moderne de la terre à un immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon un véritable fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux verbiage philosophique? Il n'y a là, sans doute, comparativement au fétichisme spontané des temps primitifs, d'autre différence essentielle que de se rapporter à des êtres collectifs et abstraits au lieu d'êtres purement individuels et concrets. De nos jours même, qu'est-ce réellement, pour un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme dont se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et systématisé, enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations d'un principe déjà directement établi, il devient donc irrécusable que le pur fétichisme, loin de constituer une simple aberration de l'esprit théologique, en indique nécessairement la source fondamentale, et détermine son vrai caractère primordial, jusqu'aux temps beaucoup plus récens où, comme je l'expliquerai bientôt, son mélange de plus en plus intime avec l'esprit métaphysique proprement dit en altère profondément la nature originelle, néanmoins toujours reconnaissable à une saine exploration scientifique. Telle est donc notre théologie vraiment primitive, celle qui présente le plus complétement cette rigoureuse spontanéité, où réside, d'après le chapitre précédent, le privilége essentiel de toute philosophie théologique, et qu'aucun autre âge religieux n'a pu certainement offrir à un degré aussi parfaitement approprié à la torpeur initiale de l'entendement humain, alors ainsi dispensé même de créer la fiction facile des divers agens surnaturels, et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont nous sommes intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant d'abord expliquer suffisamment nos propres phénomènes, nous sert immédiatement de base uniforme à l'interprétation absolue de tous les phénomènes extérieurs. Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre, bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute long-temps produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration[3] formelle des animaux, quand ils offraient à l'homme, sous un aspect quelconque, un spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire dont il ne retrouvait pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît, à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de l'atmosphère, etc.
Note 3: Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins commun qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans doute, avec une véritable adoration directe, le respect spécial pour des animaux consacrés à quelque divinité extérieure, suivant un usage long-temps pratiqué chez les Grecs et même chez les Romains, indépendamment d'ailleurs de certains animaux habituellement entretenus comme instrumens de divination.