Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 29
L'influence purement scientifique du catholicisme ne fut certainement pas moins salutaire que son action philosophique. Sans doute le monothéisme lui-même ne saurait être pleinement compatible avec le sentiment rationnel de l'invariabilité fondamentale des lois naturelles, toujours compromise nécessairement, d'une manière sinon réelle, au moins virtuelle, par toute subordination théologique des divers phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières qu'on soit conduit à les supposer par les progrès croissans de la véritable science: et en effet, à un certain degré du développement humain, la doctrine monothéique constitue le seul obstacle essentiel à l'irrésistible conviction qu'une expérience très prolongée tend à produire universellement à cet égard, comme on a dû le constater fréquemment dans les diverses parties de ce Traité, et comme j'aurai lieu bientôt de l'expliquer historiquement. Mais, au moyen-âge, notre intelligence étant certainement fort éloignée encore d'une telle situation, le régime monothéique, loin de comprimer l'essor scientifique correspondant, devait, au contraire, l'encourager très heureusement, en le dégageant enfin spontanément des immenses entraves que le polythéisme lui présentait de toutes parts; puisque les tentatives scientifiques n'avaient pu être jusque alors poursuivies, sauf l'essor initial des simples spéculations mathématiques, sans choquer presque continuellement, d'une manière plus ou moins dangereuse, des explications théologiques qui s'étendaient, pour ainsi dire, aux moindres détails de tous les phénomènes: tandis que le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, ouvrait enfin à l'esprit scientifique un accès beaucoup plus libre dans cette étude secondaire, où il n'avait plus à lutter contre une doctrine sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât les formules, dès-lors vagues et générales, qui s'y rapportaient; et il pouvait même être directement soutenu par une disposition religieuse à la sincère admiration particulière de la sagesse providentielle, qui n'a dû exercer que beaucoup plus tard une influence vraiment rétrograde ou stationnaire. Au point déjà atteint par notre grande démonstration historique, je croirais superflu d'établir expressément que le régime monothéique, comparé au précédent, constitue une diminution intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux, comme le régime polythéique l'avait opéré, en son temps, envers le régime fétichique: cette progression est maintenant évidente. Outre les restrictions capitales, précédemment caractérisées à une autre fin, auxquelles le catholicisme a soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine, on voit également, par la suppression spontanée des oracles et des prophéties, dont l'antiquité était inondée, et par le caractère, de plus en plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux miracles, que le catholicisme, au temps de sa prépondérance, s'est noblement efforcé d'agrandir, aux dépens de l'esprit théologique, le domaine d'abord si étroit de la raison humaine, autant que pouvait le permettre la nature même de la doctrine qui servait de base à sa domination sociale. D'après ces diverses propriétés incontestables, et sans parler d'ailleurs des évidentes facilités que l'existence sacerdotale devait alors offrir à la culture intellectuelle, il est aisé de concevoir l'heureuse influence que le régime monothéique du moyen-âge a dû exercer sur l'essor correspondant des principales sciences naturelles, qui sera spécialement apprécié dans la cinquante-sixième leçon: soit par la création de la chimie, fondée sur la conception préalable d'Aristote relative aux quatre élémens, et soutenue par les énergiques chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment l'expérimentation naissante; soit par les notables progrès de l'anatomie, si entravée dans toute l'antiquité, malgré les premiers encouragemens spontanés que j'ai signalés au chapitre précédent; soit aussi par le développement continu des spéculations mathématiques antérieures et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient, développement alors aussi marqué que le comportait essentiellement l'état de la science, comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que caractérisent, d'une manière si mémorable, deux grands perfectionnemens corelatifs, l'essor de l'algèbre, à titre de branche distincte de l'ancienne arithmétique[24], et celui de la trigonométrie, trop imparfaite et trop bornée chez les Grecs pour les besoins croissans de l'astronomie.
Note 24: Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée, au moyen-âge, dans les notations numériques, ni la part incontestable de l'influence catholique à cet important progrès de l'arithmétique. Un géomètre distingué, qui s'occupe, avec autant de succès que de modestie, de la véritable histoire mathématique (M. Chasles), a très utilement confirmé, dans ces derniers temps, par une sage discussion spéciale, au sujet de ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que devait naturellement inspirer la saine théorie du développement humain, en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une importation de l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat spontané du mouvement scientifique antérieur, dont on peut suivre aisément la tendance graduelle vers une telle issue par des modifications successives, en partant des notations primitives d'Archimède et des astronomes grecs.
Quant à l'influence esthétique propre au régime monothéique du moyen-âge, quoiqu'elle n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se développer surtout que dans la période immédiatement suivante il est néanmoins impossible d'en méconnaître l'éminente portée, en pensant au progrès capital de la musique et de l'architecture pendant cette mémorable époque. C'est alors, en effet, que l'art du chant prend un nouveau caractère fondamental, par l'introduction des notations musicales, et surtout par le développement de l'harmonie, qui s'y trouve d'ailleurs directement lié; il en est de même, et d'une manière encore plus sensible, pour la musique instrumentale, qui, en ces temps de prétendue barbarie, acquit une admirable extension, par la création de son organe le plus puissant et le plus complet: il serait certes superflu de signaler expressément, dans ce double perfectionnement, l'évidente participation de l'influence catholique. Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le progrès général de l'architecture, esthétiquement envisagée, indépendamment de la nouvelle direction imprimée aux constructions usuelles, en vertu du changement qu'éprouvait graduellement l'existence sociale, où d'habituelles relations privées succédant, avec les mœurs catholiques et féodales, à l'isolement caractéristique de la vie intérieure chez les anciens, devaient spontanément déterminer un système d'habitations plus propre à faciliter les communications individuelles. Jamais les pensées et les sentimens de notre nature morale n'ont pu obtenir une aussi parfaite expression monumentale que celle alors réalisée par tant d'admirables édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable extinction des croyances correspondantes, inspireront toujours, à tous les vrais philosophes, une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme, dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait évidemment comporter une telle perfection, nécessairement réservée au système qui organisait un enseignement universel, complété par une habitude continue de méditations personnelles: on a certainement fort exagéré, à ce sujet, comme envers les sciences, l'influence des importations arabes, qui d'ailleurs est ici, comme là, aisément explicable; puisque le monothéisme musulman ayant dû éprouver naturellement les mêmes besoins essentiels, a dû spontanément déterminer de semblables tendances; quoique son défaut radical d'originalité doive rendre, en général, très suspecte, à l'un et à l'autre titre, sa prétendue antériorité de perfectionnement, du reste également motivée, pour les deux cas, en ce qu'elle a de réel, par la plus grande facilité de son essor mental, ci-dessus caractérisée dans sa principale cause politique. Relativement à la poésie, il suffirait de nommer le sublime Dante pour constater avec éclat l'aptitude immédiate du régime que nous considérons, malgré le ralentissement notable qu'a dû spécialement produire, à cet égard, la longue et pénible élaboration des langues modernes; d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop peu stable de l'état social correspondant présentait alors de puissans obstacles à l'essor des plus profondes impressions poétiques, qui n'y pouvaient suffisamment trouver une inspiration directe et spontanée: nous avons déjà hautement reconnu, dans le chapitre précédent, l'aptitude supérieure qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à présent le polythéisme, dont les plus puissants génies n'ont pu encore convenablement affranchir la poésie moderne; du reste, l'appréciation de l'époque suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en tous les autres, n'a fait que développer graduellement les germes introduits au moyen-âge, achèvera de dissiper spécialement tous les doutes qui pourraient encore subsister à ce sujet.
Envisageant enfin le mouvement mental imprimé par ce système social sous l'aspect le moins élevé et le plus universel, c'est-à-dire quant à l'essor industriel, nous devons encore davantage ajourner son examen propre, si évidemment réservé aux temps ultérieurs, à partir de l'émancipation personnelle. Mais on ne saurait douter, en principe, que le plus grand perfectionnement réalisable dans l'industrie humaine devait consister en une sage abolition graduelle du servage, accompagnée de l'affranchissement progressif des communes proprement dites, alors accomplis sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la base nécessaire de tous les immenses succès postérieurs. Nous devrons surtout remarquer, quand notre marche rationnelle nous conduira directement à une telle analyse, le nouveau caractère général, déjà utile à signaler ici, que dut dès-lors prendre de plus en plus l'industrie humaine, et qui fut en harmonie fondamentale avec une telle origine; c'est-à-dire la tendance progressive à l'économie des efforts humains, de plus en plus remplacés par les forces extérieures, dont les anciens faisaient réellement si peu d'usage. Cette substitution caractéristique, principale source de l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte certainement à cette mémorable époque, où elle ne fut pas seulement inspirée par l'influence, encore trop imparfaite, de l'étude rationnelle de la nature, devenue ensuite si importante à cet égard. Elle dut alors principalement résulter de la nouvelle stimulation sociale, non moins directe qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport, la situation fondamentale, jusque alors inouïe, où le monde catholique et féodal se plaçait de plus en plus par suite de l'émancipation personnelle des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment à imposer, avec un ascendant croissant, l'impérieuse obligation générale d'épargner les moteurs humains, en utilisant toujours davantage les divers agens physiques, soit animés, soit même inorganiques: cette tendance est très nettement marquée, dès l'origine, par plusieurs inventions mécaniques dont l'histoire est maintenant trop oubliée, et entre autres par les moulins à eau, et surtout à vent. Il n'est pas douteux que l'existence générale de l'esclavage constituait, chez les anciens, encore plus que l'extrême imperfection de leurs connaissances réelles, le principal obstacle à l'emploi étendu des machines, dont la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise tant qu'on pouvait ainsi disposer, pour l'exécution des divers travaux matériels, d'une provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes. C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément l'un à l'autre tous les divers aspects de l'existence humaine, individuelle ou sociale, rendrait impossible toute histoire purement industrielle de l'humanité, conçue isolément de son histoire universelle, comme je l'ai établi, en général, au quarante-huitième chapitre. Du reste, il est aisé de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres titres déjà signalés, combien était alors indispensable l'active intervention continue de la discipline catholique pour contenir ou corriger l'action délétère de la doctrine théologique qui, surtout à l'état monothéique, doit tendre spontanément à proscrire toute grande modification industrielle du monde extérieur, en y faisant voir une sorte d'attentat sacrilége à l'optimisme providentiel, remplaçant le fatalisme polythéique: cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux eût, à cette époque, profondément entravé l'essor industriel, sans la persévérante sagesse du sacerdoce catholique.
Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici à caractériser sommairement les éminentes propriétés intellectuelles du régime monothéique du moyen-âge, en attendant que leurs principaux résultats ultérieurs puissent être convenablement appréciés, et qui déjà doivent, sans doute, faire spontanément ressortir l'ingrate injustice de cette frivole philosophie qui conduit, par exemple, à qualifier irrationnellement de barbare et ténébreux le siècle mémorable où brillèrent simultanément, sur les divers points principaux du monde catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert-le-Grand, Roger Bacon, Dante, etc. L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord convenablement opérée quant aux attributs sociaux, soit politiques, soit moraux, qui le caractérisent surtout, ayant ainsi reçu désormais l'indispensable complément général qui lui manquait encore, il ne nous reste donc plus maintenant, pour avoir entièrement terminé ce grand et difficile examen, qu'à montrer enfin directement le principe essentiel de l'irrévocable décadence de ce système éminemment transitoire, dont la destination nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution humaine, devait être de préparer, sous sa bienfaisante tutelle, la décomposition graduelle de l'état purement théologique et militaire, et l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre définitif, comme l'expliqueront respectivement ensuite les deux chapitres suivans.
En quelque sens qu'on examine l'organisation propre au moyen-âge, une étude suffisamment approfondie fera toujours ressortir sa nature purement provisoire, en représentant les développemens même qu'elle avait pour mission de seconder comme les premières causes radicales de sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution catholique et féodale, le régime théologique et militaire était essentiellement aussi modifié que pouvaient le comporter son esprit caractéristique et ses vraies conditions d'existence, de manière à pouvoir protéger et faciliter l'essor universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la vie positive et industrielle: les modifications générales ne pouvaient être poussées plus loin sans tendre nécessairement à l'abandon définitif de ce premier système social. Il suffira de constater sommairement ici cette irrésistible nécessité envers les principales dispositions, spirituelles ou temporelles, d'une telle constitution.
Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement provisoire que nous savons, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, devoir inévitablement appartenir à toute philosophie théologique, devait être certainement plus prononcé dans le monothéisme que dans aucune autre phase religieuse, par cela même que cette grande concentration y avait, comme je l'ai prouvé, réduit autant que possible l'esprit théologique proprement dit, qui ne pouvait plus subir aucune importante modification nouvelle sans se dénaturer entièrement, et sans perdre, peu à peu mais irrévocablement, son ascendant social: tandis que, d'un autre côté, l'essor plus rapide et plus étendu que ce dernier état théologique de l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif, non-seulement chez les hommes cultivés, mais aussi dans la masse des populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer bientôt de telles modifications. Une vaine et superficielle appréciation fait penser aujourd'hui, par suite même de la décadence du système religieux, dont les exigences réelles ne sont plus suffisamment comprises, que le monothéisme aurait pu ou pourrait encore subsister, de manière même à toujours servir de base morale à l'ordre social, dans l'état d'extrême simplification abstraite où, depuis le moyen-âge, l'influence métaphysique l'a graduellement amené: mais cette chimère philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble de notre examen de l'organisation catholique, où nous avons reconnu combien était vraiment indispensable à son efficacité sociale chacune de ces nombreuses conditions d'existence tellement solidaires que l'absence d'une seule devait entraîner la chute ultérieure de tout l'édifice, en même temps que nous avons implicitement établi la nature précaire et transitoire de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement hostile au développement intellectuel, comme on l'a trop proclamé, sous l'unique impression, d'ailleurs exagérée, des temps de décadence, le catholicisme l'a, au contraire, éminemment secondé, ainsi que je l'ai expliqué; mais il n'a pu ni dû se l'incorporer réellement: or, si cet essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, a été effectivement très favorable à l'évolution mentale, et même indispensable alors à ses progrès, il a dû déterminer ensuite, parvenu à un certain degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement de ce régime provisoire, dont la destination principale était ainsi suffisamment accomplie. Tel a donc été, au fond, le grand office intellectuel, évidemment transitoire, propre au catholicisme: préparer, sous le régime théologique, les élémens du régime positif. Il en est de même, en réalité, dans l'ordre moral proprement dit, d'ailleurs intimement lié au premier: car, en constituant une doctrine morale, pleinement indépendante de la politique, et placée même au-dessus d'elle, le catholicisme a fourni directement à tous les individus un principe fondamental d'appréciation sociale des actes humains, qui, malgré la sanction purement théologique qui pouvait seule en permettre l'introduction primitive, devait tendre nécessairement à se rattacher de plus en plus à l'autorité prépondérante de la simple raison humaine, à mesure que l'usage même de cette doctrine faisait graduellement pénétrer les vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui ne pouvait évidemment manquer d'avoir lieu bientôt, sinon parmi les masses vulgaires, du moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est assurément mieux susceptible, par sa nature, que les prescriptions morales d'être finalement apprécié d'après une expérience suffisante: en sorte que l'influence théologique, d'abord indispensable à cet égard, devait peu à peu devenir essentiellement inutile, une fois que sa mission primordiale était assez accomplie; et même ensuite finalement antipathique, abstraction faite de toute répugnance mentale, en vertu des graves atteintes, dès lors senties avec une énergie croissante, que les principales conditions d'existence d'un tel régime devaient nécessairement porter aux plus nobles sentimens de notre nature, à ceux-là même que le catholicisme s'efforçait si heureusement de faire prévaloir, comme je l'ai directement indiqué à divers titres importans.
Afin de préciser convenablement le vrai principe général de l'irrévocable décadence, d'abord intellectuelle et enfin sociale, du monothéisme catholique, il faut maintenant reconnaître que le germe primordial de cette inévitable dissolution ultérieure avait même précédé le développement initial du catholicisme, puisqu'il remonte directement à la grande division historique appréciée au chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions fondamentales en philosophie naturelle et philosophie morale, relatives l'une au monde inorganique, l'autre à l'homme moral et social. Cette division capitale, organisée par les philosophes grecs un peu avant la fondation du musée d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée, a constitué, comme je l'ai expliqué, la première condition logique de tous les progrès ultérieurs, en permettant l'essor indépendant de la philosophie inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique proprement dit, et dont les spéculations plus simples devaient être plus rapidement perfectibles, sans nuire toutefois à l'opération sociale exécutée simultanément par la philosophie morale, qui, restée encore, d'après la complication supérieure de son sujet propre, à l'état purement théologique, devait bien moins s'occuper du perfectionnement abstrait de ses doctrines que de réaliser, autant que possible, par le régime monothéique, l'aptitude des conceptions théologiques à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même, malgré plus de vingt siècles écoulés, cette mémorable séparation n'a pas encore entièrement épuisé son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle ne constitue pas, en elle-même, une répartition assez pleinement rationnelle pour survivre définitivement à cette destination provisoire, qui sera prochainement complétée; si du moins le grand travail que j'ai osé entreprendre atteint suffisamment son but principal, en conduisant la philosophie naturelle à devenir enfin morale et politique, pour servir de base intellectuelle à la réorganisation sociale; ce qui achèverait certainement le grand système de travaux philosophiques d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale avec le système platonicien, comme je l'expliquerai en son lieu. Quoi qu'il en soit de cette issue finale, encore prématurée, il est incontestable que cette division, historiquement envisagée, se manifesta directement, dès son origine, par une rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée, promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit métaphysique, ainsi investi du domaine de la philosophie naturelle, auquel se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques dont l'influence naissante avait d'abord déterminé, d'après le chapitre précédent, une telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul susceptible de diriger alors une véritable organisation, restait suprême arbitre du monde moral et social: cette rivalité, même avant l'essor du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où l'ascendant social de la philosophie morale avait souvent comprimé les tentatives de progrès intellectuel de la philosophie naturelle, et déterminé la première cause du ralentissement scientifique ci-dessus expliqué. Aucun exemple ne saurait être plus propre, sans doute, à caractériser convenablement un tel conflit fondamental dans le système de cet âge intellectuel, que celui des étranges efforts vainement tentés par un esprit aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin pour combattre les raisonnemens mathématiques, déjà vulgaires alors parmi les sectateurs de la philosophie naturelle, des astronomes d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire des antipodes, contre lesquels l'un des plus illustres fondateurs de la philosophie catholique soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles objections, aujourd'hui abandonnées aux entendemens les plus arriérés: qu'on rapproche ce cas décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre précédent, à l'égard des aberrations astronomiques d'Épicure, et l'on sentira combien était intime et complète cette mémorable séparation, très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale.