Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 26

Chapter 263,228 wordsPublic domain

Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est là, en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard, le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation indéfinie menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social. Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai spécialement ci-après.

Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal, l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle, puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale, en examinant sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité intellectuelle trop peu comprise.

L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante, qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois, régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité, l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux, d'un autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir, quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même, d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair, en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie, devait nécessairement tendre ensuite à se transformer spontanément en une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle, qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera essentiellement dépourvue de cette grande efficacité morale que nous admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée, est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital, une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste répartition effective.

Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles, même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte, à ce sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée, par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la plus grande conformité de doctrines, théologiques et morales, avec le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste, la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer, que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux. Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien ne démontre mieux, en général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée, les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge, il était indispensable de rappeler distinctement ces notions préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui. C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter, cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux doctrines catholiques, abstraction faite désormais de l'organisation correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable, sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.

A cet égard, la discussion principale, immédiatement liée aujourd'hui aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général, si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité, d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure; précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de chaque croyant à détailler librement les peines et les récompenses promises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire, à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre, suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques, sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas, plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse être pleinement décisive, à moins de contradiction formelle avec un principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent, par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes les conditions indispensables à la démonstration historique de cet aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales, jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur, l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter, par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation), on voit aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira, j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine, qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes: car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination, avec cette aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi, et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine, dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait, comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer momentanément les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire, tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir, quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons immédiatement expliquer comment l'évolution intellectuelle, quoique finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques, est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé.

L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles, et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir spirituel, essentiellement destiné à les faire continuellement respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie, éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale, les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant, quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et touchante affection unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables, et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures bases intellectuelles.