Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 25
En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet, que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation, où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même, à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain degré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source, éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident, cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte, en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé d'exister: car, l'une de ces tendances n'est pas moins convenable à la défense, où chacun doit exercer une participation directe, spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige, au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir, par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la conservation indépendante de leurs offices territoriaux, et même pour s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse. La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales, consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin, le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà, M. Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en 1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle observation historique, l'importante amélioration que la condition générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or, il est évident que cette abolition continue de la principale traite, en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur, devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle modification par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable: en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu, ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant, d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part, gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalement décider si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et, en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère de cette grande transformation sociale.
Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord apprécier ces principaux attributs temporels du système politique propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue, en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation complémentaire était, évidemment, encore moins accidentelle que la tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel; tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature, jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée, par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc, la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions, d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez lesquelles toutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter, et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus, après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle de ces nations grossières étaient certainement plus favorables, au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers obstacles, que l'esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romains énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise, devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble, et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la participation fondamentale de l'influence catholique au développement graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation quelconque.
Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du système primitif de conquête en système essentiellement défensif, surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanente dans le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église. Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer, en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions, essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond, réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme, répressif ou préventif, aux invasions successives, qui tendaient à devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne, d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a judicieusement remarqué.
Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à-dire, l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine, ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au moyen-âge. La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité: il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité, les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriété essentielle, sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des situations, consiste certainement dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel, et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique, comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite de type spontané à toutes les autres classes, à mesure que devait s'accomplir leur émancipation graduelle.
Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui, ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui, des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement pas étranger à la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre, toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.
Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société. Quoique le monothéisme musulman n'ait pas été étranger, même avant les croisades, au développement graduel de ces nobles associations, correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord, comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination. On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué, par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels, ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, ce me semble, le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son propre poids, tant que cette conformité fondamentale a suffisamment persisté.