Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 21

Chapter 213,329 wordsPublic domain

Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité vraiment philosophique, l'ensemble de ces grandes contestations si fréquentes, au moyen-âge, entre les deux puissances, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles furent, presque toujours, essentiellement défensives de la part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement pour le maintien convenable de la juste indépendance qu'exigeait en lui l'accomplissement réel de sa principale mission, et sans pouvoir, en la plupart des cas, y parvenir enfin suffisamment. La tragique destinée de l'illustre archevêque de Cantorbery, et une foule d'autres cas tout aussi caractéristiques quoique moins célèbres, prouvent clairement que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait alors d'autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix normal de ses propres fonctionnaires; ce qui certes devrait sembler maintenant la prétention la plus légitime, et même la plus modeste, à laquelle cependant l'église a été finalement partout obligée de renoncer essentiellement, même avant l'époque de sa décadence formelle. Toute théorie vraiment rationnelle sur la démarcation fondamentale des deux puissances devra, ce me semble, être directement déduite de ce principe général, indiqué par la nature même d'un tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en effet, d'une manière plus ou moins appréciable, la marche spontanée de l'ensemble des évènemens humains, mais qui pourtant n'a jamais été jusqu'ici nettement saisi par personne: le pouvoir spirituel étant essentiellement relatif à l'_éducation_, et le pouvoir temporel à l'_action_, en prenant ces termes dans leur entière acception sociale, l'influence de chacun des deux pouvoirs doit être, en tout système où ils sont réellement séparables, pleinement souveraine en ce qui concerne sa propre destination, et seulement consultative envers la mission spéciale de l'autre, conformément à la coordination naturelle des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai plus formellement, au cinquante-septième chapitre, à l'égard du nouvel ordre social, en terminant notre opération historique. On aura, sans doute, une idée suffisamment complète des principaux offices ordinaires du pouvoir spirituel, dans l'intérieur de chaque nation, si, à cette grande attribution élémentaire de l'éducation proprement dite, première base nécessaire de sa puissance totale, on ajoute cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active, qui en constitue à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable, et qui consiste à rappeler convenablement, dans la pratique sociale, soit aux individus, soit aux classes, les principes que l'éducation avait préparés pour la direction ultérieure de leur conduite réelle, en prévenant ou rectifiant leurs diverses déviations, autant du moins que le comporte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses fonctions sociales les plus générales, et par lesquelles il a été, au moyen-âge, principalement caractérisé, pour le réglement moral des relations internationales, elles se réduisent encore essentiellement à une sorte de prolongement spontané de la même destination primordiale, puisqu'elles résultent naturellement de l'extension graduelle d'un système uniforme d'éducation à des populations trop éloignées et trop diverses pour ne pas exiger autant de gouvernemens temporels distincts et indépendans les uns des autres: ce qui les laisserait habituellement sans aucun lien politique régulier, si, d'après cet office commun, qui le rend simultanément concitoyen de tous ces différens peuples, le pouvoir spirituel ne devait, même involontairement, acquérir auprès d'eux ce juste crédit universel qui lui permet de se constituer au besoin le médiateur le plus convenable et l'arbitre le plus légitime de leurs contestations quelconques, ou même, en certains cas, le promoteur rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attributions spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide de l'unique principe de l'éducation, ce qui doit nous permettre désormais d'embrasser aisément d'un seul regard philosophique l'ensemble de ce vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, sans nous arrêter ici à aucune discussion spéciale, que, comme je l'ai ci-dessus annoncé, la puissance catholique, bien loin de devoir être le plus souvent accusée d'usurpations graves sur les autorités temporelles, n'a pu, au contraire, ordinairement obtenir d'elles, à beaucoup près, toute la plénitude de libre exercice qu'eût exigé le suffisant accomplissement journalier de son noble office, aux temps même de sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu environ du onzième siècle jusque vers la fin du treizième: ce qui devait tenir, soit à ce qu'il y avait de prématuré, pour une telle époque, dans une aussi éminente innovation sociale, soit surtout à la nature trop imparfaite de la doctrine vague et chancelante qui en constituait le premier fondement. Aussi je crois pouvoir assurer que, de nos jours, les philosophes catholiques, à leur insu trop affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, qui disposent à justifier d'avance toutes les mesures quelconques du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beaucoup trop timides, sans excepter même le plus énergique de tous, dans leur juste défense historique d'une telle institution; parce que leur position vicieuse leur imposait nécessairement l'obligation, pour eux maintenant aussi impossible à remplir qu'à éviter, de préconiser, d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable, une politique qui n'avait pu et dû être que temporaire et relative, et dont aucun d'eux n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration totale, prescrite cependant, avec une pleine évidence logique, par leurs propres principes. Quoi qu'il en soit, l'action réelle de ces divers obstacles essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme d'accomplir immédiatement, au moyen-âge, sa plus grande mission provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au monde, par sa seule existence, l'ineffaçable exemple, suffisamment caractéristique malgré sa courte période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale que peut exercer, sur le perfectionnement général de notre sociabilité, l'introduction convenable d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous les philosophes devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit surtout de réorganiser désormais l'indispensable institution, d'après des bases intellectuelles à la fois plus directes, plus étendues, et plus durables.

La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement l'ascendant politique, comme dans les théocraties, et sans devoir rester essentiellement extérieure à l'ordre social, comme sous le régime grec, a commencé alors à prendre le caractère général qui lui est radicalement propre, d'après les lois immuables de la nature humaine, et qu'elle doit ultérieurement développer de plus en plus, suivant le double progrès continu de l'intelligence et de la sociabilité; car elle s'est dès lors constituée, au milieu de la société, en état permanent d'observation calme et éclairée, et toutefois nullement indifférente, d'un mouvement pratique journalier auquel elle ne pouvait participer personnellement que d'une manière indirecte, par sa seule influence morale; en sorte que, toujours directement placée, de sa nature, au vrai point de vue de l'économie générale, dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement d'organe plus spontané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller, elle se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à rappeler avec énergie, dans la vie active, soit aux individus, soit aux classes, et même aux nations, la considération abstraite du bien commun, graduellement effacée sous les innombrables divergences, à la fois morales et intellectuelles, engendrées par l'essor, de plus en plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémorable époque, une première ébauche de division régulière entre la théorie et l'application a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre des idées sociales, comme elle l'était déjà, plus ou moins heureusement, envers toutes les autres notions moins compliquées; les principes politiques ont pu cesser d'être empiriquement construits à mesure que la pratique venait à l'exiger; les nécessités sociales ont pu être, à un certain degré, sagement considérées d'avance, de manière à leur préparer en silence une satisfaction moins orageuse, sans qu'une telle préoccupation dût cependant troubler immédiatement l'ordre effectif; enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé à l'esprit d'amélioration sociale, et même de perfectionnement politique: en un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé à prendre dès lors, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d'étendue, et même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister, et qui, sans doute, eût été déjà plus marqué, d'après l'esprit fondamental de cette grande institution, si la philosophie, malheureusement théologique, qu'elle était évidemment contrainte d'employer, n'avait dû beaucoup restreindre, et même gravement altérer, une telle propriété. Moralement envisagée, on ne saurait douter que cette admirable modification de l'organisme social n'ait directement tendu à développer, jusque dans les derniers rangs des populations qui ont pu en subir suffisamment la salutaire influence, un profond sentiment de dignité et d'élévation, jusque alors presque inconnu; par cela seul que la morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu unanime, en dehors et au-dessus de la politique proprement dite, autorisait spontanément, à un certain degré, le plus chétif chrétien à rappeler formellement, en cas opportun, au plus puissant seigneur les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première de l'obéissance et du respect, dès-lors susceptibles d'être limités à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne: comme je le disais dans mon travail de 1826, la soumission a pu alors cesser d'être servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui était essentiellement impossible, pour les classes inférieures, dans l'ancienne économie sociale, où la règle morale émanait nécessairement, du moins en principe, de la même autorité active qui en devait recevoir l'application, par une suite inévitable de la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique, il est surtout évident d'abord que cette heureuse régénération sociale a essentiellement réalisé la grande utopie des philosophes grecs, en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, tout en écartant énergiquement ses folles et dangereuses aberrations, puisqu'elle a constitué, autant que possible, au milieu d'un ordre entièrement fondé sur la naissance, la fortune, ou la valeur militaire, une classe immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était ouvertement consacrée comme le premier titre à l'ascendant réel, et n'a point cessé, en effet, de conduire souvent aux plus éminentes positions d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu vraiment conserver une pleine vigueur: en sorte que cette même capacité qui, d'après nos explications préliminaires, eût été, de toute nécessité, profondément perturbatrice ou oppressive si la société lui avait été entièrement livrée, suivant le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir dès lors, au contraire, par cette large issue partielle, si éminemment conforme à sa nature, l'indispensable guide régulier du progrès commun; solution essentiellement satisfaisante, que nous n'avons, en quelque sorte, qu'à imiter aujourd'hui, en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens. Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les avantages trop manifestes que devait spontanément offrir la division fondamentale des deux pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique point d'appui général à toutes les réclamations légitimes, auxquelles se trouvait ainsi nécessairement intéressée d'avance la corporation spéculative, dont le principal pouvoir résultait inévitablement de la seule considération que pouvaient lui mériter, dans l'ensemble de la population, ses services continus de protection sociale, et qui, en effet, a rapidement déchu, même indépendamment de l'extinction des croyances, dès que le clergé, ayant perdu son indépendance, a eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et a cessé réellement, auprès des masses, le mémorable patronage qu'il avait si utilement exercé, au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre international, aucun philosophe ne saurait aujourd'hui méconnaître, en principe, l'évidente aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle à une extension territoriale presque indéfinie, partout où il existe une suffisante similitude de civilisation, susceptible de comporter la régularisation des rapports continus ou habituels; tandis que l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites beaucoup plus étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable, en fait, que la hiérarchie papale a constitué, au moyen-âge, le principal lien ordinaire des diverses nations européennes, depuis que la domination romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisamment; et, sous ce rapport, l'influence catholique doit être jugée, comme le remarque très justement De Maistre, non-seulement par le bien ostensible qu'elle a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus difficilement appréciable; mais je puis heureusement, à ce sujet, me borner à renvoyer simplement le lecteur au mémorable ouvrage de cet illustre penseur.

Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet, pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé, en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se trouver en pleine décadence lorsque l'Inde et l'Amérique ont été colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort, tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur, que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue, de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond, presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel, ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais déterminer une suffisante convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable.

Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base intellectuelle.

Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme, j'y crois cependant devoir expressément signaler leur distinction rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant, d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement démontré pour le cas actuel.

En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne saurait être surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée, soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints, dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun, conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés. Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être spontanément favorisées, soit par la haute sagesse des électeurs les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée, de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique.

On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs incontestables services intellectuels, constituaient certainement l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme. Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager, autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général, le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même pratiques. Leur régime fondamental devint ensuite l'apprentissage permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique, une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir, et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple d'une indépendance qui lui devait être plus facile.