Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 20

Chapter 202,939 wordsPublic domain

Telles seraient donc, à cet égard, les indications fondamentales de la saine raison, à ne considérer même que les simples motifs d'aptitude, et en supposant d'abord que ce prétendu règne de l'esprit pût rester suffisamment compatible avec l'essor réel de l'activité intellectuelle. Or, il est maintenant aisé de reconnaître que, par une suite nécessaire de notre extrême imperfection mentale, cette chimérique domination, outre ses conséquences directement perturbatrices pour la vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement à tarir, jusque dans sa source la plus pure, le cours général de nos progrès, en atrophiant de plus en plus ce même développement spéculatif, auquel on aurait ainsi imprudemment tenté de tout subordonner. En effet, il n'y a point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle, de principe plus général et plus évident que celui qui nous indique, au moral comme au physique, et même encore davantage, l'indispensable besoin des obstacles convenables pour permettre l'essor réel de forces quelconques. Cette insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de forces spontanément douées d'une moindre énergie propre; et par conséquent cet important principe doit devenir éminemment applicable à la force intellectuelle, la moins intense, sans aucun doute, de toutes nos facultés caractéristiques, et qui, chez la plupart des hommes, ne sollicite, par elle-même, presque aucun développement direct, aspirant le plus souvent, au contraire, à une sorte de repos absolu, aussitôt après le moindre exercice soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle confirme clairement que l'activité mentale n'y est habituellement entretenue que par l'exigence continue des divers besoins humains, dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement possible sans efforts durables; et cette activité s'amortit essentiellement sous l'influence, suffisamment prolongée, de circonstances trop favorables; ou, du moins, elle dégénère alors en un vague et stérile exercice, dont l'utilité réelle est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé que par les frivoles excitations d'une vanité puérile. Chez les esprits vraiment spéculatifs, l'essor mental persiste éminemment, et même avec beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle, soit sociale, après que ce grossier aiguillon primordial a cessé de se faire sentir; mais c'est surtout parce que l'économie effective de la société vient y substituer spontanément une plus noble impulsion habituelle, en leur inspirant inévitablement une légitime tendance vers un ascendant social, qui, de toute nécessité, se dérobe sans cesse à leur infatigable poursuite: et telle est, en effet, la vraie source générale des plus admirables efforts intellectuels. Or, il est évident que cette source précieuse serait directement menacée d'un prochain et irréparable épuisement, si l'intelligence pouvait réellement parvenir à cette vaine suprématie politique dont nous considérons ici le principe idéal. Destiné à lutter, et non à régner, l'esprit n'est point spontanément assez énergique, même chez les plus heureux organismes, pour résister long-temps à l'influence délétère d'un semblable triomphe: il tendrait nécessairement vers une funeste atrophie graduelle, comme manquant à la fois de but et d'impulsion, aussitôt que, loin d'avoir à modifier un ordre indépendant de lui, et résistant sans cesse à son action, il n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec admiration l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre. Ainsi radicalement détournée de son véritable office, l'intelligence, au lieu de s'occuper noblement, selon sa nature, à préparer convenablement la satisfaction générale des divers besoins individuels ou sociaux, ne conserverait bientôt qu'une activité essentiellement corruptrice, uniquement vouée à raffermir, contre les plus justes attaques, le maintien continu de cette monstrueuse domination, suivant la marche finale de toutes les théocraties proprement dites. Cette déplorable issue générale deviendrait naturellement d'autant plus imminente, que, dans une telle hypothèse, nous avons déjà reconnu que le principal pouvoir serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire aux plus éminentes intelligences: or, l'esprit, dénué de bienveillance et de moralité, comme il l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est certainement que trop enclin à utiliser ses facultés pour un simple but d'égoïsme systématique, lors même qu'il n'a point à maintenir à tout prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie profonde et l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi presque tous les éminens génies spéculatifs dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont point essentiellement émané de la masse vulgaire, spontanément disposée, au contraire, envers eux à une admiration sincère quoique stérile: elles ne sont pas même provenues le plus souvent des pouvoirs politiques proprement dits, qui, en tout temps, malgré la crainte naturelle d'une certaine rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment glorifiés d'avoir protégé leur essor mental: c'est surtout du sein même de la classe contemplative qu'ont habituellement surgi ces ignobles et odieuses entraves, suscitées instinctivement au génie par la jalouse médiocrité d'impuissans concurrens, qui ne peuvent concevoir d'autre moyen efficace de maintenir une prépondérance usurpée que d'empêcher, à l'aide d'obstacles quelconques, le plein développement de toute supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement blessés. Rien n'est plus propre, sans doute, que cette triste mais irrécusable observation à vérifier directement combien serait, de toute nécessité, éminemment fatale au libre élan de l'intelligence humaine cette chimérique utopie du règne de l'esprit, si follement poursuivie par la plupart des philosophes grecs, à la seule exception capitale du grand Aristote, et si irrationnellement reproduite par tant d'imitateurs modernes, qui ne sauraient avoir, comme eux, l'excuse fondamentale d'un état social toujours caractérisé par la confusion élémentaire de tous les divers pouvoirs. Car, il est évident que, bien loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de l'intelligence, on n'aurait dès lors réalisé qu'un régime où tous les efforts principaux de la classe souveraine seraient bientôt concentrés spontanément, à la manière des théocraties dégénérées, vers la plus intense compression possible de tout développement mental chez la masse des sujets, afin que leur abrutissement général pût permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle, qui, privée de stimulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée à l'imminente apathie que notre faible nature spéculative tend sans cesse à produire et à enraciner de plus en plus. Si, malgré d'injustes accusations, les pouvoirs n'ont point ordinairement tendu, en réalité, à empêcher systématiquement l'essor intellectuel, c'est précisément, entre autres motifs, parce que la vraie prépondérance politique n'était point conçue comme susceptible d'appartenir jamais à la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient craindre, par suite, d'encourager directement l'essor universel.

J'ai cru devoir ici spécialement insister sur cette importante explication préliminaire, que j'aurai encore naturellement lieu de considérer subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de l'extrême danger politique que présente aujourd'hui le spécieux sophisme général relatif au règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que la grande notion révolutionnaire de la confusion fondamentale des deux pouvoirs essentiels a dû provisoirement dominer, avec une si déplorable unanimité, l'ensemble réel de la philosophie politique usitée aujourd'hui, en supprimant ainsi directement toute idée spontanée du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais l'établir, ouvrir une issue générale entre deux voies, également pernicieuses, qui conduiraient, l'une à la compression effective de l'intelligence, l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout vrai philosophe devrait maintenant sentir dignement combien il importe enfin de dissiper ou de prévenir autant que possible ces aberrations, que leur aspect plausible doit rendre encore plus funestes, et qui tendent immédiatement à ériger en principe universel de perturbation sociale cette même puissance mentale qui peut seule présider désormais à la régénération radicale de l'humanité. Aussi l'indispensable digression statique que nous venons de terminer, malgré qu'elle semble d'abord nous écarter momentanément de notre but essentiel, doit-elle constituer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une lumineuse préparation, propre à nous y éviter le plus souvent la longue et pénible considération spéciale de nombreux et importans éclaircissemens: outre l'utilité, incontestable quoique accessoire, qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément les craintes, puériles mais trop naturelles, de despotisme théocratique, que doit inévitablement inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle dans le système politique des sociétés modernes.

Poursuivant maintenant, d'une manière directe, le cours général de notre opération historique, nous devons concevoir la dissertation précédente comme étant ici destinée surtout à faire d'avance apprécier exactement l'ensemble de la difficulté fondamentale que le régime monothéique avait à surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle constitution sociale de l'élite de l'humanité. Le grand problème politique consistait alors, en effet, tout en écartant radicalement ces dangereuses rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de l'intelligence, à donner cependant une juste satisfaction régulière à cet irrésistible desir spontané d'ascendant social, si énergiquement manifesté par l'activité spéculative, pendant la suite de siècles qui venait de s'écouler depuis l'origine de son essor distinct. Car, une fois développée, cette nouvelle puissance ne pouvait manquer de tendre instinctivement, avec une force croissante, au gouvernement général de l'humanité; et cependant elle avait toujours été, dès sa naissance, nécessairement tenue en dehors de tout ordre légal, envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en état d'insurrection latente, mais intime et continue, soit sous le régime grec, soit, d'une manière encore plus marquée, sous le régime romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser, entre les hommes d'action et les hommes de pensée, une lutte déplorable, qui devait de plus en plus consumer, en majeure partie, par une funeste neutralisation mutuelle, les plus précieux élémens de la civilisation humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse conciliation permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme en une utile rivalité, uniformément tournée vers la meilleure satisfaction des principaux besoins sociaux, en assignant, autant que possible, à chacune des deux grandes forces, dans l'ensemble du système politique, une participation régulière, pleinement distincte et indépendante quoique nécessairement convergente, par des attributions habituelles essentiellement conformes à sa nature caractéristique. Telle est l'immense difficulté, trop peu comprise aujourd'hui, que le catholicisme a spontanément surmontée, au moyen-âge, de la manière la plus admirable, en instituant enfin, à travers tant d'obstacles, cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, que la saine philosophie fera de plus en plus reconnaître, malgré les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie théorie générale de l'organisme social, et comme la principale cause de la supériorité nécessaire de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute, cette mémorable solution a été d'abord essentiellement empirique, en résultat nécessaire de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au chapitre précédent; et sa véritable conception philosophique n'a pu naître que long-temps après, de l'examen même des faits accomplis: mais il n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement commun à toutes les grandes solutions politiques réelles, puisque la politique vraiment rationnelle, utilement susceptible de diriger ou d'éclairer le cours graduel des opérations actives, n'a pu encore, comme je l'ai expliqué, nullement exister. En outre, la nature, inévitablement théologique, de la seule philosophie qui pût alors servir de principe à une telle institution, a dû en altérer profondément le caractère, et même en diminuer beaucoup l'efficacité, en la faisant participer, de toute nécessité, à la destinée purement provisoire d'une semblable philosophie, dont l'antique suprématie intellectuelle devait de plus en plus décroître irrévocablement, surtout à partir même de cette époque, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt: cette corelation générale constitue, en effet, la principale cause de la répugnance, passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits modernes pour cette précieuse création du génie politique de l'humanité, qui cependant, une fois accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait plus être entièrement perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa première base philosophique, et devait implicitement pénétrer les mœurs et les idées de ceux même qui la repoussaient le plus systématiquement, jusqu'à ce que, rationnellement reconstruite d'après une philosophie plus parfaite et plus durable, elle puisse désormais constituer, dans un prochain avenir, le principal fondement de la réorganisation moderne, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. Il est clair d'ailleurs que les attributions religieuses de la classe spéculative, vu l'importance prépondérante qui devait naturellement leur appartenir tant que les croyances ont suffisamment persisté, tendaient directement à dissimuler, et même à absorber, ses fonctions intellectuelles, et même morales: la direction sociale des esprits et des cœurs ne pouvait, par elle-même, inspirer, si ce n'est à titre de moyen, qu'un intérêt fort accessoire, en comparaison du salut éternel des âmes; en sorte que le but chimérique devait, à beaucoup d'égards, nuire gravement à l'office réel. Enfin, l'autorité presque indéfinie dont la foi armait spontanément, de toute nécessité, les interprètes exclusifs des volontés et des décisions divines, ne pouvait manquer d'encourager continuellement, chez la puissance ecclésiastique, les exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations, auxquelles son ambition naturelle ne devait être déjà que trop spécialement disposée, par suite du caractère essentiellement vague et absolu de ses doctrines fondamentales, qui n'était même contenu par aucune conception rationnelle sur la circonscription générale des différens pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers inconvéniens majeurs, évidemment inévitables en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont profondément influé que sur la décadence éminemment prochaine et rapide d'une telle constitution, comme on le sentira ci-dessous: ils ont beaucoup troublé l'opération principale, mais sans la faire réellement avorter, soit quant à son immédiate destination générale pour le progrès correspondant de l'évolution humaine, soit quant à l'influence indestructible d'un semblable précédent pour le perfectionnement ultérieur de l'organisme social; double aspect sous lequel maintenant nous devons procéder directement à son appréciation sommaire. La destination et les limites de cet ouvrage ne sauraient ici me permettre, à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite, où je n'espère point de pouvoir faire convenablement passer dans l'esprit du lecteur la profonde admiration dont l'ensemble de mes méditations philosophiques m'a depuis long-temps pénétré envers cette économie générale du système catholique au moyen-âge, que l'on devra concevoir de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine[20]; mais je suis évidemment contraint de renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développemens principaux au Traité spécial de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs fois annoncé, en me bornant actuellement, pour ainsi dire, à de simples assertions méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même vérifier, suivant l'avis universel placé à la fin du chapitre précédent[21]. On peut vraiment dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que le catholicisme n'a pu être encore philosophiquement jugé, puisqu'il n'a jamais dû être examiné que par d'absolus panégyriques, plus ou moins condamnés à son égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou par d'aveugles détracteurs, qui n'en pouvaient nullement apercevoir la haute destination sociale. C'est à l'école positive proprement dite, quelque étrange que cette qualité puisse d'abord sembler en elle, qu'il devait exclusivement appartenir de porter enfin sur le catholicisme un jugement équitable et définitif, en appréciant dignement, d'après une saine théorie générale, son indispensable participation réelle à l'évolution fondamentale de l'humanité. Aussi dégagée personnellement des croyances monothéiques que des croyances polythéiques ou fétichiques, cette école pourra seule apporter une impartialité éclairée dans l'exacte détermination de leurs diverses influences successives sur l'ensemble de nos destinées; puisque les institutions capitales, comme les hommes supérieurs, et même, bien davantage, ne sauraient devenir pleinement jugeables qu'après l'entier accomplissement de leur principale mission.

Note 20: Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie est certes assez caractérisée désormais pour que personne ne puisse attribuer à un tel accident ma prédilection systématique pour le perfectionnement général que l'organisme social a reçu, au moyen-âge, sous l'ascendant politique de la philosophie catholique. A vrai dire, il y aurait, je crois, d'importans avantages à concentrer aujourd'hui les discussions sociales entre l'esprit catholique et l'esprit positif, les seuls qui puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant tous deux à établir, sur des bases différentes, une véritable organisation; en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique protestante, dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de stériles et interminables controverses, radicalement contraires à toute saine conception politique. Mais l'universelle infiltration, même chez les meilleurs esprits actuels, de cette vaine et versatile philosophie, et aussi la manière beaucoup trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris par ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive, jusqu'ici essentiellement réduite à moi seul, serait déjà, en politique, suffisamment formée.

Note 21: En attendant cette publication ultérieure, les lecteurs qui desireraient immédiatement, à ce sujet, des explications plus directes et plus étendues, que je ne puis indiquer ici, pourront utilement consulter mon travail, déjà cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement de 1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé _le Producteur_, et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant au nº 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue le pouvoir spirituel moderne, et non celui du moyen-âge, on y trouve cependant une analyse rationnelle des diverses attributions fondamentales d'un tel pouvoir, qui peut contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble actuel de notre appréciation historique.

Le génie, éminemment social, du catholicisme a surtout consisté, en constituant un pouvoir purement moral distinct et indépendant du pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer, autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusque alors la morale avait toujours été, au contraire, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, essentiellement subordonnée: et cette tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du progrès continu de la sociabilité humaine, a nécessairement survécu à l'inévitable décadence du système qui en avait dû être le premier organe général, de manière à caractériser, avec une énergie incessamment croissante, malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, plus profondément qu'aucune autre différence principale, la supériorité radicale de la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès sa naissance, et long-temps avant que sa constitution propre pût être suffisamment formée, la puissance catholique avait pris spontanément une attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions politiques de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit théocratique, en prescrivant directement, de son autorité sacrée, la soumission constante envers tous les gouvernemens établis, pendant que, non moins hautement, elles les assujétissait eux-mêmes de plus en plus aux rigoureuses maximes de la morale universelle, dont l'active conservation devait spécialement lui appartenir. Soit d'abord sous la prépondérance romaine, soit ensuite auprès des guerriers du Nord, cette puissance nouvelle, quelque ambition qu'on lui supposât, ne pouvait certainement viser qu'à modifier graduellement, par l'influence morale, un ordre politique préexistant et pleinement indépendant, sans pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la domination exclusive, abstraction faite d'ailleurs des aberrations accidentelles, qui ne sauraient avoir aucune grande importance historique.