Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 2
En généralisant autant que possible l'ensemble des considérations précédentes sur la circonscription nécessaire de notre analyse historique, on peut aisément faire acquérir à cette importante prescription logique le dernier degré de consistance philosophique dont elle soit susceptible, si l'on reconnaît maintenant que, loin d'être particulière à la sociologie, elle ne constitue au fond qu'une nouvelle application d'un principe essentiel de philosophie positive, dont personne aujourd'hui ne conteste plus la justesse à l'égard de tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai soigneusement formulé dès le début de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon). Car on peut facilement sentir qu'une telle restriction équivaut finalement à étendre aussi à l'étude des phénomènes sociaux la distinction capitale que j'ai établie, pour un sujet quelconque, entre la science abstraite et la science concrète; distinction aujourd'hui énoncée habituellement, faute d'expressions mieux appropriées, par le contraste intellectuel entre le domaine général de la physique et celui de l'histoire naturelle proprement dite, dont le premier constitue seul jusqu'ici le champ principal de la philosophie positive, et devra d'ailleurs être toujours considéré comme la base vraiment fondamentale du système entier des spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué en son lieu. Une telle division, qui ne doit certainement pas devenir moins indispensable à mesure que l'ordre des phénomènes devient plus spécial et plus compliqué, a la propriété, en effet, de fixer, de la manière la plus nette et la plus précise, le véritable office fondamental des observations historiques dans l'étude rationnelle de la dynamique sociale. Quoique la détermination abstraite des lois générales de la vie individuelle repose nécessairement, suivant la juste remarque de Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective des différens êtres vivans, tous les bons esprits scientifiques n'en sont pas moins habitués aujourd'hui à séparer profondément les conceptions physiologiques ou anatomiques de leur application ultérieure à l'appréciation concrète du mode réel d'existence totale propre à chaque organisme naturel. Or, des motifs essentiellement semblables doivent désormais empêcher soigneusement de confondre la recherche abstraite des lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire concrète des diverses sociétés humaines, dont l'explication satisfaisante ne peut évidemment résulter que d'une connaissance déjà très avancée de l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable fonction que doive remplir l'histoire en sociologie, comme je l'ai suffisamment expliqué au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et pour diriger ses principales spéculations, on voit que son emploi y doit rester essentiellement abstrait: ce n'y saurait être, en quelque sorte, que de l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans noms de peuples, si l'on ne devait éviter avec soin toute puérile affectation philosophique à se priver systématiquement de l'usage de dénominations qui peuvent beaucoup contribuer à éclairer l'exposition ou même à faciliter et consolider la pensée, surtout dans cette première élaboration de la science sociologique. Mais les motifs de cette importante distinction logique sont d'ailleurs encore plus puissans dans l'étude de la vie collective de l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin de mieux appuyer ce grand précepte de philosophie positive, j'ai établi, en général, dès la deuxième leçon, que chaque branche rationnelle de l'histoire naturelle, outre qu'elle exige directement la connaissance préalable d'un ordre correspondant de lois fondamentales, suppose toujours aussi plus ou moins une application combinée de l'ensemble des lois relatives à tous les différens ordres de phénomènes essentiels. Cette solidarité nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait, par exemple, impossible de concevoir l'histoire effective de l'humanité isolément de l'histoire réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de son activité progressive, et dont les divers états successifs ont dû certainement exercer une haute influence sur la production graduelle des évènemens humains, même depuis l'époque où les conditions physiques et chimiques de notre planète ont commencé à y permettre l'existence continue de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse, que toute véritable histoire de la terre exige nécessairement, à un degré quelconque, la considération simultanée de l'histoire de l'humanité, à cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment croissante, que le développement de notre activité a dû exercer, dans tous les âges de la vie sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état général de la surface terrestre. Plus on approfondira ce grand sujet de méditations, mieux on sentira que l'histoire naturelle proprement dite, toujours essentiellement synthétique, ne saurait acquérir une véritable rationnalité tant que tous les ordres élémentaires de phénomènes n'y seront point simultanément considérés; tandis que, au contraire, la philosophie naturelle proprement dite doit conserver un caractère éminemment analytique, sans lequel il n'y aurait aucun espoir de parvenir jamais à dévoiler nettement les lois fondamentales correspondantes à chacune de ces diverses catégories générales. Une telle opposition de vues et de méthodes entre les deux grandes sections du système total des spéculations humaines, doit faire hautement ressortir combien il importe de respecter scrupuleusement et de rendre de plus en plus sensible cette indispensable division scientifique, sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature ne saurait vraiment sortir de sa confusion primitive, surtout envers les phénomènes les plus complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle des différens êtres existants, individuels ou collectifs, ne pourra commencer, sous aucun rapport, à devenir régulièrement possible que lorsque enfin le système entier des sciences fondamentales aura été préalablement complété par la création de la sociologie, comme je l'ai souvent expliqué dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers renseignemens historiques que l'on continuera à recueillir, à l'égard d'un ordre quelconque de phénomènes, devront être essentiellement réservés comme des matériaux ultérieurs pour la véritable histoire, au temps de sa maturité propre: leur principal office immédiat, dans l'élaboration de la science réelle, se réduit seulement à fournir, aux branches correspondantes de la philosophie naturelle, des faits destinés à manifester ou à confirmer les lois abstraites et générales dont elle poursuit la recherche. Cette subordination nécessaire et constatée ne peut certes présenter aucune exception envers les phénomènes sociaux, où elle est, au contraire, bien plus profondément indispensable. Si tous les naturalistes conviennent aujourd'hui que la véritable histoire de la terre ne saurait être encore suffisamment conçue, non-seulement faute de documens assez complets, mais surtout parce que les diverses lois naturelles dont elle dépend sont jusqu'ici trop peu connues, à combien plus forte raison doit-on regarder comme chimérique toute tentative actuelle pour constituer directement l'histoire beaucoup plus complexe des sociétés humaines! Il est donc sensible que la sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente compilation de faits déjà improprement qualifiée d'_histoire_, les renseignemens susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes de la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales de la sociabilité: ce qui exige presque toujours, à l'égard de chaque donnée ainsi obtenue, une préparation indispensable, et quelquefois fort délicate, afin de la faire passer de l'état concret à l'état abstrait, en la dépouillant des circonstances purement particulières et secondaires de climat, de localité, etc., sans y altérer cependant la partie vraiment essentielle et générale de l'observation; et, quoique cette épuration préalable ne puisse être ici sans doute qu'une simple imitation de ce que les astronomes, les physiciens, les chimistes et les biologistes pratiquent maintenant d'ordinaire envers leurs phénomènes respectifs, la complication supérieure des phénomènes sociaux y devra constamment rendre plus difficile cette élaboration préliminaire, lors même que la positivité de leur étude sera enfin unanimement reconnue. Quant à la réaction capitale que l'institution de la dynamique sociale devra nécessairement exercer sur le perfectionnement de l'histoire proprement dite, et que la suite de ce volume commencera, j'espère, à manifester d'une manière incontestable, elle consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du passé humain, une suite rationnelle de jalons fondamentaux, propres à rallier et à diriger toutes les observations ultérieures; ces jalons devant être d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous avancerons davantage vers les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement social.
L'opération historique que nous allons ici entreprendre sommairement, pour constituer la sociologie dynamique, devant ainsi avoir, par sa nature, et conformément à sa destination, un caractère essentiellement abstrait, une coïncidence heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors spontanément d'une foule de difficultés accessoires ou préliminaires, dont elle eût été, du point de vue ordinaire, radicalement entravée, et que l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances réelles n'aurait pas permis de surmonter suffisamment, même après avoir sévèrement écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques sur les diverses origines sociales, qu'entretient encore l'enfance trop prolongée d'une telle étude chez la plupart des philosophes contemporains. C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait maintenant constituer une véritable histoire concrète de l'humanité, on éprouverait certainement beaucoup d'embarras à combiner convenablement les conceptions sociologiques avec les considérations géologiques: car, quelque indispensable que fût alors, à cet effet, une pareille combinaison, on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui avec succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait, non-seulement de la sociologie, ce qui est évident, mais aussi, au fond, de la géologie elle-même, quoique, en apparence, fort avancée. Il en serait de même envers les diverses influences plus ou moins accessoires de climat, de race, etc., qui se présenteraient, de toute nécessité, dans l'étude concrète du développement humain, et qui, sans aucun doute, ne sauraient être maintenant appréciées d'une manière vraiment rationnelle, puisqu'elles ne pourront devenir scientifiquement jugeables qu'après une élaboration suffisante des lois sociologiques, comme je l'ai démontré au quarante-huitième chapitre. La distinction fondamentale entre les deux points de vue abstrait et concret dissipe heureusement, ici comme ailleurs, de la manière la plus directe, tous ces embarras autrement insurmontables; ce qui doit faire hautement ressortir l'extrême importance d'une telle division philosophique, dont je ne saurais trop recommander l'examen, parce que, sans être aujourd'hui jamais contestée en principe par les bons esprits, elle reste en effet très imparfaitement appréciée, même chez les plus éminentes intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver systématiquement pour une époque scientifique plus avancée un grand nombre de questions incidentes de sociologie concrète, dont la considération immédiate entraverait radicalement le développement naissant de la sociologie abstraite, quelque profond intérêt que puissent souvent présenter de semblables recherches. L'esprit humain, maintenant habitué à ces ajournemens rationnels, à l'égard des plus simples phénomènes, ne saurait, sans doute, se dispenser de la même sagesse envers les phénomènes les plus complexes que notre intelligence puisse jamais aborder.
Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement préalable, ce grand précepte logique, sans lequel j'ose assurer que la dynamique sociale resterait nécessairement impossible, il me suffira d'indiquer ici un seul exemple important de ces questions intéressantes, qu'il faut aujourd'hui savoir soumettre à un indispensable ajournement, motivé sur leur nature essentiellement concrète. Je choisis, à cet effet, attendu sa haute importance, l'explication spéciale de l'agent et du théâtre de l'évolution sociale la plus complète, de celle qui, d'après les motifs précédemment indiqués, doit être le sujet presque exclusif de notre opération historique. Pourquoi la race blanche possède-t-elle, d'une manière si prononcée, le privilége effectif du principal développement social, et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel de cette civilisation prépondérante? Ce double sujet de méditations co-relatives a dû sans doute vivement stimuler plus d'une fois l'intelligente curiosité des philosophes, et même des hommes d'état. Mais, quelque intérêt et quelque importance que présente évidemment une semblable recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver jusque après la première élaboration abstraite des lois fondamentales du développement social, sans lesquelles cette question serait toujours essentiellement prématurée, malgré les plus ingénieuses tentatives, qui ne sauraient procurer, à cet égard, que des aperçus partiels et isolés, nécessairement insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà, sous le premier aspect, dans l'organisation caractéristique de la race blanche, et surtout, quant à l'appareil cérébral, quelques germes positifs de sa supériorité réelle; encore tous les naturalistes sont-ils aujourd'hui fort éloignés de s'accorder convenablement à cet égard. De même, sous le second point de vue, on peut entrevoir, d'une manière un peu plus satisfaisante, diverses conditions physiques, chimiques, et même biologiques, qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque, sur l'éminente propriété des contrées européennes de servir jusqu'ici de théâtre essentiel à cette évolution prépondérante de l'humanité[1]. L'esprit radicalement vague de la philosophie théologico-métaphysique, qui domine encore dans toutes les études sociales, a dû souvent porter à regarder comme très satisfaisantes, à l'un ou à l'autre titre, les explications ainsi hasardées jusqu'ici sur une telle question, que cette philosophie est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire à se poser sérieusement. Mais, si une intelligence quelconque, convenablement préparée par l'habitude des spéculations positives envers les autres phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en regard l'ensemble des vrais documens déjà obtenus à ce sujet avec une appréciation réelle de la difficulté qu'on prétend ainsi résoudre, elle ne manquerait pas de reconnaître aussitôt leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance nécessaire ne tient pas seulement, comme on pourrait d'abord le croire, à ce que, sous l'un ou l'autre aspect, ces renseignemens sont jusqu'ici trop peu multipliés et trop imparfaits: il faut surtout l'attribuer à une cause plus intime et plus puissante, à l'absence de toute saine théorie sociologique, propre à mesurer la vraie portée scientifique de chaque aperçu, et même à diriger leur élaboration ultérieure; sans cette lumière générale et préalable, il est clair qu'on ne saurait jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous les élémens indispensables à une décision vraiment rationnelle. Il est donc impossible ici de méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner systématiquement cette grande discussion de sociologie concrète jusqu'à ce que les lois fondamentales de la sociabilité aient été abstraitement établies, au moins dans leur principal ensemble: et je ne doute pas que cette seule indication, relative à un cas aussi caractéristique, ne dispose le lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des questions analogues que la suite des idées pourra présenter ou susciter, l'indispensable réserve philosophique dont j'ai précédemment posé, d'une manière directe, le vrai principe général. L'extrême nouveauté et la difficulté supérieure de la science que je m'efforce de créer, ne me permettront pas toujours peut-être de rester moi-même strictement fidèle à cet important précepte de logique positive: mais j'aurai du moins suffisamment averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier spontanément les déviations involontaires auxquelles je me laisserais insensiblement entraîner.
Note 1: Telles sont, par exemple, sous le rapport physique, outre la situation, thermologiquement si avantageuse, sous la zone tempérée, l'existence de l'admirable bassin de la Méditerranée, autour duquel a dû surtout s'effectuer d'abord le plus rapide développement social, dès que l'art nautique est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser ce précieux intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines, à la fois la contiguité propre à faciliter des relations suivies, et la diversité qui les rend importantes à une réciproque stimulation sociale. Pareillement, sous le point de vue chimique, l'abondance plus prononcée du fer et de la houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement y contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin, sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique, il est clair que ce même milieu ayant été plus favorable, d'une part aux principales cultures alimentaires, d'une autre part au développement des plus précieux animaux domestiques, la civilisation a dû s'y trouver aussi, par cela seul, spécialement encouragée. Mais, quelque importance réelle qu'on puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles ébauches sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation convenable de la dynamique sociale aura ultérieurement permis de tenter directement une telle explication, il est même évident que chacune des indications précédentes aura préalablement besoin d'être soumise à une scrupuleuse révision scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie naturelle.
Ayant désormais convenablement caractérisé, par l'ensemble des considérations précédentes, le véritable esprit qui doit ici nécessairement présider à l'emploi rationnel des observations historiques, il ne me reste plus, avant de procéder directement à l'appréciation sommaire du développement social, qu'à achever, pour mieux prévenir toute confusion essentielle, de déterminer, avec plus de précision que je n'ai pu le faire au chapitre précédent, le mode régulier de définition des époques successives que nous devrons ensuite examiner. Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans doute spontanément, à l'abri de tout arbitraire, le principal attribut et la coordination générale de ces diverses phases, en les rattachant toujours à l'état correspondant, théologique, métaphysique, ou positif du système philosophique élémentaire des conceptions humaines. Néanmoins, il reste encore à ce sujet une incertitude secondaire, que je dois d'abord dissiper rapidement, et provenant de la progression nécessairement inégale de ces différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher du même pas, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, ont dû faire jusqu'ici fréquemment co-exister, par exemple, l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle, avec l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et plus arriérée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins complexe et plus avancée, malgré la tendance continue de l'esprit humain à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Cette apparente confusion doit, en effet, d'abord produire, chez ceux qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse hésitation sur le vrai caractère philosophique des temps correspondans. Mais, afin de la prévenir ou de la dissiper entièrement, il suffit ici de discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle doit être surtout jugé le véritable état spéculatif d'une époque quelconque. Or, tous les motifs essentiels concourent spontanément, à cet égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, l'ordre de notions fondamentales le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à-dire celui des idées morales et sociales, comme devant toujours fournir la base prépondérante d'un telle décision; non-seulement en vertu de leur propre importance, nécessairement très supérieure dans le système mental de presque tous les hommes, mais aussi, chez les philosophes eux-mêmes, par suite de leur position rationnelle à l'extrémité de la vraie hiérarchie encyclopédique, établie au début de ce Traité. Par cette double influence, le caractère intellectuel de chaque époque doit, en effet, se trouver constamment dominé par celui d'un tel genre de spéculations humaines. C'est seulement quand un nouveau régime mental a pu s'étendre jusqu'à cette extrême catégorie, que l'on peut regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, sans qu'il puisse alors rester aucune crainte ou espoir quelconques de retour à l'état antérieur: l'avancement plus rapide des catégories plus générales et moins compliquées ne peut essentiellement servir jusque-là qu'à constater, dans chaque phase, les germes indispensables de la suivante, sans que son caractère propre en puisse être principalement affecté; ces considérations accessoires ne pourraient du moins être autrement employées que pour subdiviser les époques, à un degré dont il serait maintenant trop prématuré de s'occuper spécialement. Ainsi, nous devrons regarder, par exemple, l'époque théologique comme subsistant encore, tant que les idées morales et politiques auront conservé un caractère essentiellement théologique, malgré le passage d'autres catégories intellectuelles à l'état purement métaphysique, et quand même l'état vraiment positif aurait déjà commencé pour les plus simples d'entre elles: pareillement, il faudra prolonger l'époque métaphysique proprement dite jusqu'à la positivité naissante de cet ordre prépondérant de conceptions humaines. Par cette manière de procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé que possible, tout en laissant nettement ressortir la préparation spontanée de l'époque suivante.
Cet ensemble indispensable d'explications préalables étant maintenant complété, commençons directement l'étude sommaire du développement social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie au chapitre précédent; mais sans remonter toutefois jusqu'à cet âge préliminaire, dont la biologie doit fournir à la sociologie la détermination essentielle, que je puis, par conséquent, supposer ici suffisamment effectuée aujourd'hui, afin de ne point ralentir, contrairement à la principale destination de cet ouvrage, la marche nécessairement très rapide de notre opération historique, et en réservant, comme je l'ai déjà indiqué, pour le traité spécial, une analyse philosophique très importante, qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement instituée. Nous devons, en général, nous attacher, d'une part, à l'appréciation rationnelle du véritable caractère propre à chaque phase successive; et, d'une autre part, à y constater nettement sa filiation nécessaire envers la précédente, ainsi que sa tendance non moins inévitable à préparer graduellement la suivante; de façon à réaliser peu à peu l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe.