Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 19

Chapter 192,552 wordsPublic domain

Le monothéisme doit, par sa nature, toujours tendre nécessairement à provoquer cette modification radicale de l'ancien organisme social, en permettant, et même déterminant, une suffisante uniformité de croyances, susceptible de comporter l'extension d'un même système théologique à des populations assez considérables pour ne pouvoir être long-temps réunies sous un seul gouvernement temporel; d'où résulte, chez la classe sacerdotale, un accroissement simultané de consistance et de dignité, susceptible de servir de fondement à son indépendance politique, qui était incompatible avec l'inévitable dispersion des influences religieuses sous le régime polythéique, comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent. Mais, malgré cette tendance caractéristique, il a fallu une longue et pénible élaboration de conditions diverses pour que le monothéisme pût enfin réaliser, dans une société convenablement préparée, un tel perfectionnement de l'organisation primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir immédiatement possible, ainsi que je l'ai expliqué, que par le concours fondamental du développement graduel de la puissance romaine avec celui de la philosophie grecque. Nous avons même reconnu que cette philosophie ne se fit jamais une juste idée du véritable but social vers lequel, à son insu, tendait finalement son essor spontané, puisque, dans ses efforts opiniâtres pour constituer une puissance spirituelle, elle n'avait aucunement en vue d'établir, entre les deux pouvoirs, une division rationnelle, encore trop incompatible avec le génie politique de l'antiquité; mais elle poursuivait essentiellement une pure utopie, aussi dangereuse que chimérique, en préconisant, comme type social, une sorte de théocratie métaphysique, qui eût transporté aux philosophes la concentration générale des affaires humaines. Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout quand elles résultent d'un concours aussi unanime et aussi continu, non-seulement indiquent nécessairement un certain besoin social, plus ou moins confusément apprécié, mais aussi l'imminence plus ou moins prochaine d'une certaine modification politique destinée à y satisfaire: car, dans ses rêves même les plus hardis, l'esprit humain ne saurait s'écarter indéfiniment de la réalité, et ses libres spéculations sont même effectivement encore plus limitées dans l'ordre politique que dans aucun autre, vu la complication supérieure des phénomènes; en sorte que, après l'accomplissement de chaque phase sociale, on peut ordinairement reconnaître l'anticipation constante de conceptions utopiques long-temps accréditées, qui en présentaient d'avance le principal caractère, quoique profondément déguisé, et même altéré, par son inévitable mélange avec des notions plus ou moins contraires aux lois fondamentales de notre nature, individuelle ou sociale. Aussi peut-on aisément constater ici que l'institution du catholicisme a essentiellement réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait alors l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait, au fond, de pleinement utile et à la fois vraiment praticable dans l'ensemble des conceptions politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant de chacune d'elles, avec une éminente sagesse, les attributs trop exclusifs dont elle s'honorait, et en repoussant spontanément tous les projets absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement leur application sociale; malgré l'injuste accusation, encore trop souvent adressée au système catholique, d'avoir également tendu à constituer une pure théocratie, dont nous reconnaîtrons bientôt, sans la moindre incertitude, l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit fondamental d'un tel régime.

Quoique l'intelligence doive nécessairement exercer une influence de plus en plus prononcée sur la conduite générale des affaires humaines, individuelles ou sociales, sa suprématie politique, rêvée par les philosophes grecs, n'en constitue pas moins une pure utopie, directement contraire, comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent, à l'économie réelle de notre nature cérébrale, où la vie mentale est habituellement si peu énergique comparativement à la vie affective. Nul pouvoir humain, même le plus grossier et le moins étendu, ne saurait, sans doute, entièrement se passer d'appui spirituel, puisque ce qu'on nomme, en politique, une force proprement dite, ne peut résulter que d'un certain concours d'individualités, dont la formation spontanée suppose inévitablement l'existence préalable, non-seulement de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions suffisamment convergentes, sans lesquelles la moindre association ne pourrait persister, reposât-elle même sur une suffisante conformité d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable que le principal ascendant social ne saurait jamais appartenir à la plus haute supériorité mentale, à la fois trop peu comprise et trop mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire un juste degré d'admiration et de reconnaissance. La masse des hommes, essentiellement destinée à l'action, sympathise nécessairement bien davantage avec les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment actives, qu'avec les natures purement spéculatives, malgré leur intime prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement méconnue, à raison même de sa trop grande élévation. En outre, la reconnaissance universelle doit spontanément préférer les services immédiatement susceptibles de satisfaire à l'ensemble des besoins humains, parmi lesquels ceux de l'intelligence, quelle que soit leur incontestable réalité, sont certes fort loin d'occuper communément le premier rang, comme je l'ai établi au troisième volume de ce Traité. Il n'est pas douteux que les plus grands succès pratiques, militaires ou industriels, exigent, par leur nature, beaucoup moins de force intellectuelle que la plupart des travaux théoriques d'une certaine importance, sans aller même jusqu'aux plus éminentes spéculations, esthétiques, scientifiques, ou philosophiques; et cependant ils inspireront toujours, non-seulement un intérêt plus vif et une plus parfaite gratitude, mais aussi une estime mieux sentie et une plus profonde admiration. Quels que soient, en réalité, dans la vie humaine, individuelle et surtout sociale, les immenses bienfaits de l'intelligence, dont dépend essentiellement, en dernier ressort, le progrès continu de l'humanité, cependant la participation spirituelle est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte, trop lointaine et trop abstraite, pour jamais être convenablement appréciée, si ce n'est d'après une analyse plus ou moins difficile, que l'immense majorité des hommes, même éclairés, ne saurait spontanément opérer avec assez de netteté et de promptitude pour laisser naître une soudaine impression d'enthousiasme, aucunement comparable à l'énergique saisissement déterminé si souvent par les services spéciaux et immédiats de l'activité pratique, quoique moins importans, au fond, comme moins difficiles. Jusqu'au sein de la science et de la philosophie, les conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent directement à la méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement quant au mérite intrinsèque, mais aussi quant à l'utilité effective, lors même qu'elles ne sont point long-temps dédaignées, n'attirent presque jamais à leurs sublimes créateurs autant de considération personnelle que les découvertes d'un ordre inférieur; comme l'ont si douloureusement éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux organes de la grande évolution mentale, les Aristote, les Descartes, les Leibnitz, etc. Rien n'est plus propre, sans doute, qu'une telle appréciation à vérifier directement l'absurdité radicale de ce prétendu règne absolu de l'esprit, tant poursuivi par les philosophes grecs et par leurs imitateurs modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir que, sous l'influence réelle d'un tel principe social, en apparence si séduisant, la plus grande autorité politique, alors trop aisément usurpée par de médiocres mais prudentes intelligences, ne pourrait aucunement appartenir aux plus éminens penseurs, dont la supériorité caractéristique n'est presque jamais convenablement appréciable qu'après l'entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent être habituellement soutenus, dans l'énergique persévérance de leur admirable dévouement spontané, que par la conviction, profonde mais personnelle, de leur intime prééminence, et par le sentiment inébranlable de leur inévitable influence ultérieure sur les destinées générales de l'humanité. Ces notions, capitales quoique élémentaires, de statique sociale, directement déduites d'une exacte connaissance de notre nature fondamentale, peuvent être d'ailleurs accessoirement corroborées, avec une véritable utilité, par la considération spéciale de l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé, au cinquante-unième chapitre, l'influence générale sur l'imperfection nécessaire de notre organisme politique. On conçoit aisément, en effet, qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement à l'infirmité radicale de notre économie, tendrait certainement à permettre, dans l'hypothèse que nous examinons, un meilleur classement social des intelligences, en multipliant davantage les cas, réellement si rares, où les penseurs du premier ordre peuvent, après un développement suffisant, être convenablement appréciés pendant leur vie, et avant que leur génie soit essentiellement éteint.

Au premier aspect, l'existence générale des théocraties antiques semble directement constituer une exception, unique mais capitale, à la nécessité fondamentale que nous venons d'établir, puisque la supériorité intellectuelle y paraît former immédiatement, du moins à l'origine, la source générale de la principale autorité politique. Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les explications spéciales du chapitre précédent, il est évident que cette sorte d'anomalie, au fond beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement dépendu d'un concours singulier d'influences diverses, dont la reproduction n'a plus été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution humaine. Car, outre la plus intense participation des terreurs religieuses, on peut voir aisément que ce qui, en cette organisation primordiale, se rapportait véritablement à la suprématie politique de l'intelligence, a principalement tenu, d'abord à l'impression toute puissante, non susceptible de renouvellement, que devait alors produire le spectacle habituel des premiers résultats utiles de l'essor spirituel, et surtout ensuite à la tendance éminemment pratique des opérations mentales correspondantes, en vertu de cette concentration fondamentale des diverses fonctions sociales que nous avons vue caractériser si distinctement l'empire de la caste sacerdotale, dont les travaux spéculatifs, strictement réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait le maintien journalier de son autorité, étaient essentiellement absorbés par le développement habituel de son activité usuelle, soit médicale, soit administrative, soit même industrielle, etc., à laquelle cette caste se faisait gloire de subordonner directement toute autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite purement intellectuel y était certainement fort loin de constituer, en réalité, le fondement essentiel de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs serait immédiatement contraire à la nature d'un régime où toutes les fonctions quelconques étaient nécessairement héréditaires, bien que cette hérédité n'eût pas encore les inconvéniens radicaux qu'elle a dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent. Quand le caractère vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer que chez les philosophes grecs, chacun sait si la classe éminemment pensante a jamais possédé en effet la prépondérance politique, toujours si vainement poursuivie par ses efforts persévérans.

Il est donc évident que, bien loin de pouvoir directement dominer la conduite réelle de la vie humaine, individuelle ou sociale, l'esprit est seulement destiné, dans la véritable économie de notre invariable nature, à modifier plus ou moins profondément, par une influence consultative ou préparatoire, le règne spontané de la puissance matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en considérant sous un autre aspect cette irrécusable nécessité, on la trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne doit d'abord le faire supposer un examen peu approfondi; car, les mêmes causes générales qui l'imposent comme inévitable, la mettent aussi en suffisante harmonie permanente avec l'ensemble de nos vrais besoins essentiels. En premier lieu, la justice souffre réellement bien moins d'un tel arrangement général que ne le font communément présumer les plaintes exagérées, trop souvent amères et même déclamatoires, de la plupart des philosophes sur la prétendue imperfection radicale du classement social, qui, d'ordinaire, est essentiellement conforme aux plus impérieuses prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables réflexions de Pascal à ce sujet, quoique attribuées vulgairement à une intention profondément ironique, ne constituent au fond qu'une exacte appréciation générale de l'indispensable nécessité d'une semblable disposition élémentaire pour le maintien journalier de l'harmonie sociale, qui serait continuellement troublée par d'inconciliables prétentions, dont le jugement, trop lent et trop difficile, serait très fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir, si le principe spécieux de la supériorité mentale pouvait seul déterminer souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel tant décrié revient, au fond, à prendre pour base habituelle d'estimation politique la considération directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit certainement fort étroit, et bien que sa prépondérance exclusive doive être justement regardée comme très oppressive et éminemment dangereuse, il n'en constitue pas moins, par sa nature, le seul fondement solide de tout véritable classement humain. Dans la vie sociale, en effet, presque autant que dans la vie individuelle, la raison est ordinairement beaucoup plus nécessaire que le génie; excepté en quelques occasions capitales, mais extrêmement rares, où la masse générale des idées usuelles a besoin d'une élaboration nouvelle ou d'une impulsion spéciale, qui, une fois accomplies par l'intervention déterminée de quelques éminens penseurs, suffiront long-temps aux exigeances journalières de l'application réelle: comme le montre clairement l'examen attentif de chacune des phases importantes de notre développement, où, après une suspension, momentanée mais indispensable, de sa prépondérance habituelle, le simple bon sens reprend spontanément les rênes du gouvernement humain. Autant le génie spéculatif est seul capable de préparer convenablement, par ses méditations abstraites, les divers changemens essentiels qui doivent successivement s'opérer, autant il est, de sa nature, radicalement impropre à la direction journalière des affaires communes: en sorte que le mot célèbre du grand Frédéric sur l'incapacité politique des philosophes, bien loin de devoir être regardé comme une injuste dérision, n'indique réellement qu'une profonde appréciation, aussi judicieuse qu'énergique, des vraies conditions élémentaires de toute économie sociale. Les considérations spéculatives sont et doivent être, par leur nature, trop abstraites, trop indirectes, et trop lointaines pour que les esprits vraiment contemplatifs puissent jamais devenir les plus propres au gouvernement usuel, où, presque toujours, il s'agit surtout d'opérations spéciales, immédiates, et actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales concourent pleinement avec les conditions mentales, puisque le caractère éminemment penseur est et doit être, de toute nécessité, peu soucieux de la réalité présente et détaillée, ce qui, au contraire, constituerait certainement une tendance très vicieuse dans la conduite ordinaire des affaires humaines, individuelles ou sociales: or, d'un autre côté, les intelligences essentiellement philosophiques ne sauraient être condamnées à se tenir constamment au point de vue pratique, sans que leur essor propre ne devînt, par cela seul, au grand préjudice de l'humanité, radicalement impossible, comme il arrive spontanément sous le régime purement théocratique. On peut, d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif intellectuel secondaire, que les philosophes, même parmi les plus élevés, ont été jusqu'ici trop souvent entraînés à s'écarter involontairement de l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai génie politique: malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plénitude et la généralité de vues dont ils se glorifient principalement, ils sont fréquemment sujets à un genre particulier de rétrécissement mental, qui consiste à poursuivre très loin l'examen abstrait d'un seul aspect social, en négligeant essentiellement presque tous les autres, dans les cas mêmes où la saine décision doit directement dépendre de leur sage pondération mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse dans l'ordre pratique. Quant au très petit nombre de ceux qui, selon la vocation caractéristique de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans leurs spéculations diverses, la considération convenable de l'ensemble réel, ceux-là, que la philosophie positive devra spontanément rendre un jour beaucoup moins rares, ne se plaignent point que la suprême domination des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie, parce qu'ils savent s'expliquer pleinement l'impossibilité, et même le danger, de cette utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a permis le renouvellement moderne, en rouvrant le cours des divagations politiques, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Ainsi, l'humanité ne saurait certainement trop honorer, en tant que premiers organes nécessaires de ses principaux progrès, ces intelligences exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse destination spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique, consacrent noblement leur vie à penser pour l'espèce entière; elle ne peut sans doute entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, si difficiles à remplacer, et qui constituent, pour toute notre race, la plus importante richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser de seconder leurs éminentes fonctions, soit en offrant à leurs travaux toutes les facilités convenables, soit en se disposant elle-même à subir pleinement leur vivifiante influence: mais elle doit néanmoins éviter soigneusement de leur confier jamais la direction souveraine de ses affaires journalières, à laquelle leur nature caractéristique les rend, de toute nécessité, essentiellement impropres.