Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 17

Chapter 173,285 wordsPublic domain

Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social, du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète. Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire, se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive, aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité, essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque: elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison. Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles, l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête, aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si, au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

Note 17: Si je pouvais ici insister davantage sur un tel examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer, pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain. On démontrerait, par exemple, envers la position des deux centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait être favorable au premier et contraire au second, par suite même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul assez continu. En combinant rationnellement cette importante donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales, les autres sociales, on ne serait certainement pas fort éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construire _à priori_ l'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales, devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à notre opération fondamentale, outre les développemens étendus qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit politique pour conserver à son organisation propre une consistance ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique, n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens. En général, la formation et le perfectionnement de la constitution intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute influence des individualités politiques, auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale, son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections, a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César, l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux, ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale: seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever, comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.

Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente, et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent, à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement, caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre, quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique, jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques, d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible, l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la discordance, nécessairement propres aux observations primordiales, ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde extérieur.

Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement, d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit métaphysique.

Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite par la considération permanente d'un grand but commun, nettement déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.