Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 13

Chapter 133,000 wordsPublic domain

Envisagée sous un autre aspect général, cette confusion fondamentale, chez les anciens, entre les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses indications précédentes, mais, en outre, strictement indispensable à l'entière réalisation de la haute destination politique que nous avons reconnue ci-dessus devoir appartenir à cet âge préparatoire de l'humanité. Il est clair, en effet, que l'activité militaire n'aurait pu alors se développer convenablement, de manière à remplir suffisamment sa mission principale, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle n'eussent pas été habituellement concentrées chez une même classe dirigeante. Ce double caractère journalier des chefs militaires, à la fois pontifes et guerriers, constituait le plus puissant appui de la rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, à cette époque, la nature et la continuité des guerres, et qui n'aurait pu autrement acquérir l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, l'action collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été radicalement entravée par toute séparation essentielle entre les deux autorités fondamentales, dont les inévitables conflits eussent alors tendu presque toujours à troubler la direction générale des guerres et à gêner la réalisation finale de leurs principaux résultats. Ainsi, soit au dedans, soit au dehors, le développement continu de l'esprit de conquête exigeait, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance et une unité de conception et d'exécution, également incompatibles avec nos idées modernes sur la division élémentaire des deux grands pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera directement, en effet, d'une manière irrécusable, la liaison intime et réciproque qui a dû exister entre l'établissement d'une telle division et le décroissement général du système militaire, dès lors devenu essentiellement défensif, conformément à la nature propre du monothéisme. Dans les cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, où le monothéisme s'est montré favorable à l'essor intense et prolongé de l'esprit de conquête, comme chez les Musulmans surtout, on doit noter que cette anomalie a constamment coïncidé avec la conservation, aussi peu normale, sous cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne confusion des pouvoirs: tant une telle concentration est nécessairement inséparable du libre et plein développement de l'activité militaire.

Après avoir ainsi reconnu combien cette intime combinaison était à la fois inévitable et indispensable dans la politique générale de l'antiquité, il est aisé de concevoir maintenant sa corelation fondamentale avec la nature propre du polythéisme correspondant. Nous constaterons spécialement, au chapitre suivant, la tendance nécessaire du monothéisme à séparer le pouvoir spirituel du pouvoir temporel, du moins quand il s'établit spontanément, chez une population convenablement préparée, où, sans une telle séparation, il ne saurait réaliser sa principale destination sociale. Il suffit ici de reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est radicalement incompatible avec toute semblable division. Or, il est évident que la multiplicité des dieux, par l'inévitable dispersion qui en résulte dans l'action théologique, s'oppose directement à ce que le sacerdoce acquière spontanément une homogénéité et une consistance qui lui soient propres, et sans lesquelles néanmoins son indépendance envers le pouvoir temporel ne saurait être aucunement assurée. Trop éloignés désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes méconnaissent ou négligent la rivalité fondamentale qui devait habituellement régner entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré l'instinct commun du sacerdoce, tendait nécessairement à prévenir ou à dissoudre toute grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût sérieusement l'empêcher. Chez les nations polythéistes les mieux connues, les différent sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, en effet, comme essentiellement isolés dans leur existence propre et indépendante, et ne se trouvent finalement rapprochés que par leur uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, aisément parvenue à s'emparer directement des principales fonctions religieuses. Le pouvoir théologique n'a pu alors éviter une telle subalternité que dans les cas où il a dû, au contraire, devenir, ou plutôt rester, absolument prépondérant, par suite d'un essor très rapide de la première évolution intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé de l'activité militaire, comme je l'expliquerai ci-après. En aucune occasion, la nature du polythéisme n'a pu comporter l'existence d'un véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct et indépendant du pouvoir temporel correspondant, sans que l'un des deux fût réduit à ne constituer habituellement qu'un simple appendice de l'autre ou son instrument général.

Cette explication sommaire achève de faire convenablement ressortir l'éminente aptitude du polythéisme à correspondre spontanément aux principaux besoins politiques de l'antiquité; puisque, après avoir précédemment constaté sa tendance directe à seconder le développement naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons maintenant son influence spéciale pour établir nécessairement la concentration fondamentale des pouvoirs sociaux, indispensable à la plénitude de ce développement. Telle est, du moins, le jugement essentiel qu'il faut porter de cette grande corelation, qui doit être surtout appréciée d'après la destination générale, si capitale quoique purement provisoire, qui devait caractériser cet âge social, dans l'ensemble de l'évolution humaine, suivant nos démonstrations antérieures. On méconnaîtrait radicalement, à cet égard, le véritable esprit de l'histoire, si, selon des habitudes encore trop dominantes, au lieu de considérer principalement le polythéisme dans sa période active et progressive, on persistait, au contraire, à y faire prévaloir l'examen de son époque de décomposition, où il est incontestable, en effet, que le maintien trop prolongé de cette concentration caractéristique, si long-temps nécessaire, devint, chez tant d'indignes empereurs, le principe du plus dégradant despotisme que l'humanité ait pu jamais subir. Mais n'est-il pas évident que le système de conquête, alors suffisamment développé, avait déjà pleinement atteint sa principale destination sociale; ce qui, en dissipant à jamais l'utilité provisoire de cette confusion spontanément établie, par le polythéisme, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, n'en laissait plus subsister que les inévitables dangers, jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y a-t-il, en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à toute vicieuse prépondérance d'une institution quelconque, survivant mal à propos à l'accomplissement total de son office provisoire? En terminant cette importante appréciation, je crois d'ailleurs ne devoir pas négliger ici l'occasion très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement, sous un rapport capital, l'inconséquence radicale qui caractérise aujourd'hui notre philosophie politique, considérée en ce qu'elle a de commun à tous les partis et à toutes les écoles. J'ai remarqué, au commencement du volume précédent, avec quelle déplorable unanimité on repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, les autres par désuétude de son véritable esprit, toute division réelle entre les deux pouvoirs, mais en continuant cependant à rêver le monothéisme comme base nécessaire de l'ordre social. Or, il est désormais évident que l'on s'efforce ainsi de concilier deux conditions essentiellement incompatibles; et le chapitre suivant achèvera de dissiper implicitement toute incertitude à ce sujet, en rendant irrécusable la corelation spontanée du monothéisme avec une telle division. Ceux qui, de nos jours, dans leurs étranges pensées de progrès, dictées par une aveugle imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir cette concentration primordiale, alors aussi fondamentale qu'elle serait maintenant dangereuse et heureusement impossible, devraient donc, d'après les explications précédentes, pour être suffisamment conséquens à leurs vains projets, ne pas s'arrêter au monothéisme, naturellement antipathique à un tel régime, et rétrograder de plein saut jusqu'au polythéisme proprement dit, qui en constituait certainement l'indispensable fondement.

Telles sont, en général, les relations nécessaires du polythéisme avec les deux principales conditions caractéristiques de la politique de l'antiquité. Après les avoir ainsi séparément appréciées, il suffit ici, en les rapprochant, de signaler d'ailleurs leur intime et constante affinité. Or, il faut bien que l'institution de l'esclavage et la confusion élémentaire des deux pouvoirs soient, en réalité, étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a toujours historiquement coïncidé avec la cessation de l'autre, comme je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Il est clair directement, en effet, que l'esclavage ancien était nécessairement en harmonie avec cette réunion fondamentale de l'autorité spirituelle à l'autorité temporelle, qui donnait spontanément à l'empire du maître une certaine consécration religieuse, et qui, en même temps, affranchissait cette subordination domestique de toute interposition sacerdotale distincte, propre à contenir cet ascendant absolu.

Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme, d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue, pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme.

Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle, domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue la principale base, et restait entièrement livré à la seule action spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive, par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité, ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral, sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie, auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé. Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter, suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé, les plus importantes relations de famille, par les désastreuses facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie. Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle, devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque chez les meilleurs naturels.

En considérant de la même manière l'autre condition politique fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général, directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique, a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté, en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était, en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à-dire, essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut, encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer, quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs, et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière, si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport, la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je l'indiquerai plus loin.

Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit, c'est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière directe et complète, le développement caractéristique de leur activité militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite, quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques, autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés, en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté, le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard, n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile, à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi, l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y construire librement son type idéal de justice et de perfection, de manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance, rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination caractéristique de ce premier âge social.