Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 10

Chapter 103,172 wordsPublic domain

Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire du polythéisme à seconder spécialement l'évolution esthétique de l'humanité, se trouve donc ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que cet éminent service, il aurait certainement concouru, suivant un mode indispensable, au développement fondamental de notre espèce, dont une telle évolution devait constituer, par sa nature, l'un des principaux élémens. Dans le vrai système de l'économie humaine, individuelle ou sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque sorte, intermédiaires entre les facultés purement morales et les facultés proprement intellectuelles: leur but les rattache aux unes, leur moyen aux autres. Aussi leur développement convenable peut-il très heureusement réagir à la fois sur l'esprit et sur le cœur, constituant ainsi spontanément l'un des plus puissans procédés généraux d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que nous puissions concevoir. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes, où la vie mentale devient prépondérante, surtout à la suite d'un long exercice continu et presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend à rappeler la vie morale, alors trop souvent oubliée ou dédaignée. Mais, dans l'immense majorité de notre espèce, où, au contraire, l'activité intellectuelle, spontanément engourdie, doit être essentiellement absorbée par l'activité affective, le développement esthétique sert habituellement de préambule indispensable au vrai développement mental, outre son importance propre et permanente, trop incontestable pour qu'il faille la signaler ici. Telle est la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous la direction du polythéisme, si éminemment propre, d'après les explications précédentes, à cette heureuse destination. C'est ainsi qu'il a indirectement tendu à exciter, non-seulement chez quelques hommes choisis, mais surtout dans la masse entière, un premier degré de vie intellectuelle permanente, par une douce et irrésistible influence, que chacun alors subissait avec délices, indépendamment d'ailleurs de son action mentale proprement dite, ci-dessus analysée. L'observation journalière du développement individuel des hommes ordinaires suffirait seule à faire apprécier toute la valeur de cet indispensable office, en vérifiant clairement qu'il n'y a presque jamais d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, une certaine activité purement spéculative, distincte de l'exercice forcé que les nécessités humaines imposent habituellement à notre chétive intelligence: témoigner quelque intérêt pour les beaux-arts, sera certainement, en tout temps, le symptôme le plus commun d'une vraie naissance à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès est encore loin du terme naturel de l'éducation humaine, individuelle ou collective, comme je l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car, le but essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement à transférer, autant que possible, l'influence directrice à la raison, et non à l'imagination. Mais, si le caractère propre de l'humanité a commencé à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été essentiellement le résultat spontané du fétichisme, il n'est pas douteux que cette prépondérance de l'imagination sur le sentiment, constituée par l'évolution esthétique accomplie sous le polythéisme, n'ait déterminé un grand pas général vers l'état définitif et pleinement normal, où la raison prend enfin directement et ouvertement les rênes du gouvernement humain; situation finale, dont le monothéisme a puissamment tendu à nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon suivante, mais qui ne saurait être suffisamment réalisée que sous l'empire universel de la philosophie positive. Ainsi, la phase philosophique que nous apprécions dans le polythéisme ne pouvait, par sa nature, constituer qu'un degré intermédiaire, qu'il serait très dangereux de prétendre ériger en terme véritable de l'éducation humaine; mais c'était, non moins évidemment, un intermédiaire strictement indispensable, qui n'était pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor ultérieur des plus hautes facultés de l'homme serait resté essentiellement impossible. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique diffèrent certainement beaucoup, cependant ils emploient réellement, chacun à sa manière, les mêmes forces fondamentales du cerveau, en sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir, à un certain degré, de préambule ou d'introduction au second, sans dispenser aucunement toutefois d'une autre préparation plus spéciale, que nous apprécierons en son lieu, et à laquelle devait surtout présider le monothéisme. Sans doute, le génie, éminemment analytique et abstrait, de la principale observation scientifique proprement dite, envers le monde extérieur, est radicalement distinct du génie, essentiellement synthétique et concret, de l'observation esthétique, qui, dans tous les phénomènes quelconques, s'attache à saisir presque exclusivement le côté humain, en y étudiant leur influence effective sur l'homme, spécialement envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a évidemment entre eux quelque chose de profondément commun, la disposition, également nécessaire, à observer avec justesse, qui exige ou suggère des précautions mentales fort analogues pour prévenir et rectifier les aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie est beaucoup plus complète en ce qui concerne l'étude de l'homme lui-même, où le savant et l'artiste ont également besoin de certaines notions identiques, quoiqu'ils n'en doivent pas faire le même usage. On ne saurait donc méconnaître la secrète affinité directe qui existe, à divers titres, entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes différences caractéristiques, et qui, par suite, doit rendre le développement plus rapide du premier susceptible de préparer utilement l'essor plus tardif du second. Si cette relation a lieu nécessairement chez ceux d'abord qui, à l'un ou l'autre égard, participent activement à la culture intellectuelle, une influence analogue doit s'exercer aussi, à un moindre degré, sur la masse passive. Pour plus de clarté, je me suis borné, dans une telle appréciation, à considérer seulement, de part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration préalable, destinée à procurer les matériaux convenables. Or, le rapprochement serait jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer également la combinaison finale de ces premiers élémens, inévitablement soumise aux mêmes lois essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique ou scientifique. Mais les notions ordinaires sur la marche générale des compositions intellectuelles, surtout quant aux beaux-arts, sont encore beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un semblable parallèle pût avoir toute son utilité philosophique, à moins d'entraîner dans des explications fort étendues, entièrement incompatibles avec la nature et la destination de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, les indications précédentes suffisent, sans doute, à rendre incontestable l'influence spéciale que l'essor primitif du génie esthétique a dû exercer, sous le polythéisme, sur l'état mental de l'humanité, pour y préparer, sous le monothéisme, la naissance consécutive du vrai génie scientifique, indépendamment de son office général, ci-dessus apprécié, quant au premier éveil de l'activité spéculative, dans le seul mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires de ce traité m'ont prescrit aussi de ne faire ici aucune distinction formelle entre les divers beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation au polythéisme, soit relativement à la liaison de leur développement avec l'évolution fondamentale de l'humanité. Mais, si je pouvais ici plus spécialement examiner cet intéressant sujet, il me serait aisé d'étendre la théorie que je viens d'esquisser jusqu'à la détermination rigoureuse de l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts ont dû historiquement surgir et croître, en tout temps et en tout lieu, sauf les perturbations exceptionnelles, où la succession essentielle deviendrait encore appréciable à une scrupuleuse analyse. Ne devant point insister davantage sur les considérations esthétiques, je me borne donc à énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé avec la vraie philosophie des beaux-arts pourra facilement examiner. Il consiste en ce que chaque art a dû se développer d'autant plus tôt, qu'il était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est point toujours, à beaucoup près, la plus nette ni la plus énergique: d'où résulte, comme série esthétique fondamentale, la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et enfin l'architecture, en tant que moralement expressive[10].

Note 10: La stricte exactitude historique, et même philosophique, exigerait peut-être que l'on fît commencer une telle série par cet art, plus spontané et plus primitif qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage mimique, dont il ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, à peu près comme la musique envers la parole, offre, avec tant d'évidence, dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier moyen d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable, de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos passions les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement tombé en désuétude, depuis que le langage d'action a dû perdre graduellement presque toute son importance initiale, doit être de plus en plus envisagé comme éteint, si ce n'est à titre de simple auxiliaire subalterne de la plupart des autres; ainsi que le témoigne clairement, malgré tant d'encouragemens systématiques, sa misérable réduction, chez les modernes, à une froide et stérile combinaison de signes essentiellement conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls habituellement une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il y a long-temps, sans doute, que l'idéalisation des sentimens humains ne s'exprime plus que par des moyens plus parfaits et plus nobles; quoique leur développement ait dû être, en effet, postérieur, cette circonstance ne saurait désormais être prise en considération que dans un traité tout spécial sur l'ensemble de révolution esthétique de l'humanité.

En terminant cette appréciation capitale, propre à nous dispenser essentiellement de toute explication analogue dans presque tout le reste de notre opération historique, il importe d'y signaler son aptitude spéciale à résoudre spontanément la grande et célèbre objection que les beaux-arts semblent offrir nécessairement à la théorie générale du progrès continu de l'humanité, par le seul fait de leur incontestable prééminence en un temps qui, à tout autre titre, ne représente évidemment que l'enfance de notre espèce. On voit maintenant, en effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, en reconnaissant ainsi par quel concours nécessaire de causes naturelles le principal essor des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du polythéisme, sans qu'une telle correspondance puisse rationnellement indiquer aucune vraie diminution ultérieure dans l'ensemble de nos facultés esthétiques, qui seulement, malgré leur développement toujours continu, n'ont pu retrouver depuis ni une stimulation aussi directe et aussi énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions aussi favorables, toutes circonstances entièrement indépendantes de leur activité intrinsèque et du mérite propre de leurs productions. Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes, il est impossible de méconnaître les nombreux et éclatans témoignages qui prouvent, avec une irrésistible évidence, que le génie humain n'a nullement baissé au fond, même pendant la prétendue nuit du moyen-âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts, dont le progrès général est, au contraire, incontestable. Même dans le genre épique, quoique le mode essentiel de conception en ait été jusqu'ici le moins adapté à la nature de la civilisation moderne, on ne saurait certainement citer, en aucun temps, un génie poétique plus fortement organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, l'admirable élévation de Corneille, l'exquise délicatesse de Racine, et l'incomparable originalité de Molière, ne redoutent certainement aucun parallèle antique. A l'égard des autres beaux-arts, on ne peut plus contester aujourd'hui la haute prééminence de la musique moderne, soit italienne, soit allemande, malgré une moindre influence sociale dans un milieu moins favorable, sur la musique des anciens, essentiellement dénuée d'harmonie, et réduite, comme celle de toutes les sociétés peu avancées, à des mélodies extrêmement simples et uniformes, où la seule mesure constituait le principal moyen d'expression. Il en est sans doute de même relativement à la peinture, considérée non-seulement dans sa partie technique, dont le progrès continu est évident, mais dans sa plus haute expression morale, pour laquelle nous n'avons certes aucun sujet de penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent, par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, ni à beaucoup d'autres ouvrages modernes. L'exception apparente relative à la sculpture s'expliquerait aisément, si elle est suffisamment réelle, comme essentiellement due aux mœurs et à la manière de vivre des anciens, qui devaient naturellement leur procurer une connaissance plus intime et plus familière des formes humaines. Enfin, pour l'architecture, indépendamment des immenses progrès qu'a évidemment reçus, chez les modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, on ne saurait méconnaître, ce me semble, sous le seul point de vue esthétique, l'éminente supériorité de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge, où la puissance morale d'un tel art est certainement poussée à un degré de sublime perfection, que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité, les plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu de l'expliquer sommairement au chapitre suivant. Après avoir judicieusement opéré ces diverses comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour parvenir à une appréciation vraiment rationnelle, prendre, d'une autre part, en haute considération la stimulation esthétique nécessairement beaucoup moindre inhérente jusqu'ici au caractère essentiel de la civilisation moderne, malgré de plus grands encouragemens personnels, dus surtout à la vulgarisation croissante du goût. Les beaux-arts étant, en général, destinés à retracer avec énergie notre existence morale et sociale, il est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de l'humanité, ils doivent nécessairement s'adapter de préférence à une sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère, plus complet et plus prononcé, comporte une représentation plus nette et mieux définie; ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, sous l'empire du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, au contraire, que, depuis le commencement du moyen-âge, l'état social moderne n'a, pour ainsi dire, constitué jusqu'ici qu'une immense transition, essentiellement accomplie, sans une physionomie assez stable et assez tranchée, sous la présidence indispensable du monothéisme, qui, par sa nature, devait moins encourager le développement esthétique, et seconder davantage l'essor scientifique. Toutes les causes principales devaient donc concourir à y ralentir notablement la marche des beaux-arts; et, cependant, loin d'avoir subi aucune dégénération réelle, les faits témoignent, avec une éclatante évidence, que leur génie s'est élevé, dans presque tous les genres déjà créés, au niveau et même au-dessus des plus éminentes productions antiques, indépendamment des nouvelles issues qu'il est parvenu à s'ouvrir par beaucoup d'admirables chefs-d'œuvre, par exemple, dans ces compositions, éminemment modernes, qualifiées du nom impropre de romans: il n'y a eu de diminution réelle que dans l'influence sociale correspondante, d'après les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement, même en ce genre, d'un véritable progrès, malgré des conditions peu favorables, montre clairement que les facultés esthétiques de l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, comme toutes les autres, à un développement continu: aux yeux du moins de tous les vrais philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver suffisamment de la tendance vulgaire à juger les beaux-arts uniquement sur l'effet produit; d'où il résulterait, par exemple, si l'on pouvait être pleinement conséquent à cet étrange principe, qu'il faudrait accorder le premier rang à la composition d'une danse nègre, susceptible, en cas opportun, de déterminer un entraînement plus irrésistible que celui dû à la plus puissante poésie ancienne ou moderne. Quand, après une longue et pénible préparation, la civilisation moderne aura finalement développé, avec la prépondérance suffisante, son vrai caractère propre, ce qui serait impossible sans l'ascendant général de la philosophie positive, l'humanité s'élèvera à un état social éminemment progressif, et néanmoins plus homogène et plus stable que celui de l'antiquité polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois un nouveau champ et des attributions nouvelles, aussitôt que leur génie essentiel se sera convenablement adapté au nouveau régime intellectuel, comme je l'indiquerai sommairement à la fin du volume. C'est alors seulement que pourra être directement utilisée, dans toute sa plénitude, pour le bonheur commun de notre espèce, cette admirable éducation graduelle de nos facultés esthétiques, qui, continuée, avec tant de succès, chez les modernes, malgré tant d'entraves, y témoigne si clairement de leur irrésistible spontanéité: c'est alors enfin que se manifestera familièrement, aux yeux de tous, cette irrécusable affinité fondamentale qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation humaine, unit spontanément le sentiment du beau, d'une part, au goût du vrai, et, d'une autre part, à l'amour du bon.

Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation intellectuelle du polythéisme, d'abord sous le point de vue scientifique, et ensuite sous l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à caractériser expressément son influence générale sur le développement continu des aptitudes industrielles de l'humanité. Cette dernière détermination s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, en ce qu'elle peut offrir d'utile à notre principale opération, quand nous considérerons celle des trois formes essentielles du polythéisme qui devait surtout présider à un tel développement, résultat complexe de l'essor mental et de l'essor social. Nous avons, en outre, déjà reconnu, au chapitre précédent, l'importance initiale de la philosophie théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme. Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, ne pouvait évidemment, sans une sorte d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce, sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même souvent à divers titres; outre qu'il réalisait directement, au plus haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime qu'on n'a pu la concevoir depuis: en sorte que, pour peu que l'action devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences, qui, livrées à leur jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales, pour neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette disposition anti-industrielle plus ou moins attachée, de toute nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient, sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispensable au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout la forme, non moins oppressive, d'un optimisme absolu, et qui est radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde, si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, avec cet état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable coïncidence n'a pas lieu suffisamment, par suite d'un passage prématuré à l'état monothéique, d'après une aveugle imitation, cette tendance délétère se fait nettement sentir: ainsi que l'histoire ne le témoigne que trop, envers plusieurs nations dont les progrès ultérieurs eussent été certainement plus fermes et plus rapides, si elles fussent restées plus long-temps sous le régime polythéique, au lieu de s'élever trop brusquement au monothéisme, avant d'y être encore convenablement préparées, et uniquement entraînées par une indiscrète ardeur, provenue d'exemples hétérogènes. On ne saurait donc méconnaître les propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement spontané de notre activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de l'esprit positif, qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi.