Cours de philosophie positive. (4/6)

Chapter 43

Chapter 432,695 wordsPublic domain

Au point où ce Traité est actuellement parvenu, il serait très superflu d'y prouver dogmatiquement la tendance finale de toutes les conceptions humaines à un état purement positif. Elle a été, en fait, aussi pleinement constatée que possible, par l'ensemble des volumes précédents, envers toutes les sciences proprement dites, à l'égard desquelles d'ailleurs elle a cessé aujourd'hui de pouvoir être méconnue: et, quant aux spéculations sociales, les seules qui n'aient point encore subi une telle transformation, tout le volume actuel est destiné à les y assujétir aussi. Ainsi, le terme effectif de l'évolution intellectuelle n'est pas plus susceptible de contestation que son point de départ nécessaire. Quelque irrésistible ascendant primordial que nous venions de reconnaître, en principe, à la philosophie théologique, en vertu de sa spontanéité caractéristique, chacun des motifs fondamentaux qui expliquent et justifient un tel empire intellectuel le montrent en même temps comme nécessairement provisoire, puisqu'ils consistent toujours à constater, à divers titres, la parfaite harmonie naturelle de cette philosophie avec les besoins propres à l'état primitif de l'humanité, et qui ne sauraient être les mêmes, ni par suite, comporter la même philosophie, quand l'évolution sociale est suffisamment développée. Le lecteur peut aisément reprendre, sous ce point de vue, toutes ces différentes considérations principales, et partout il reconnaîtra que, lorsqu'on en prolonge l'application générale jusqu'à un état social très avancé, elles constatent, non moins spontanément, l'indispensable décadence finale de la philosophie théologique, et l'urgent avénement de la philosophie positive: c'est même en cela que consiste surtout l'extrême délicatesse logique d'une telle argumentation, dont un esprit sophistique pourrait si facilement abuser pour nier dogmatiquement, d'une manière absolue, toute véritable utilité quelconque de la philosophie théologique, à l'éternel détriment de la science historique, dès-lors radicalement impossible. En ayant d'abord égard à la destination intellectuelle, on trouvera constamment, en un sujet quelconque, que l'ascendant spontané de la philosophie théologique, après avoir exclusivement déterminé le premier éveil de notre intelligence, et présidé même à ses progrès successifs tant qu'aucune philosophie plus réelle n'était encore devenue suffisamment possible, a dû nécessairement finir par tendre partout à la compression de l'esprit humain, depuis que son antagonisme radical avec la philosophie positive a pu commencer à se caractériser nettement. De même, dans l'ordre moral, il est au moins aussi évident que la confiance consolante et l'active énergie, si heureusement inspirées, au premier âge de l'humanité, par les illusions d'une telle philosophie, ont graduellement tendu à se changer, en dernier lieu, sous son empire trop prolongé, en une terreur oppressive et une langueur apathique, dont les exemples ne sont que trop communs, à partir du moment où, sa prépondérance s'étant trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser. La supériorité finale de la philosophie positive est aussi indubitable à ce titre qu'au précédent, comme l'ensemble de notre analyse historique le démontrera spontanément: à elle seul il appartient, dans l'état viril de la raison humaine, de développer en nous, au milieu de nos entreprises les plus hardies, une vigueur inébranlable et une constance réfléchie, directement tirées de notre propre nature, sans aucune assistance extérieure, et sans aucune entrave chimérique. Enfin, sous le point de vue social, malgré que l'ascendant réel de la philosophie théologique ait dû, à cet égard, se prolonger davantage, il serait inutile aujourd'hui de constater formellement que, bien loin de tendre à lier les hommes, suivant sa destination originaire, elle contribue essentiellement à les diviser; de même que, après avoir créé l'activité spéculative, elle a dû aboutir à l'entraver radicalement. La propriété de réunir, comme celles de stimuler et de diriger, appartiennent désormais, d'une manière de plus en plus exclusive, depuis la décadence des croyances religieuses, à l'ensemble des conceptions positives, seules capables aujourd'hui d'établir spontanément, d'un bout du monde à l'autre, sur des bases aussi durables qu'étendues, une véritable communauté intellectuelle, pouvant servir de fondement solide à la plus vaste organisation politique. A tous ces titres divers, une expérience progressive commence à faire assez hautement pressentir la destinée respective des deux philosophies pour que je doive maintenant insister davantage sur une telle appréciation, qui, déjà intellectuellement accomplie dans tout le cours de ce Traité, le sera bientôt moralement et politiquement, à un degré tout aussi décisif, par la suite entière de ce volume. L'analyse historique nous expliquera clairement, d'après l'ensemble du passé social, la décadence continue de la première et l'essor correspondant de la seconde, à partir même des premiers progrès de la raison humaine. Quoiqu'il doive sembler d'abord paradoxal de regarder la philosophie théologique comme étant déjà, et depuis long-temps, en pleine décroissance intellectuelle au moment même où elle accomplissait sa plus sublime mission politique, nous reconnaîtrons bientôt, avec une entière évidence scientifique, que le catholicisme, son plus noble ouvrage social, a dû être aussi son dernier effort, à cause des germes primitifs de désorganisation qui devaient dès-lors se développer d'une manière de plus en plus rapide. Nous pouvons donc nous borner ici, pour notre démonstration fondamentale, à caractériser le principe général de l'inévitable tendance élémentaire qui entraîne finalement l'esprit humain vers une philosophie positive de plus en plus exclusive, dans toutes les parties quelconques du système intellectuel.

D'après les lois fondamentales de la nature humaine, le développement de l'espèce, comme celui de l'individu, après un suffisant exercice préalable de l'ensemble de nos facultés, doit finir par attribuer spontanément à la raison une prééminence de plus en plus caractérisée sur l'imagination, quoique l'essor de celle-ci ait dû d'abord, de toute nécessité, être long-temps prépondérant. C'est ainsi que, dans l'un ou l'autre cas, les plus éminens attributs de l'humanité tendent graduellement vers l'ascendant général auquel ils étaient destinés, dès l'origine, malgré leur moindre énergie organique, et qui peut seul assujétir notre économie cérébrale à une harmonie durable. Les mêmes motifs élémentaires qui imposent une telle marche à l'organisme individuel, la prescrivent aussi, avec une puissance bien plus irrésistible, à l'organisme social, en vertu de sa complication supérieure, et de sa perpétuité caractéristique. Malgré l'inévitable ascendant primitif de la philosophie théologique, on peut maintenant affirmer qu'une telle manière de philosopher n'a jamais été, pour notre intelligence, qu'une sorte de pis-aller, vers lequel une prédilection spontanée ne nous a d'abord si exclusivement entraînés que par l'impossibilité radicale d'une meilleure philosophie. En un sujet quelconque, quand, après une préparation convenable, la concurrence des méthodes est devenue vraiment possible, l'homme n'a jamais hésité à substituer de plus en plus la recherche des lois réelles des phénomènes à celle de leurs causes primordiales, comme à la fois mieux adaptée à sa portée effective et à ses besoins véritables, quoique l'entraînement des habitudes antérieures, qu'aucune éducation rationnelle n'a jusqu'ici suffisamment combattues, ait dû, sans doute, le faire souvent retomber dans le renouvellement passager de ses premières illusions. À proprement parler, la philosophie théologique, même dans notre première enfance, individuelle ou sociale, n'a jamais pu être rigoureusement universelle: c'est-à-dire que, pour tous les ordres quelconques de phénomènes, les faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés comme essentiellement assujétis à des lois naturelles, au lieu d'être attribués à l'arbitraire volonté des agens surnaturels. L'illustre Adam Smith a, par exemple, très heureusement remarqué, dans ses essais philosophiques, qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un dieu pour la pesanteur. Il en est ainsi, en général, même à l'égard des sujets les plus compliqués, envers tous les phénomènes assez élémentaires et assez familiers pour que la parfaite invariabilité de leurs relations effectives ait toujours dû frapper spontanément l'observateur le moins préparé. Dans l'ordre moral et social, qu'une vaine opposition voudrait aujourd'hui systématiquement interdire à la philosophie positive, il y a eu nécessairement, en tout temps, la pensée des lois naturelles, relativement aux plus simples phénomènes de la vie journalière, comme l'exige évidemment la conduite générale de notre existence réelle, individuelle ou sociale, qui n'aurait pu jamais comporter aucune prévoyance quelconque, si tous les phénomènes humains avaient été rigoureusement attribués à des agens surnaturels, puisque dès lors la prière aurait logiquement constitué la seule ressource imaginable pour influer sur le cours habituel des actions humaines. On doit même remarquer, à ce sujet, que c'est, au contraire, l'ébauche spontanée des premières lois naturelles propres aux actes individuels ou sociaux qui, fictivement transportée à tous les phénomènes du monde extérieur, a d'abord fourni, d'après nos explications précédentes, le vrai principe fondamental de la philosophie théologique. Ainsi, le germe élémentaire de la philosophie positive est certainement tout aussi primitif, au fond, que celui de la philosophie théologique elle-même, quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle notion importe extrêmement à la parfaite rationnalité de notre théorie sociologique, puisque, la vie humaine ne pouvant jamais offrir aucune véritable création quelconque, mais toujours une simple évolution graduelle, l'essor final de l'esprit positif deviendrait scientifiquement incompréhensible, si, dès l'origine, on n'en concevait, à tous égards, les premiers rudimens nécessaires. Depuis cette situation primitive, à mesure que nos observations se sont spontanément étendues et généralisées, cet essor d'abord à peine appréciable, a constamment suivi, sans cesser long-temps d'être subalterne, une progression très lente mais continue, la philosophie théologique restant toujours essentiellement réservée pour les phénomènes, de moins en moins nombreux, dont les lois naturelles ne pouvaient encore être aucunement connues. On peut donc regarder avec exactitude cette philosophie comme n'ayant jamais été intellectuellement destinée, à l'égard de chaque grand sujet permanent de nos spéculations, qu'à y entretenir provisoirement notre activité mentale, par le seul exercice fondamental qu'elle pût alors comporter, jusqu'à ce que l'accès en fût devenu graduellement abordable à l'esprit positif, seul appelé, d'après sa nature, à une rigoureuse universalité finale, à la fois logique et politique, s'étendant à toutes les idées comme à tous les individus. Cette tendance définitive n'a dû toutefois commencer à se caractériser irrévocablement, avec une énergie toujours croissante, que depuis l'époque très récente où les lois naturelles ont pu être enfin dévoilées dans des phénomènes assez nombreux et assez variés pour que l'esprit humain pût concevoir, en principe, l'existence nécessaire de lois analogues envers tous les phénomènes quelconques, quelque éloignée que dût être jamais leur découverte effective.

Quoique la fluctuation intellectuelle constitue, comme je l'ai expliqué, la principale maladie de notre siècle, on y redoute cependant beaucoup toute opinion vraiment décisive, faute de sentir sur quelles bases on pourrait l'asseoir. Aussi, malgré l'irrésistible évidence de cet entraînement graduel de l'esprit humain vers la philosophie positive, on voudrait conserver à la philosophie théologique une éternelle autorité, en rêvant entre elles une conciliation chimérique, d'après une fausse appréciation de leur antagonisme fondamental. Mais les explications variées contenues, à ce sujet, dans les trois volumes précédens, ne peuvent certainement laisser désormais aucun doute sur l'incompatibilité radicale des deux philosophies, soit pour la méthode ou pour la doctrine, quand une fois leur caractère respectif est suffisamment développé. Il est vrai que, de prime abord, on n'aperçoit pas une inévitable antipathie entre la recherche des lois réelles des phénomènes et celle de leurs causes essentielles: pourvu que l'étude physique reste toujours subordonnée, en général, au dogme théologique, son développement propre peut, en effet, s'opérer d'abord sans conduire à aucun choc direct, l'une des deux philosophies ne paraissant alors destinée qu'à explorer les détails, plus ou moins secondaires, d'un ordre fondamental, dont l'autre doit seule apprécier l'ensemble. L'essor effectif de la philosophie positive a dû même dépendre primitivement de cette subalternité spontanée; car, s'il eût pu en être autrement, cette philosophie étant beaucoup trop faible, à l'origine, pour résister avec succès à une collision immédiate, son premier élan eût été nécessairement comprimé à jamais. Mais, depuis que les observations, perdant peu à peu leur incohérence originaire, ont tendu graduellement vers d'importantes relations, l'opposition fondamentale des méthodes a développé de plus en plus, entre les doctrines, une inévitable hostilité, à l'égard d'un sujet quelconque. Avant qu'aucun antagonisme direct soit devenu ouvertement prononcé, cette antipathie élémentaire s'est partout dévoilée, soit par la répugnance instinctive de l'esprit positif pour les vaines explications absolues de la philosophie théologique, soit par l'irrésistible dédain qu'inspirait celle-ci pour la marche circonspecte et les modestes recherches de la nouvelle école: toutefois, l'étude des lois réelles paraissait encore pouvoir se concilier avec celle des causes essentielles. Quand des lois naturelles de quelque portée ont pu être enfin découvertes, cette intime opposition continue n'a pas tardé à manifester, à tous égards, une incompatibilité de plus en plus caractéristique, entre la prépondérance de l'imagination et celle de la raison, entre l'esprit absolu et l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothèse de la souveraine direction des événemens quelconques par des volontés arbitraires et la possibilité de plus en plus irrécusable de les prévoir ou de les modifier d'après les seules voies rationnelles d'une sagesse humaine. Jusqu'à ce que la collision fondamentale ait pu s'étendre à toutes les parties du système intellectuel, ce qui n'a eu lieu que de nos jours, l'indispensable spécialité des diverses recherches scientifiques a dû dissimuler, à ceux mêmes qui les poursuivaient avec la plus décisive efficacité, la tendance inévitable de leur ensemble inaperçu vers une philosophie nouvelle, finalement inconciliable avec la prépondérance effective de la philosophie théologique. Les esprits spéciaux ont pu croire alors, de très bonne foi, que, s'interdisant radicalement toute enquête sur la nature intime des êtres et sur le mode essentiel de production des phénomènes, les recherches de la physique n'étaient, au fond, nullement opposées aux explications de la théologie. Mais cette illusion provisoire a dû graduellement se dissiper sans retour à mesure que l'esprit scientifique, devenu moins timide en même temps que plus général, devait involontairement discréditer ces conceptions théologiques, par cela seul qu'il les proclamait inaccessibles à la raison humaine. Introduisant spontanément dans nos recherches une marche toute nouvelle, le progrès d'un tel esprit n'a pu éviter de faire hautement ressortir, sous le rapport purement logique, le contraste décisif entre la scrupuleuse rationnalité des procédés appliqués au but le plus abordable et la frivole témérité des tentatives destinées à dévoiler les plus impénétrables mystères. Quant à la doctrine proprement dite, l'impossibilité radicale de concilier la subordination des phénomènes à d'invariables lois naturelles avec leur assujétissement absolu à des volontés éminemment mobiles, a dû nécessairement devenir de plus en plus irrécusable, comme je l'ai tant de fois expliqué, dans les diverses parties de ce Traité, à l'égard de tous les ordres quelconques de phénomènes. La conception provisoire d'une providence universelle, combinée avec des lois spéciales qu'elle-même se serait imposées, ne constitue certainement qu'une concession involontaire de l'esprit théologique à l'esprit positif, par une sorte de compromis spontané, qu'a dû inspirer, en temps convenable, l'évolution nécessaire de notre intelligence, comme l'analyse historique nous l'expliquera bientôt directement. Cette transaction générale, que le catholicisme a dû surtout organiser, en interdisant l'usage habituel des miracles et des prophéties, si prépondérant dans toute l'antiquité, me semble caractériser, dans l'ordre religieux, une situation transitoire essentiellement analogue à celle qu'indique, dans l'ordre monarchique, l'institution de ce qu'on a nommé la royauté constitutionnelle: à l'un et à l'autre titre, de telles notions doivent être, par leur nature, d'irrécusables symptômes de déclin graduel. Quoi qu'il en soit, c'est surtout dans l'application générale que doivent spontanément devenir incontestables, pour le vulgaire, les différences radicales des diverses philosophies quelconques, que si peu d'esprits peuvent spécialement juger. Or, sous ce point de vue final, nous avons déjà successivement reconnu, de la manière la plus décisive, envers tous les phénomènes appréciables, la haute impossibilité nécessaire de concilier suffisamment aucune philosophie théologique avec cette tendance fondamentale à développer nos moyens rationnels, soit de prévoir les événemens naturels, soit de les modifier par notre intervention, qui constitue la destination la plus caractéristique de la philosophie positive. C'est, en effet, d'après ce double attribut que cette philosophie a dû surtout obtenir spontanément, chez tous les hommes, un ascendant de plus exclusif. En comparant chaque jour, à l'un et à l'autre titre, son heureuse et féconde aptitude à satisfaire de mieux en mieux les plus urgens besoins intellectuels de l'humanité avec l'évidente stérilité radicale des vaines conceptions de la théologie, la raison publique, indépendamment de toute lutte directe, n'a pu s'abstenir de condamner involontairement ces explications chimériques à une désuétude de plus en plus complète, qui devait déterminer graduellement leur décadence irrévocable, à mesure qu'une discussion rationnelle ferait directement ressortir leur inanité nécessaire. Tel est le principal aspect sous lequel a dû se manifester progressivement, avec le plus de netteté, la tendance finale de l'homme vers une philosophie pleinement positive, chez ceux mêmes qui sont restés le plus fidèles à la philosophie théologique, et qui, sans en faire néanmoins un usage plus réel dans la vie journalière, lui ont encore conservé, en principe, une insuffisante prédilection, uniquement fondée désormais sur sa généralité caractéristique, jusqu'à ce que, par l'inévitable systématisation totale de l'esprit positif, elle ait aussi perdu ce dernier attribut, seul titre légitime qui lui reste maintenant à la suprématie sociale.