Cours de philosophie positive. (4/6)
Chapter 36
Considérons maintenant, sous un semblable point de vue scientifique, l'autre élément fondamental de la famille humaine, c'est-à-dire la co-relation spontanée entre les enfans et les parens, qui, généralisée ensuite dans l'ensemble de la société, y produit toujours, à un degré quelconque, la subordination naturelle des âges. Ici, les aberrations, d'ailleurs très graves, issues de notre anarchie intellectuelle, sont d'un tout autre genre que dans le cas précédent. La discipline naturelle est, sous ce second aspect élémentaire, trop irrécusable et trop irrésistible pour que jamais elle puisse être sérieusement contestée, malgré les atteintes indirectes et secondaires que l'esprit de famille a dû aussi recevoir de nos jours à cet égard, par une suite inévitable du mouvement général de décomposition sociale, et pareillement surtout en vertu de l'irrévocable impuissance politique où est nécessairement parvenue la philosophie théologique, sur laquelle reposait, d'une manière si déplorablement exclusive, tout le système des notions domestiques, comme celui des notions sociales. Quelle que soit l'importance réelle de ces diverses altérations, nos ardens champions des droits politiques de la femme ne se sont pas encore avisés de construire une doctrine analogue en faveur de l'enfance, qui est loin d'ailleurs d'inspirer la même sollicitude, faute de pouvoir aussi vivement stimuler le zèle spontané de ses défenseurs spéciaux. C'est ce qui permettra d'examiner ici plus sommairement ce second élément essentiel de la théorie sociologique de la famille, sans nuire aucunement à son indispensable appréciation philosophique. Malgré l'entraînement de l'analogie et l'absence actuelle de toute vraie discipline spirituelle, on ne doit guère craindre aujourd'hui que, de la chimérique égalité des sexes, l'esprit d'aberration métaphysique puisse réellement passer à aucune conception dogmatique de l'égalité sociale des âges, après laquelle il ne lui resterait plus qu'à proclamer aussi, par un dernier progrès, l'égalité universelle des races animales. Quoique notre anarchie intellectuelle puisse fournir, pour ainsi dire, à toutes les thèses quelconques, des argumens et des sophistes déjà disponibles, la raison publique, quelque imparfait qu'en soit encore le développement, impose nécessairement un certain terme à l'essor des divagations individuelles, quand elles viennent directement choquer un instinct vraiment fondamental.
Aucune économie naturelle ne peut mériter, sans doute, plus d'admiration que cette heureuse subordination spontanée qui, après avoir ainsi constitué la famille humaine, devient ensuite le type nécessaire de toute sage coordination sociale. Tous les âges de la civilisation ont rendu, sous des formes diverses, un hommage décisif à l'excellence de ce type fondamental, que l'homme a même pris involontairement pour modèle lorsqu'il a voulu rêver, dans la conception du gouvernement providentiel, la plus parfaite direction possible de l'ensemble des événemens. En quel autre cas social, pourrait-on trouver, au même degré, de la part de l'inférieur, la plus respectueuse obéissance spontanément imposée, sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance; et, chez le supérieur, l'autorité la plus absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour mériter proprement le nom de devoir? Il est certainement impossible que, dans des relations plus étendues et moins intimes, l'indispensable discipline de la société puisse jamais pleinement réaliser ces admirables caractères de la discipline domestique: la soumission ne saurait y être aussi complète ni aussi spontanée, la protection aussi touchante ni aussi dévouée. Mais la vie de famille n'en demeurera pas moins, à cet égard, l'école éternelle de la vie sociale, soit pour l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent nécessairement, en tout autre cas, se rapprocher, autant que possible, de ce modèle élémentaire. L'avenir ne pourra, sous ce rapport, que se conformer, comme le passé, à cette invariable obligation naturelle, avec les modifications spontanées que le cours graduel de l'évolution sociale devra déterminer en cette partie de la constitution domestique, aussi bien qu'envers la précédente; modifications dont il serait d'ailleurs prématuré, en l'un et l'autre cas, d'entreprendre aujourd'hui l'appréciation spéciale. Néanmoins, à toutes les époques de décomposition, de pernicieux sophistes ont directement tenté de détruire radicalement cette admirable économie naturelle, en arguant, suivant l'usage, de quelques inconvéniens partiels ou secondaires contre l'ensemble de l'organisation. Leur prétendue rectification s'est toujours réduite à intervertir entièrement la comparaison fondamentale, et, au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ils ont cru témoigner un grand génie politique en s'efforçant, au contraire, de constituer la famille à l'image de la société, et d'une société alors fort mal ordonnée, en vertu même de l'état exceptionnel qui permettait l'essor de telles rêveries. Notre profonde anarchie intellectuelle offre de trop dangereuses ressources à l'inévitable renouvellement de ces aberrations surannées pour que la nouvelle philosophie politique doive dédaigner, en temps opportun, de les soumettre directement à une discussion spéciale, indépendamment de sa principale tendance spontanée à faire prévaloir un tout autre esprit social, tendance qui peut seule nous occuper ici. Ces folles utopies aboutiraient doublement à la ruine radicale de toute vraie discipline domestique, soit en ôtant aux parens la direction réelle et presque la simple connaissance de leurs enfans, par une monstrueuse exagération de l'indispensable influence de la société sur l'éducation de la jeunesse, soit en privant les fils de la transmission héréditaire des ressources paternelles, essentiellement accumulées à leur intention: détruisant ainsi tour à tour, d'une manière spéciale, l'obéissance et le commandement. Quoique tout examen formel de telles extravagances fût nécessairement déplacé dans ce Traité, je devais cependant y signaler, à leur occasion propre, l'aptitude générale de la politique positive à consolider spontanément toutes les notions fondamentales de l'ordre social, qu'elle seule peut aujourd'hui protéger, avec une véritable efficacité, contre les divagations métaphysiques dont l'inévitable décadence de la philosophie théologique a dû permettre le développement de plus en plus étendu. Avant même aucune discussion directe, cette heureuse propriété résultera nécessairement, surtout dans le cas actuel, de l'esprit général qui caractérise la nouvelle philosophie politique, d'après les explications de la quarante-huitième leçon, où nous avons reconnu sa tendance constante à subordonner toujours la conception de l'ordre artificiel à l'observation de l'ordre naturel, dont l'admirable économie est ici très évidente. L'étude directe de la sociologie dynamique fournira d'ailleurs de nombreuses et importantes occasions de reconnaître, d'après une judicieuse analyse historique, que, dans le développement réel de l'évolution sociale, les modifications spontanées finalement produites par le cours graduel des événemens sont ordinairement très supérieures à ce que les plus éminens réformateurs auraient osé concevoir d'avance: ce qui devra faire sentir combien il importe de ne pas trop anticiper sur la succession nécessaire des diverses parties de la réorganisation, en voulant à la fois tout renouveler, jusque dans les moindres détails, suivant la routine métaphysique des constitutions actuelles.
Pour compléter la sommaire appréciation sociologique de la subordination domestique, il importe d'y remarquer aussi sa haute propriété, non moins caractéristique, d'établir spontanément la première notion élémentaire de la perpétuité sociale, en rattachant, de la manière la plus directe et la plus irrésistible, l'avenir au passé. Généralisés autant que possible, cette idée et ce sentiment, après avoir passé des pères aux ancêtres, se transforment finalement en ce respect universel pour nos prédécesseurs, qui doit être, à tous égards, regardé comme indispensable à toute économie sociale. Sous des formes quelconques, il n'y a point d'état social qui n'en doive constamment offrir d'importans témoignages. La moindre prépondérance des traditions à mesure que l'esprit humain se développe, sa préférence croissante de la transmission écrite à la transmission orale, doivent, sans doute, modifier beaucoup, chez les peuples modernes, sinon l'intensité, du moins l'expression d'une telle disposition nécessaire. Mais, à quelque degré que puisse jamais parvenir la progression sociale, il sera toujours d'une importance capitale que l'homme ne se croie pas né d'hier, et que l'ensemble de ses institutions et de ses moeurs tende constamment à lier, par un système convenable de signes intellectuels et matériels, ses souvenirs du passé total à ses espérances d'un avenir quelconque. Le caractère éminemment révolutionnaire de notre temps devait, de toute nécessité, introduire, à cet égard, plus directement qu'à tout autre, un profond ébranlement provisoire, sans lequel l'imagination humaine aurait été trop entravée dans son élan vers l'indispensable rénovation du système social. Mais il n'est point douteux que l'extension indéfinie et la consécration absolue de ce dédain passager du passé politique ne tendent gravement aujourd'hui à altérer directement l'instinct fondamental de la sociabilité humaine. Il serait évidemment inutile d'insister ici pour faire ressortir, à ce sujet, l'aptitude spontanée de la nouvelle philosophie politique à rétablir convenablement les conditions normales de toute véritable harmonie sociale. Une philosophie qui prend nécessairement l'histoire pour principale base scientifique, qui représente, à tous égards, les hommes de tous les temps, aussi bien que de tous les lieux, comme d'indispensables coopérateurs à une même évolution fondamentale, intellectuelle ou matérielle, morale ou politique, et qui, en un cas quelconque, s'efforce toujours de rattacher le progrès actuel à l'ensemble des antécédens réels, doit être certainement jugée bien plus propre aujourd'hui qu'aucune autre à régulariser l'idée et le sentiment de la continuité sociale, sans encourir le danger de cette servile et irrationnelle admiration du passé, qui devait jadis, sous l'empire de la philosophie théologique, tant entraver le développement humain. On voit aisément, par exemple, que l'étude des sciences positives est, en ce moment, la seule partie du système intellectuel où cette respectueuse coordination du présent au passé, ait pu spontanément résister avec efficacité à l'entraînement universel de la métaphysique révolutionnaire, qui, en tout autre genre, ferait presque envisager la raison et la justice comme des créations contemporaines.
Dans un Traité spécial de philosophie politique, il conviendrait, sans doute, afin d'opérer une plus exacte appréciation de l'influence sociale élémentaire propre à l'esprit de famille, de considérer aussi, d'une manière distincte, les relations fraternelles, qui lui sont accessoirement inhérentes. Mais, quelque douceur, ou trop souvent quelque amertume, que ces liaisons naturelles puissent répandre sur la vie privée, elles ont habituellement trop peu d'importance politique pour qu'il convienne ici de nous y arrêter spécialement. Quand elles acquièrent, à cet égard, une haute portée, elles se rattachent nécessairement à une notable inégalité d'âge, et alors elles rentrent essentiellement, quoiqu'à un moindre degré, dans le genre de subordination domestique qui vient d'être considéré. Toutes les fois, en effet, que la coordination fraternelle est assez fortement établie pour exercer une véritable influence politique, c'est évidemment parce que les aînés, prenant une sorte d'ascendant paternel, artificiel ou spontané, maintiennent l'unité domestique contre les divergences individuelles, alors trop peu contenues par de moindres sentimens naturels. Sous ce rapport, comme sous les précédens, mais à un degré fort inférieur, on ne saurait douter que l'état désordonné de la société actuelle ne laisse une lacune réelle dans la constitution générale de la famille humaine, et que par conséquent, l'absolue égalité fraternelle ne doive être, au fond, aussi transitoire que les autres, et pareillement destinée à se dissiper ultérieurement sous une nouvelle organisation spontanée de la hiérarchie domestique, conformément au nouveau caractère que le cours fondamental de l'évolution humaine devra imprimer à toutes les parties quelconques du système social pour régulariser entre elles une exacte homogénéité et une solidarité complète. Quoique ces modifications secondaires doivent évidemment être encore plus impérieusement ajournées que les dispositions principales, dont nous avions déjà reconnu que l'examen actuel serait essentiellement prématuré, il n'était peut-être point inutile ici, pour mieux caractériser, à cet égard, l'esprit nécessaire de la nouvelle philosophie politique, d'y faire distinctement pressentir que si, à ce titre, ainsi qu'à tout autre, l'inévitable réorganisation des sociétés modernes a dû commencer par une indispensable décomposition préliminaire de l'ancienne discipline, elle ne saurait être finalement condamnée à se composer réellement de simples lacunes. Si une telle considération paraît d'abord exclusivement pratique, et par suite peu convenable au travail purement théorique qui doit nous occuper maintenant, il faut surtout remarquer, indépendamment de la trop grande confusion actuelle de ces deux points de vue, que la véritable science sociale, soit pour la juste appréciation du passé, soit pour la saine conception de l'avenir, ne saurait échapper à l'obligation philosophique d'attacher une indispensable importance à des élémens qui, en tout temps, ont toujours fait une partie plus ou moins essentielle de la hiérarchie domestique. Ne voulant construire aucune utopie, et nous proposant seulement d'observer l'économie fondamentale des sociétés réelles, nous devons signaler à l'analyse scientifique toutes les dispositions quelconques dont l'invariable permanence doit nous faire suffisamment présumer la gravité véritable.
L'ensemble des indications présentées dans cette seconde partie du chapitre actuel, caractérise assez désormais, pour le principal objet de ce volume, la haute portée sociale directement propre aux divers aspects essentiels de l'ordre spontané de la famille humaine, ainsi appréciée, non-seulement comme l'élément effectif de la société, mais comme lui offrant aussi, à tous égards, le premier type naturel de sa constitution radicale. Il nous reste maintenant, afin d'avoir ici, autant que le comporte l'esprit de notre travail, sommairement ébauché la théorie élémentaire de la statique sociale, à considérer, en troisième et dernier lieu, sous un point de vue analogue, l'analyse directe de la société générale, envisagée comme formée de familles et non d'individus, et toujours examinée en ce que sa structure fondamentale offre de nécessairement commun à tous les temps et à tous les lieux, ainsi que nous venons de le faire successivement en ce qui concerne l'individu et ensuite la famille.