Cours de philosophie positive. (4/6)

Chapter 3

Chapter 32,640 wordsPublic domain

Considérons maintenant des incohérences plus directes, et qui, quoique étant réellement moins profondes, doivent naturellement frapper davantage, en ce qu'elles montrent une flagrante contradiction mutuelle entre les diverses parties essentielles d'une même doctrine. L'examen attentif du passé nous offrira plus tard, sous ce rapport, de nombreuses et irrécusables preuves, puisque la démolition effective de l'ancien système politique a été surtout opérée par le violent antagonisme réciproque des principaux pouvoirs qui le constituaient. Mais, en se bornant ici, comme l'exige la nature de ce chapitre préliminaire, à la simple observation de l'époque actuelle, on peut journellement constater, chez les différentes sections de l'école rétrograde, un état prononcé d'opposition directe à divers points fondamentaux de leur doctrine commune. Le cas le plus important de ce genre consiste, sans doute, dans l'étrange unanimité que manifeste cette école à consentir à la suppression réelle de la principale base du système catholique et féodal, en renonçant à la division capitale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ou, ce qui revient au même, en acquiesçant à la subalternisation générale du premier envers le second. C'est peut-être la seule grande notion politique sur laquelle tous les partis s'accordent aujourd'hui essentiellement, quoique la saine philosophie n'y puisse voir qu'une aberration profondément funeste, d'ailleurs momentanément inévitable. À cet égard, les rois ne se montrent certes pas moins révolutionnaires que les peuples; et les prêtres eux-mêmes, non-seulement dans les divers pays protestans, mais aussi chez les nations restées nominalement catholiques, ont ainsi ratifié volontairement leur propre dégradation politique, soit en vue d'un ignoble intérêt, soit, tout au moins, d'après un vain esprit d'étroite nationalité. Comment les uns ou les autres pourraient-ils, dès-lors, rêver la restauration contradictoire d'un système qu'ils ont aussi radicalement méconnu? La réunion préalable de toutes les innombrables sectes engendrées par la décadence croissante du christianisme, devrait constituer, à cet égard, une indispensable opération préliminaire. Or, les projets éphémères tentés dans ce sens, surtout en Allemagne, par quelques hommes d'état contemporains, ont toujours rapidement échoué devant l'aveugle mais insurmontable obstination des divers gouvernemens à retenir la direction suprême du pouvoir théologique, dont l'indispensable centralisation devenait aussitôt impossible. Sous ce rapport, les brutales inconséquences de Bonaparte, au milieu de ses vains efforts pour rétablir l'ancien système politique, n'ont fait que reproduire plus vivement un exemple déjà très familier à tant d'autres princes. Quand, après sa chute, les rois ont entrepris d'instituer de concert, contre le développement ultérieur de l'état révolutionnaire, un haut pouvoir européen, ils n'ont pas même pensé à la moindre participation de l'ancienne autorité spirituelle, dont ils usurpaient ainsi complétement l'attribut le plus légitime. Cette usurpation a été spontanément exécutée d'une manière tellement radicale que ce conseil suprême s'est trouvé, en grande partie, composé de chefs hérétiques, et dominé par un prince schismatique, ce qui rendait sensible à tous les yeux l'impossibilité d'y introduire, à aucun titre, le pouvoir papal, comme M. l'abbé de La Mennais l'avait autrefois justement remarqué, avant sa conversion révolutionnaire. Sans doute, ce n'est pas seulement de nos jours que les rois, et même les papes, ont, à beaucoup d'égards essentiels, directement subordonné l'application de leurs principes religieux aux intérêts immédiats de leur domination temporelle. Mais de telles inconséquences, outre qu'elles sont devenues aujourd'hui plus nombreuses et plus profondes, se présentent surtout comme bien plus décisives, en montrant à quel point la pensée fondamentale de l'ancien système politique a cessé d'être prépondérante chez ceux mêmes qui en ont entrepris avec le plus d'ardeur la chimérique restauration, ainsi qu'on a pu le voir en tant de grandes occasions contemporaines, par exemple, à l'égard de la Grèce, de la Pologne, etc.

Cet esprit d'incohérence et de division de l'école rétrograde s'est fréquemment manifesté de nos jours, à tous les vrais observateurs, sous des formes très variées, mais également significatives, soit dans les triomphes partiels et momentanés de la politique théologique, soit dans ses revers. Pour un parti aussi fier de sa prétendue cohésion, la possession du pouvoir devait sans doute rallier naturellement toutes les nuances secondaires vers la réalisation fondamentale d'une doctrine dont on avait tant vanté la liaison et l'homogénéité. N'avons-nous pas vu, au contraire, pendant de longues années, les scissions les plus prononcées éclater successivement entre les subdivisions de plus en plus nombreuses de ce parti triomphant, et servir enfin d'instrument immédiat à sa chute politique? Malgré l'intime et évidente relation de leurs causes, les partisans du catholicisme et ceux de la féodalité ne se sont-ils pas alors violemment séparés? Parmi ces derniers, les défenseurs de l'aristocratie et ceux de la royauté ne se sont-ils pas mutuellement combattus? En un mot, cette courte période n'a-t-elle point successivement reproduit, sous nos yeux, l'effective manifestation, irrécusable quoique sommaire, des mêmes principes essentiels de discorde et de décomposition qui, lentement développés pendant les siècles antérieurs, avaient réellement déterminé l'irrévocable dissolution du système théologique et féodal? Si, par impossible, un succès analogue venait à se renouveler, je ne crains pas d'affirmer que, malgré cette expérience formelle, des séparations beaucoup plus prononcées encore éclateraient nécessairement, et plus tôt, dans l'intérieur du parti rétrograde, par l'influence inévitable de l'incompatibilité chaque jour plus complète et mieux sentie de l'état social actuel avec l'ancien système politique, dont la véritable pensée générale tend même de plus en plus à s'effacer et à se perdre entièrement chez ses plus zélés partisans. Plus la politique théologique trouve aujourd'hui à se développer et à s'appliquer, plus elle engendre d'inconciliables subdivisions, que dissimule le vague assentiment accordé à ses principes généraux, tant qu'ils sont contenus à l'état spéculatif: c'est, du point de vue scientifique, le symptôme ordinaire de toute théorie incompatible avec les faits.

Depuis que la mémorable secousse de 1830 a fait passer le parti rétrograde à la simple condition d'opposant, son incohérence radicale s'est manifestée d'une autre manière non moins décisive, qui, sans être vraiment nouvelle, n'avait jamais été jusqu'ici aussi pleinement caractérisée. Pendant le cours des trois derniers siècles, ce parti, quand il était réduit à la défensive, recourut spontanément plus d'une fois aux principes essentiels de la doctrine révolutionnaire, sans reculer devant le danger final d'une aussi monstrueuse inconséquence. On put voir, par exemple, l'école catholique invoquant formellement le dogme de la liberté de conscience, au sujet de ses co-religionnaires d'Angleterre, et surtout d'Irlande, etc., tout en continuant à réclamer l'énergique répression du protestantisme en France, en Autriche, etc. Lorsque, dans notre siècle, la coalition des rois a voulu enfin soulever sérieusement l'Europe contre l'intolérable domination de Bonaparte, elle a solennellement rendu le témoignage le moins équivoque à l'impuissance de la doctrine rétrograde et à l'énergie de la doctrine critique, en renonçant, dans cette circonstance capitale, à se servir de la première, pour invoquer uniquement la seconde, qu'elle reconnaissait ainsi involontairement seule susceptible aujourd'hui d'exercer une action réelle sur les populations civilisées, sans cesser néanmoins, par la plus étrange contradiction, d'avoir ultérieurement en vue la restauration finale de l'ancien système politique. Mais cet aveu implicite de la décrépitude irrévocable de la politique théologique ne put être, à aucune époque, aussi complet et aussi décisif que nous le voyons aujourd'hui, où l'école rétrograde, s'efforçant de systématiser à son usage le corps entier de la doctrine critique, entreprend, sous nos yeux, comme ressource extrême, la vaine résurrection du régime catholique et féodal à l'aide des principes mêmes qui ont effectivement servi à le détruire, et dont elle n'hésite plus à ratifier spéculativement les conséquences les plus anarchiques: une telle subversion ne paraissant d'ailleurs motivée que sur un simple changement survenu dans le personnel de la royauté, sans que le vrai caractère du principal mouvement politique ait été, du reste, aucunement modifié. Ceux qui président à cette singulière métamorphose, passent pour les habiles par excellence du parti dont ils signent aussi catégoriquement l'abdication politique, et même, à certains égards, la dégradation morale[5]!

[Footnote 5: Les opinions littéraires pouvant offrir, convenablement analysées, un reflet fidèle et instructif de l'état général de l'esprit humain à chaque époque, je crois convenable d'indiquer ici, comme une utile vérification nouvelle de cette inconséquence caractéristique des partis actuels, la correspondance directement contradictoire que l'on peut observer entre les deux camps opposés en littérature et en politique. Chacun se souvient que le romantisme s'introduisit en France, dès le commencement de ce siècle, sous les auspices de l'école catholico-féodale, qui se fit long-temps une sorte d'obligation de parti de préconiser les plus monstrueuses aberrations des novateurs littéraires; tandis que l'école révolutionnaire défendant, au contraire, avec ardeur la vieille légitimité classique, tenta même plus d'une fois de la placer sous la ridicule protection de réglemens officiels. Une telle méprise ne tenait, sans doute, de part et d'autre, qu'à ce que la littérature romantique se produisit d'abord comme essentiellement vouée à la représentation des temps chrétiens et féodaux, pendant que la littérature classique paraissait exclusivement consacrée à l'antiquité payenne et républicaine. Ce rapprochement superficiel, tout à-fait indépendant du vrai caractère fondamental de chaque système littéraire, a néanmoins suffi pour que, les uns en l'honneur et les autres par aversion de catholicisme, aient également fermé les yeux sur l'inconséquence évidente d'une semblable appréciation, comparée aux principes généraux d'autorité absolue ou de liberté indéfinie dont ils s'efforçaient respectivement d'établir la prépondérance politique. La répartition des opinions littéraires commence à s'effectuer sans doute d'une manière plus conforme aux lois ordinaires de l'analogie, en ce sens du moins que l'anarchie politique cesse maintenant de répudier l'anarchie littéraire. Mais le mode primitif, d'ailleurs si récent, n'en laisse pas moins des traces pleinement suffisantes encore pour faire ressortir la réalité de l'observation précédente.]

Après de telles observations, que chacun peut aisément prolonger, il serait certainement inutile de s'arrêter davantage à constater ici l'impuissance radicale d'une doctrine qui, profondément antipathique à la civilisation actuelle, contient d'ailleurs aujourd'hui tant d'élémens directement contraires à ses propres principes fondamentaux, et ne peut pas même rallier, en réalité, ni dans les succès, ni dans les revers, ses divers partisans, quoiqu'elle leur offre, dans le passé, le type le mieux défini, dont l'assidue contemplation semblerait devoir prévenir toute grave divergence. On sait que de Maistre a reproché au grand Bossuet, et, à certains égards, avec raison, surtout en ce qui concerne l'église gallicane, d'avoir sérieusement méconnu la vraie nature politique du catholicisme; il ne serait pas difficile, comme je l'ai ci-dessus indiqué, de signaler aussi, chez le célèbre auteur _du Pape_, plusieurs inconséquences, sinon analogues, du moins équivalentes. Et l'on prétendrait réorganiser les sociétés modernes d'après une théorie assez décrépite pour n'être plus, depuis long-temps, suffisamment comprise, même de ses plus illustres interprètes!

En soumettant, à son tour, la politique métaphysique à une pareille appréciation, il faut, avant tout, ne jamais perdre de vue que sa doctrine, quoique exclusivement critique, et par suite purement révolutionnaire, n'en a pas moins mérité long-temps la qualification de progressive, comme ayant en effet présidé aux principaux progrès politiques accomplis dans le cours des trois derniers siècles, et qui devaient être essentiellement négatifs. Cette doctrine pouvait seule irrévocablement détruire un système qui, après avoir dirigé les premiers développemens de l'esprit humain et de la société, tendait ensuite, par sa nature, à perpétuer indéfiniment leur enfance. Aussi le triomphe politique de l'école métaphysique devait-il constituer, comme pour tout autre ordre d'idées, une indispensable préparation à l'avénement social de l'école positive, à laquelle est exclusivement réservée la terminaison réelle de l'époque révolutionnaire, par la fondation définitive d'un système aussi progressif que régulier. Si, conçu dans un sens absolu, chacun des dogmes qui composent la doctrine critique ne peut manifester, en effet, qu'un caractère directement anarchique, la partie historique de ce volume démontrera clairement que, considéré à son origine, et restreint à l'ancien système, contre lequel il fut toujours évidemment institué, il établit, au contraire, une condition nécessaire, quoique simplement provisoire, d'une nouvelle organisation politique, jusqu'à l'apparition de laquelle la dangereuse activité de cet appareil destructif ne peut ni ne doit entièrement cesser.

Par une nécessité, aussi évidente que déplorable, inhérente à notre faible nature, le passage d'un système social à un autre ne peut jamais être direct et continu; il suppose toujours, pendant quelques générations au moins, une sorte d'interrègne plus ou moins anarchique, dont le caractère et la durée dépendent de l'intensité et de l'étendue de la rénovation à opérer: les progrès politiques les plus sensibles se réduisent alors essentiellement à la démolition graduelle de l'ancien système, toujours miné d'avance dans ses divers fondemens principaux. Ce renversement préalable est non-seulement inévitable, par la seule force des antécédens qui l'amènent, mais même strictement indispensable, soit pour permettre aux élémens du système nouveau, qui s'étaient jusqu'alors lentement développés en silence, de recevoir peu à peu l'institution politique, soit encore afin de stimuler à la réorganisation par l'expérience des inconvéniens de l'anarchie. Outre ces motifs incontestables, faciles à apprécier aujourd'hui, une considération nouvelle, purement intellectuelle, que je dois ici plus précisément indiquer, me semble propre à mettre en une plus parfaite évidence l'obligation directe d'une telle marche, en démontrant que, sans cette destruction préalable, l'esprit humain ne pourrait même s'élever nettement à la conception générale du système à constituer.

La débile portée de notre intelligence, et la brièveté de la vie individuelle comparée à la lenteur du développement social, retiennent notre imagination, surtout à l'égard des idées politiques, vu leur complication supérieure, sous la plus étroite dépendance du milieu effectif dans lequel nous vivons actuellement. Même les plus chimériques utopistes, qui croient s'être entièrement affranchis de toute condition de réalité, subissent, à leur insu, cette insurmontable nécessité, en reflétant toujours fidèlement par leurs rêveries l'état social contemporain. À plus forte raison, la conception d'un véritable système politique, radicalement différent de celui qui nous entoure, doit-elle excéder les bornes fondamentales de notre faible intelligence. L'état d'enfance et d'empirisme où la science sociale a jusqu'ici constamment langui, a dû d'ailleurs contribuer sans doute à rendre plus impérieuse et surtout plus étroite cette obligation naturelle. Ainsi, à ne considérer même les révolutions sociales que dans leurs simples conditions intellectuelles, la démolition très avancée du système politique antérieur y constitue évidemment un indispensable préambule, sans lequel ni les plus éminens esprits ne sauraient apercevoir nettement la vraie nature caractéristique du système nouveau, profondément dissimulée par le spectacle prépondérant de l'ancienne organisation, ni enfin, en supposant surmontée cette première difficulté, la raison publique ne pourrait se familiariser assez avec cette nouvelle conception pour en seconder la réalisation graduelle par son inévitable participation. La plus forte tête de toute l'antiquité, le grand Aristote, a été lui-même tellement dominé par son siècle qu'il n'a pu seulement concevoir une société qui ne fût point nécessairement fondée sur l'esclavage, dont l'irrévocable abolition a néanmoins commencé quelques siècles après lui. Une vérification aussi décisive doit faire apprécier suffisamment l'empire effectif d'une telle obligation générale, que l'histoire des sciences manifeste d'ailleurs hautement par tant d'exemples irrécusables, même à l'égard d'idées beaucoup plus simples que les idées politiques.

Ces diverses considérations fondamentales sont, par leur nature, éminemment applicables à l'immense révolution sociale au milieu de laquelle nous vivons, et dont l'ensemble des révolutions antérieures n'a réellement constitué qu'un indispensable préliminaire. La rénovation n'ayant jamais pu être jusque alors aussi profonde ni aussi étendue, comment la société aurait-elle échappé ici à cette condition de renversement préalable, qu'elle avait précédemment subie dans des transformations bien moins capitales? Sans doute, il eût été très préférable que la chute de l'ancien système politique se fût retardée jusqu'au moment où le nouveau système aurait été propre à lui succéder immédiatement, en prévenant toute discontinuité organique. Mais cette utopique supposition est trop hautement contradictoire avec les plus évidentes conditions de la nature humaine, pour mériter aucun examen sérieux. Si, malgré la démolition déjà presque entièrement accomplie, les plus éminens esprits n'aperçoivent encore que dans une vague obscurité le vrai caractère de la réorganisation sociale, qu'était-ce donc quand l'ancien système en pleine vigueur devait immédiatement interdire tout aperçu quelconque d'un tel avenir! Il est, au contraire, évident qu'une lutte plus intense et plus prolongée contre le régime antérieur, a dû nécessiter un développement plus énergique et une concentration plus systématique de l'action révolutionnaire, directement rattachée enfin, pour la première fois, à une doctrine complète de négation méthodique et continue de tout gouvernement régulier. Telle est la source nécessaire et pleinement légitime de la doctrine critique actuelle; d'où l'on peut apercevoir nettement la véritable explication générale, soit des indispensables services que cette doctrine a rendus jusqu'ici, soit des obstacles essentiels qu'elle oppose maintenant à la réorganisation finale des sociétés modernes.