Cours de philosophie positive. (4/6)
Chapter 28
Mais, après avoir convenablement apprécié les précieux attributs d'un tel procédé, il importe beaucoup, pour la constitution rationnelle de la nouvelle philosophie politique, de prévenir, à cet égard, une exagération trop naturelle aujourd'hui, en signalant maintenant, avec non moins de scrupule, les graves dangers scientifiques qui lui sont propres, et qui, malgré tous ses avantages réels, ne permettent nullement de lui confier la principale direction des observations sociologiques. Son premier défaut, à la fois le plus grave et le plus inévitable, consiste en ce que, par sa nature, il n'a aucun égard à la succession nécessaire des divers états sociaux, qu'il tend directement, au contraire, à présenter comme co-existans. Un usage trop exclusif, ou seulement même trop prépondérant, de ce mode d'exploration pourrait donc conduire souvent à méconnaître, d'une manière plus ou moins vicieuse, l'ordre fondamental suivant lequel ces différens degrés de l'évolution humaine ont dû résulter les uns des autres; et l'on peut ajouter qu'il y conduirait infailliblement, si cet ordre n'était pas déjà essentiellement établi par une meilleure voie scientifique: or, nous savons combien une telle notion est capitale en sociologie, ce qui doit faire apprécier toute l'importance d'un pareil inconvénient. Pour en mieux saisir la portée, il faut considérer, en second lieu, que l'incohérence spontanée, propre à ce genre d'observations sociologiques comparatives, ne permet guère, quand elles sont isolément employées, d'apercevoir exactement la filiation réelle des divers systèmes de société, même en supposant que l'ordre positif en fût préalablement connu. A l'un et à l'autre titre, il serait aisé de citer ici une foule d'exemples irrécusables de semblables erreurs, chez les philosophes les plus distingués; mais la nature éminemment dogmatique de cet ouvrage m'oblige à m'abstenir de pareilles indications critiques, auxquelles le lecteur suppléera facilement. En continuant à m'en tenir aux préceptes, je dois signaler enfin l'inconvénient, non moins caractéristique, de ce mode comparatif, de tendre à faire mal apprécier les divers cas ainsi observés, en y prenant de simples modifications secondaires pour des phases principales du développement social. C'est surtout par-là qu'on a été conduit à se former les notions les plus vicieuses sur l'influence politique du climat, en attribuant à son action des différences sociales qui devaient être surtout rapportées à l'inégalité d'évolution; quelquefois, mais plus rarement, la méprise, toujours pareillement irrationnelle, a été inverse: il est clair, en effet, que, dans l'usage propre d'un tel procédé, rien ne saurait directement indiquer à laquelle des deux classes doit réellement appartenir chaque diversité constatée. La même tendance vicieuse se manifeste aussi, à un degré ordinairement plus prononcé, en ce qui concerne les différentes races humaines. Car, ces comparaisons sociologiques simultanées doivent souvent avoir lieu, surtout dans les cas importans, entre des populations appartenant à des variétés distinctes de l'espèce humaine; attendu que cette modification physiologique paraît avoir été, en beaucoup d'occasions, une des causes essentielles, si ce n'est même la principale, de l'inégale vitesse d'une évolution toujours nécessairement commune. On est donc ainsi essentiellement exposé à confondre l'influence de la race et celle de l'âge social, soit qu'on exagère ou qu'on méconnaisse l'une ou l'autre. Il faut d'ailleurs ajouter que le climat vient aussi introduire habituellement une troisième source d'interprétation des phénomènes comparatifs, qui, alternativement conforme et contraire à chacune des deux autres, tend à augmenter les chances inévitables d'illusion sociologique, et à rendre presque inextricable l'analyse comparative dont on avait attendu d'irrécusables lumières.
D'après cette double appréciation contradictoire, suffisamment exacte quoique très sommaire, nous sommes spontanément conduits à vérifier spécialement, pour ce mode usuel de la méthode comparative en sociologie, ce qui a déjà été nettement constaté ci-dessus, d'abord quant à l'observation proprement dite, et ensuite pour l'expérimentation: c'est-à-dire, la haute impossibilité d'employer utilement un tel procédé sans que son application primitive et son interprétation finale soient constamment dirigées par une première conception rationnelle, très générale sans doute mais pleinement positive, de l'ensemble du développement fondamental de l'humanité. Rien ne saurait dispenser d'une condition philosophique aussi clairement reproduite sous diverses faces, par l'examen attentif de la nature des recherches sociologiques. Son accomplissement continu pourra seul prévenir ou tempérer suffisamment les graves inconvéniens, que nous avons reconnus propres à ce mode d'exploration, et permettra dès-lors de développer librement les précieux attributs qui le caractérisent. On voit ainsi de plus en plus combien sont absurdes et dangereuses, soit pour la théorie ou la pratique, quant à la science ou à la méthode, les vaines déclamations sophistiques des partisans de l'empirisme systématique, ou des aveugles détracteurs absolus de toute spéculation sociale; puisque c'est précisément à mesure qu'elles s'élèvent et se généralisent que les principales notions de philosophie politique deviennent à la fois plus réelles et plus efficaces, l'illusion et la stérilité étant surtout réservées aux conceptions trop étroites et trop spéciales, soit scientifiques, soit logiques. Mais, en poursuivant le cours régulier de notre sujet, il résulte évidemment de la conclusion précédente que cette première ébauche indispensable de la sociologie générale, qui doit nécessairement diriger l'application habituelle des divers modes d'exploration ci-dessus appréciés, repose directement elle-même sur l'usage primitif d'une nouvelle méthode d'observation, dont le caractère plus rationnel, mieux adapté à la nature des phénomènes, soit spontanément exempt des graves dangers que les autres présentent, à différens titres, désormais suffisamment examinés. Or, c'est ce qui existe en effet, et nous sommes ainsi finalement conduits, par une marche graduelle, à l'appréciation directe de cette dernière partie de la méthode comparative que je dois distinguer, en sociologie, sous le nom de _méthode historique_ proprement dite, dans laquelle réside essentiellement, par la nature même d'une telle science, la seule base fondamentale sur laquelle puisse réellement reposer le système de la logique politique.
La comparaison historique des divers états consécutifs de l'humanité ne constitue pas seulement le principal artifice scientifique de la nouvelle philosophie politique: son développement rationnel formera directement aussi le fond même de la science, en ce qu'elle pourra offrir de plus caractéristique à tous égards. C'est surtout ainsi que la science sociologique doit d'abord se distinguer profondément de la science biologique proprement dite, ainsi que je l'expliquerai spécialement dans la leçon suivante. En effet, le principe positif de cette indispensable séparation philosophique résulte de cette influence nécessaire des diverses générations humaines sur les générations suivantes, qui, graduellement accumulée d'une manière continue, finit bientôt par constituer la considération prépondérante de l'étude directe du développement social. Tant que cette prépondérance n'est point immédiatement reconnue, cette étude positive de l'humanité doit rationnellement paraître un simple prolongement spontané de l'histoire naturelle de l'homme. Mais, ce caractère scientifique, fort convenable en se bornant aux premières générations, s'efface nécessairement de plus en plus à mesure que l'évolution sociale commence à se manifester davantage, et doit se transformer finalement, quand une fois le mouvement humain est bien établi, en un caractère tout nouveau, directement propre à la science sociologique, où les considérations historiques doivent immédiatement prévaloir. Quoique cette analyse historique ne semble destinée, par sa nature, qu'à la seule sociologie dynamique, il est néanmoins incontestable qu'elle s'étend nécessairement au système entier de la science, sans aucune distinction de parties, en vertu de leur parfaite solidarité. Outre que la dynamique sociale constitue finalement le principal objet de la science, on sait d'ailleurs, comme je l'ai précédemment expliqué, que la statique sociale en est, au fond, rationnellement inséparable, malgré l'utilité réelle d'une telle distinction spéculative, puisque les lois de l'existence se manifestent surtout pendant le mouvement.
Ce n'est pas seulement sous le point de vue scientifique proprement dit que l'usage prépondérant de la méthode historique doit donner à la sociologie son principal caractère philosophique: c'est encore, et peut-être même d'une manière plus prononcée, sous l'aspect purement logique. On doit, en effet, reconnaître, comme je l'établirai directement dans la leçon suivante, que, par la création spontanée de cette nouvelle branche essentielle de la méthode comparative fondamentale, la sociologie aura aussi perfectionné, à son tour, suivant un mode qui lui était exclusivement réservé, l'ensemble de la méthode positive, au profit commun de toute la philosophie naturelle, et d'une manière dont la haute importance scientifique peut à peine être entrevue aujourd'hui des meilleurs esprits. Dès à présent, nous pouvons signaler cette méthode historique comme offrant la vérification la plus naturelle et l'application la plus étendue de cet attribut caractéristique que nous avons démontré ci-dessus dans la marche habituelle propre à la science sociologique, et qui consiste à procéder surtout de l'ensemble aux détails. Cette indispensable condition permanente des études sociales vraiment rationnelles se manifeste spontanément, au plus haut degré, et de la manière la plus directe, dans tout travail réellement historique, qui, sans cela, dégénérerait inévitablement en une simple compilation de matériaux provisoires, avec quelque talent qu'il fût d'ailleurs exécuté. Puisque c'est surtout dans leur développement que les divers élémens sociaux sont nécessairement solidaires et inséparables, il s'ensuit qu'aucune filiation partielle, entièrement isolée, ne saurait avoir de réalité, et que toute explication de ce genre, avant de pouvoir devenir, à aucun égard, spéciale, doit d'abord reposer sur une conception générale et simultanée de l'évolution fondamentale. Que peut signifier, par exemple, l'histoire exclusive, et surtout partielle, d'une seule science ou d'un seul art, sans être préalablement rattachée à une telle étude de l'ensemble du progrès humain[29]?
[Footnote 29: On a publié récemment, sur l'histoire des sciences mathématiques en Italie pendant le dix-septième siècle, un travail singulièrement propre, par son excessive spécialité, à caractériser, d'après un exemple très prononcé, cette indispensable nécessité de l'esprit d'ensemble en toute étude vraiment historique. Il ne s'agit nullement ici des graves erreurs de détail déjà signalées, à l'égard de cet ouvrage, par divers savans, et surtout par un géomètre aussi éclairé que modeste (M. Chasles), qui, dans sa critique, en général très rationnelle, s'est montré fort supérieur a l'auteur, en ce qui concerne la véritable intelligence de l'histoire mathématique. La seule conception du sujet suffit, à mes yeux, pour témoigner évidemment une profonde ignorance du vrai caractère de l'_histoire_, consistant surtout dans la prépondérance générale et continue de la filiation sur la description; caractère qui devrait naturellement sembler plus marqué dans toute histoire intellectuelle. On peut excuser, d'après les préjugés régnans, la restriction de ces recherches historiques aux seules sciences mathématiques, quoique leur développement ait été réellement lié, surtout alors, à celui des autres sciences, et même à l'ensemble du progrès humain. Mais on ne saurait s'abstenir de condamner hautement l'irrationnelle limitation du sujet à une seule nation et à un seul siècle, dans un travail qui, au lieu du modeste titre d'_Annales_, est ambitieusement qualifié d'_Histoire_: comme si les progrès mathématiques faits d'un côté des Alpes avaient pu être alors indépendans de ceux accomplis simultanément, d'une manière si éminente, de l'autre côté; et comme si d'ailleurs l'état géométrique du dix-septième siècle avait pu s'isoler de l'ensemble du progrès antérieur. Si ce choix irrationnel avait été inspiré par un vain esprit d'étroite nationalité, il n'en serait pas plus excusable, surtout aujourd'hui, et chez un savant. D'un tel genre de composition, où l'histoire mathématique rétrograde certainement, à divers égards importans, au-dessous du caractère plus philosophique qu'elle avait déjà acquis, il ne resterait qu'à descendre, en vue d'une plus parfaite spécialité, à l'histoire d'une seule province en une seule année! Certes, si l'on eût systématiquement projeté la plus intense condensation possible de symptômes d'irrationnalité dans le simple titre d'un ouvrage, il eût été difficile d'y mieux parvenir que par cet essor spontané d'une vicieuse philosophie. Aussi cette production, quoique accueillie, suivant l'usage, par un concert d'emphatiques éloges, n'a-t-elle, au fond, exercé, au-delà d'une certaine coterie, aucune influence réelle sur le mouvement actuel de l'esprit humain: déjà essentiellement oubliée, elle restera, sans doute, définitivement classée comme un simple travail de bénédictin, sauf le zèle opiniâtre et la scrupuleuse modestie qui caractérisaient ordinairement ces respectables compilateurs.]
Il en est de même à tout autre titre, et principalement pour ce qu'on nomme si abusivement l'histoire politique proprement dite, comme si une véritable histoire quelconque pouvait n'être pas plus ou moins politique. L'irrationnel esprit de spécialité exclusive qui prend, de nos jours, un si déplorable ascendant passager, aurait pour résultat final de réduire l'histoire à une vaine accumulation de monographies incohérentes, où toute idée de la filiation réelle, et nécessairement simultanée, des divers événemens humains se perdrait inévitablement au milieu du stérile encombrement de ces confuses descriptions. C'est donc essentiellement sur l'ensemble de l'évolution sociale que devront d'abord porter ces comparaisons historiques des divers âges de la civilisation, afin d'avoir un vrai caractère scientifique, conforme à la nature et à la destination de la science; c'est uniquement ainsi qu'on pourra parvenir à des conceptions susceptibles de diriger heureusement l'étude ultérieure des divers sujets spéciaux; au lieu de la marche vicieuse qu'inspire aujourd'hui l'aveugle imitation absolue d'un mode exclusivement propre à la philosophie inorganique, et qui ne saurait convenir à la philosophie organique, surtout envers les phénomènes sociaux.
Enfin, on doit noter ici, sous le point de vue pratique, que la prépondérance générale de la méthode historique proprement dite dans les études sociales a aussi l'heureuse propriété de développer spontanément le sentiment social, en mettant dans une pleine évidence, aussi directe que continue, cet enchaînement nécessaire des divers événemens humains qui nous inspire aujourd'hui, même pour les plus lointains, un intérêt immédiat, en nous rappelant l'influence réelle qu'ils ont exercée sur l'avénement graduel de notre propre civilisation. Suivant la belle remarque de Condorcet, aucun homme éclairé ne saurait maintenant penser, par exemple, aux batailles de Marathon et de Salamine, sans en apercevoir aussitôt les importantes conséquences pour les destinées actuelles de l'humanité. Il serait inutile d'insister davantage sur une telle propriété, qui recevra naturellement, dans tout le reste de ce volume, une application continuelle, soit explicite, soit surtout implicite. Aucune démonstration formelle ne saurait ici devenir nécessaire pour constater l'aptitude spontanée de l'histoire à faire hautement ressortir l'intime subordination générale des divers âges sociaux. Il importe seulement, à ce sujet, de ne pas confondre un tel sentiment de la solidarité sociale avec cet intérêt sympathique que doivent exciter spontanément tous les tableaux quelconques de la vie humaine, et que de simples fictions peuvent même pareillement inspirer. Le sentiment dont il s'agit ici est à la fois plus profond, puisqu'il devient en quelque sorte personnel, et plus réfléchi, comme résultant surtout d'une conviction scientifique: il ne saurait être convenablement développé par l'histoire vulgaire, à l'état purement descriptif; mais exclusivement par l'histoire rationnelle et positive, envisagée comme une science réelle, et disposant l'ensemble des événemens humains en séries coordonnées qui montrent avec évidence leur enchaînement graduel. Réservée d'abord à des esprits d'élite, cette nouvelle forme du sentiment social pourra ensuite appartenir, avec une moindre intensité, à l'universalité des intelligences, à mesure que les résultats généraux de la physique sociale deviendront suffisamment populaires. Elle y complétera nécessairement la notion plus sensible et plus élémentaire de la solidarité habituelle entre les individus et les peuples contemporains, en indiquant, par une conception encore plus noble et plus parfaite de l'unité humaine, les diverses générations successives de l'humanité comme concourant aussi à un même but final, dont la réalisation graduelle exigeait, de la part de chacune d'elles, une participation déterminée. Cette disposition rationnelle à voir des coopérateurs dans les hommes de tous les temps se manifeste à peine aujourd'hui à l'égard des sciences, et uniquement même pour les plus avancées: la prépondérance philosophique de la méthode historique lui donnera seule tout son développement, en l'étendant à tous les aspects possibles de la vie humaine, de manière à entretenir convenablement, d'après une appréciation réfléchie, ce respect fondamental envers nos ancêtres, indispensable à l'état normal de la société, et si fortement ébranlé aujourd'hui par la philosophie métaphysique.