Cours de philosophie positive. (4/6)
Chapter 26
La physique sociale devant être, de toute nécessité, profondément subordonnée au système des sciences fondamentales relatives aux différentes classes successives de phénomènes plus généraux et moins compliqués, d'après la hiérarchie scientifique que j'ai établie, il faut y distinguer d'abord deux ordres principaux de ressources essentielles: les unes, directes, consistent dans les divers moyens d'exploration qui lui sont propres; les autres, indirectes, mais non moins indispensables, résultent des relations nécessaires de la sociologie avec le système des sciences antérieures, qui doivent y fournir, à tant de titres, de précieuses indications continues. Je dois terminer la leçon actuelle par une sommaire appréciation générale du premier ordre de moyens scientifiques. Quant au second, pour le mieux caractériser, j'en ferai le sujet propre et séparé de la leçon suivante, qui constituera donc le complément rationnel de celle-ci.
En sociologie, comme en biologie, l'exploration scientifique emploie concuremment les trois modes fondamentaux que j'ai distingués, dès le second volume de ce Traité, dans l'art général d'observer: c'est-à-dire, l'observation pure; l'expérimentation proprement dite; et enfin la méthode comparative, essentiellement adaptée à toute étude quelconque sur les corps vivans. Il s'agit donc d'apprécier sommairement ici la portée relative et le caractère propre de ces trois procédés successifs, en ce qui concerne la nature et la destination, précédemment définies, de cette science nouvelle.
Quant à la simple observation, on se forme certainement encore des notions très imparfaites et même radicalement vicieuses, à beaucoup d'égards, de ce qu'elle peut et doit être en sociologie sociale. L'anarchique influence sociale de la philosophie métaphysique du siècle dernier, s'étendant de la doctrine à la méthode, a tendu, par un aveugle instinct de destruction, à empêcher en quelque sorte toute ultérieure réorganisation intellectuelle, en ruinant d'avance les seules bases logiques sur lesquelles pussent reposer des analyses vraiment scientifiques, par cette absurde théorie du pyrrhonisme historique, qui prolonge encore aujourd'hui son action délétère, quoique son principe ne soit plus ostensiblement soutenu. Exagérant, au degré le plus désordonné, au sujet des événemens sociaux, les difficultés générales communes à toute exacte observation quelconque, et surtout les difficultés spéciales que doivent spontanément susciter des phénomènes aussi compliqués, sans tenir un compte scrupuleux des diverses précautions, expérimentales ou rationnelles, qui peuvent nous en garantir suffisamment, ces aberrations sophistiques, volontaires ou involontaires, ont été souvent poussées jusqu'à dénier dogmatiquement toute vraie certitude aux observations sociales, même directes. Les explications préliminaires établies, au début de ce Traité (voyez la deuxième leçon), sur la distinction indispensable et constante entre la certitude et la précision, à l'égard d'un sujet quelconque, permettront de résoudre aisément ces divers sophismes, envers lesquels je ne dois pas insister, et qui, en leur attribuant toute la portée qu'on ne saurait leur refuser sans inconséquence, tendraient aussi bien à détruire radicalement la certitude des sciences même les plus simples et les plus parfaites que celles des démonstrations sociales, par une influence commune aux conceptions purement métaphysiques. Depuis que cette aberration fondamentale n'est plus ouvertement professée, le scepticisme systématique, reculant des observations immédiates aux seules observations médiates, s'est retranché derrière l'incertitude fondamentale des témoignages humains, pour continuer à méconnaître la valeur positive des divers renseignemens historiques. Quelques géomètres ont même poussé la complaisance ou la naïveté jusqu'à tenter, à ce sujet, d'après leur illusoire théorie des chances, de lourds et ridicules calculs sur l'accroissement nécessaire de cette prétendue incertitude par le seul laps du temps: ce qui, outre le grave danger social de seconder des aberrations profondément nuisibles, en les décorant ainsi d'une imposante apparence de rationnalité, a d'ailleurs offert plus d'une fois le fâcheux inconvénient de discréditer radicalement l'esprit mathématique auprès de beaucoup d'hommes sensés, trop peu éclairés pour le juger directement, mais justement révoltés de tels abus. Des philosophes moins vicieusement préoccupés des déclamations sophistiques contre la valeur scientifique des témoignages, leur ont cependant attribué assez d'autorité pour en déduire quelquefois le principe d'une irrationnelle division des sciences, en testimoniales et non-testimoniales: ce qui prouve clairement le malheureux crédit que de tels sophismes conservent encore, à un certain degré, même chez d'excellens esprits, qui ont trop faiblement envisagé l'ensemble du domaine intellectuel. La distinction ci-dessus rappelée suffira spontanément, sous ce second aspect comme sous le premier, pour dissiper la confusion d'idées qui constitue la première source logique de ces grossières erreurs, contre lesquelles le bon sens vulgaire a heureusement toujours protesté[25]. À l'un et à l'autre titre, c'est par une involontaire inconséquence que l'on restreint aux seules études sociales la portée destructive d'un tel paradoxe, qui, une fois pleinement admis, s'appliquerait au fond, de toute nécessité, aux divers ordres quelconques de nos connaissances réelles; si l'esprit humain pouvait jamais être vraiment conséquent jusqu'au bout, lorsqu'il procède d'après des principes extravagans. Car, il est évident, malgré la division illusoire que je viens de citer, que toutes les sciences diverses, même les plus simples, ont un indispensable besoin de ce qu'on nomme les preuves testimoniales, c'est-à-dire, d'admettre continuellement, dans l'élaboration fondamentale de leurs théories les plus positives, des observations qui n'ont pu être directement faites, ni même répétées, par ceux qui les emploient, et dont la réalité ne repose que sur le fidèle témoignage des explorateurs primitifs: ce qui n'empêche nullement de les employer sans cesse, en concurrence avec des observations immédiates. Une telle nécessité est trop manifeste, même en astronomie, et, à plus forte raison, dans les sciences plus complexes et moins avancées, pour exiger ici aucune explication: la science mathématique elle-même n'en est certainement point aussi affranchie qu'on le suppose d'ordinaire, sans que d'ailleurs cette sorte d'exception spontanée pût nullement infirmer l'incontestable justesse de cette remarque constante. Quelle science pourrait sortir de l'état naissant, quelle vraie division du travail intellectuel pourrait s'organiser, même en y amoindrissant excessivement l'étendue des spéculations propres, si chacun ne voulait employer que ses observations personnelles? Aussi personne n'ose-t-il, à vrai dire, le soutenir directement, parmi les plus systématiques partisans du pyrrhonisme historique. D'où vient donc qu'un tel paradoxe ne s'applique réellement aujourd'hui qu'aux seuls phénomènes sociaux? C'est, au fond, parce qu'il fait partie intégrante de l'arsenal philosophique, construit par la métaphysique révolutionnaire, pour la démolition intellectuelle de l'ancien système politique. Beaucoup d'esprits peu avancés se croiraient encore presque forcés de rentrer sous le joug, trop fraîchement et trop imparfaitement secoué, de la philosophie catholique, s'ils admettaient, par exemple, l'authenticité essentielle des récits bibliques, dont la négation méthodique fut le premier motif de ces aberrations logiques: tel est, d'ordinaire, le grave inconvénient actuel de toute disposition anti-théologique qui ne repose point sur un suffisant développement préalable de l'esprit positif.
[Footnote 25: Ces objections irrationnelles ne sont vraiment susceptibles de quelque portée spécieuse qu'à l'égard des détails secondaires, qui, par la nature des phénomènes sociaux, ne sauraient guère y être, en effet, connus avec une pleine certitude. Mais, d'après les explications antérieures de cette leçon, il est évident que les faits trop spécialisés ne sauraient précisément avoir, en sociologie, aucune véritable importance scientifique, en y procédant surtout de l'ensemble aux parties, comme je l'ai prouvé. Les faits d'un certain degré de généralité ou de composition, les seuls que la science doive habituellement embrasser, ne sauraient être aucunement affectés des diverses chances d'erreur tant exagérées, en ce genre, par de prétendus philosophes.]
À de telles aberrations, encore trop nuisibles, se mêlent aujourd'hui de plus en plus des erreurs moins grossières, mais presque aussi fâcheuses, sur l'empirisme systématique que l'on s'efforce d'imposer aux observations sociales, surtout historiques, lorsqu'on y interdit dogmatiquement, à titre d'impartialité, l'emploi d'aucune théorie quelconque. Il serait difficile, sans doute, d'imaginer un dogme logique plus radicalement contraire au véritable esprit fondamental de la philosophie positive, aussi bien qu'au caractère spécial qu'il doit affecter dans l'étude propre des phénomènes sociaux. En quelque ordre de phénomènes que ce puisse être, même envers les plus simples, aucune véritable observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque: tel est, en effet, le besoin logique qui a déterminé, dans l'enfance de la raison humaine, le premier essor de la philosophie théologique, comme je l'ai établi dès le commencement de cet ouvrage, et comme je l'expliquerai bientôt d'une manière plus spéciale. Loin de dispenser aucunement de cette obligation fondamentale, la philosophie positive ne fait, au contraire, que la développer et la satisfaire de plus en plus, à mesure qu'elle multiplie et perfectionne les relations des phénomènes. Il est désormais évident, du point de vue vraiment scientifique, que toute observation isolée, entièrement empirique, est essentiellement oiseuse, et même radicalement incertaine: la science ne saurait employer que celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi quelconque; c'est une telle liaison qui constitue la principale différence caractéristique entre les observations des savans et celles du vulgaire, qui cependant embrassent essentiellement les mêmes faits, avec la seule distinction des points de vue; les observations autrement conduites ne peuvent servir tout au plus qu'à titre de matériaux provisoires, exigeant même le plus souvent une indispensable révision ultérieure. Une telle prescription logique doit, par sa nature, devenir d'autant plus irrésistible qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués, où, sans la lumineuse indication d'une théorie préalable, d'ailleurs plus efficace quand elle est plus réelle, l'observateur ne saurait même le plus souvent ce qu'il doit regarder dans le fait qui s'accomplit sous ses yeux: c'est alors par la liaison des faits précédens qu'on apprend vraiment à voir les faits suivans. On ne peut, à cet égard, élever aucun doute en considérant successivement les études astronomiques, physiques, et chimiques, et surtout enfin les diverses études biologiques, où, en vertu de l'extrême complication des phénomènes, les bonnes observations sont si difficiles et encore si rares, précisément à cause de la plus grande imperfection des théories positives. En suivant cette irrésistible analogie scientifique, il est donc évident d'avance que les observations sociales quelconques, soit statiques, soit dynamiques, relatives au plus haut degré de complication possible des phénomènes naturels, doivent exiger, plus nécessairement encore que toutes les autres, l'emploi continu de théories fondamentales destinées à lier constamment les faits qui s'accomplissent aux faits accomplis; contrairement au précepte profondément irrationnel si doctoralement soutenu de nos jours, et dont l'application facile nous inonde de tant d'oiseuses descriptions. Plus on réfléchira sur ce sujet, plus on sentira nettement que, surtout en ce genre, mieux on aura lié entre eux les faits connus, mieux on pourra, non-seulement apprécier, mais même apercevoir, les faits encore inexplorés. Je conviens que, envers de tels phénomènes, encore plus qu'à l'égard de tous les autres, cette nécessité logique doit augmenter gravement l'immense difficulté fondamentale que présente déjà, par la nature du sujet, la première institution rationnelle de la sociologie positive, où l'on est ainsi obligé, en quelque sorte, de créer simultanément les observations et les lois, vu leur indispensable connexité, qui constitue une sorte de cercle vicieux, d'où l'on ne peut sortir qu'en se servant d'abord de matériaux mal élaborés et de doctrines mal conçues. L'ensemble de ce volume fera juger comment je me suis acquitté d'une fonction intellectuelle aussi délicate, dont la juste appréciation préalable me vaudra, j'espère, quelque indulgence. Quoi qu'il en soit, il est évident que l'absence de toute théorie positive est aujourd'hui ce qui rend les observations sociales si vagues et si incohérentes. Les faits ne manquent point, sans doute, puisque, dans cet ordre de phénomènes encore plus clairement qu'en aucun autre, les plus vulgaires sont nécessairement les plus importans, malgré les puériles prétentions des vains collecteurs d'anecdotes secrètes: mais ils restent profondément stériles, et même essentiellement inaperçus, quoique nous y soyons plongés, faute des dispositions intellectuelles et des indications spéculatives, indispensables à leur véritable exploration scientifique[26]. Vu l'excessive complication de tels phénomènes, leur observation statique ne saurait devenir vraiment efficace qu'en se dirigeant désormais d'après une connaissance, au moins ébauchée, des lois essentielles de la solidarité sociale; et il en est encore plus évidemment de même envers les faits dynamiques, qui n'auraient aucun sens fixe si d'abord ils n'étaient rattachés, fût-ce par une simple hypothèse provisoire, aux lois fondamentales du développement social. Ainsi, l'esprit d'ensemble n'est donc pas seulement indispensable, en physique sociale, pour concevoir et poser convenablement les questions scientifiques, de manière à permettre le progrès effectif de la science, comme je l'ai déjà expliqué dans ce chapitre: on voit maintenant qu'il doit aussi diriger essentiellement même l'exploration directe, afin qu'elle puisse acquérir et conserver un caractère vraiment rationnel, et réaliser les espérances légitimes qu'on s'en forme d'abord. C'est uniquement par-là que tant de précieuses veilles, si souvent perdues à l'élaboration pénible d'une érudition consciencieuse mais stérile, pourront être enfin utilisées, pour le développement de la saine philosophie sociale, et à l'honneur croissant des estimables esprits qui s'y livrent, lorsque les érudits, guidés par les théories positives de la sociologie, sauront finalement ce qu'ils doivent regarder au milieu des faits qu'ils recueillent, et à quel usage rationnel ils doivent destiner leurs travaux d'exploration. Bien loin de proscrire, en aucune manière, la véritable érudition, envisagée sous tous les divers aspects possibles, la nouvelle philosophie politique lui fournira sans cesse, par une stimulation et une alimentation également spontanées, de nouveaux et plus grands sujets, des points de vue inespérés, une plus noble destination, et, par suite, une plus haute dignité scientifique. Elle n'écartera essentiellement que les travaux sans but, sans principe, et sans caractère, qui ne tendent qu'a encombrer la science d'oiseuses et puériles dissertations ou d'aperçus vicieux et incohérens; comme la physique actuelle condamne les simples compilateurs d'observations purement empiriques: et toutefois même, quant au passé, elle rendra justice au zèle respectable de ceux qui, malgré de frivoles dédains philosophiques, et quoique guidés seulement par d'irrationnelles conceptions, ont entretenu, avec une opiniâtreté instinctive, l'habitude essentielle des laborieuses recherches historiques. Sans doute, en ce genre de phénomènes, ainsi qu'en tout autre, et même davantage qu'en aucun autre, attendu sa complication supérieure, on pourra craindre que l'emploi direct et continu des théories scientifiques n'altère quelquefois les observations réelles, en y faisant voir mal à propos la vérification illusoire de certains préjugés spéculatifs, dépourvus d'un fondement suffisant. Mais cet inconvénient spontané de l'exploration rationnelle peut être essentiellement évité, dans tous les cas importans, à l'aide des précautions que suggère toujours la culture effective de la science, et en subordonnant les premiers rapprochemens aux rectifications ultérieures fondées sur un ensemble de faits plus étendu. Si l'on pouvait voir, en un tel danger, un motif suffisant de rétablir la prépondérance d'un empirisme prétendu, on ne ferait, en réalité, que substituer aux indications de théories plus ou moins rationnelles, mais sans cesse rectifiables, les inspirations de doctrines essentiellement métaphysiques, dont l'application ne comporte aucune stabilité; puisque l'absence de toute conception directrice serait d'ailleurs nécessairement chimérique. En transportant habituellement notre intelligence du domaine de l'idéalité dans celui de la réalité, les théories positives doivent évidemment, par leur nature, exposer infiniment moins que toutes les autres à voir dans les faits ce qui n'y est point. Caractérisées par une subordination continue et systématique de l'imagination à l'observation, leur usage exclusif dispose directement l'observateur à se prémunir sans cesse contre un tel entraînement; et, quoique la faiblesse de notre intelligence ne permette point de garantir qu'il y résistera toujours avec succès, un tel régime est néanmoins le plus propre, sans aucun doute, à prévenir ce grave danger spéculatif, qui tend à altérer, par sa base indispensable, le système entier de la science réelle. Il serait, certes, fort étrange que la considération de ce péril pût aujourd'hui conduire à motiver, en philosophie politique, le maintien de la méthode métaphysique, qui, par sa nature, y plonge nécessairement notre intelligence d'une manière presque indéfinie, en offrant toujours des chances plausibles d'une vague vérification historique aux plus irrationnelles préoccupations quelconques.
[Footnote 26: On croit souvent que les phénomènes sociaux doivent être très faciles a observer, parce qu'ils sont très communs, et que l'observateur, d'ordinaire, y participe lui-même plus ou moins. Mais ce sont précisément cette vulgarité et cette personnalité qui doivent nécessairement concourir, avec une complication supérieure, à rendre plus difficile ce genre d'observations, en éloignant directement l'observateur des dispositions intellectuelles convenables à une exploration vraiment scientifique. On n'observe bien, en général, qu'en se plaçant en dehors, et l'influence prépondérante d'une théorie quelconque, surtout positive, peut seule produire et maintenir, envers les phénomènes sociaux, une telle inversion habituelle du point de vue spontané. Je ne parle ici d'ailleurs que des conditions purement spéculatives, sans considérer même l'hallucination plus ou moins profonde que l'entraînement des passions détermine si naturellement en un tel sujet, et qui ne peut évidemment être suffisamment prévenue ou dissipée que par l'intime et familière préoccupation des théories les plus positives.]
On voit donc que, par la nature même de la science sociale, l'observation proprement dite y a nécessairement besoin, d'une manière plus profonde encore et plus spéciale qu'en aucun autre cas, d'une intime subordination continue à l'ensemble des spéculations positives sur les lois réelles de la solidarité ou de la succession de phénomènes aussi éminemment compliqués. Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait social: purement isolé, il reste inévitablement à l'état stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de satisfaire une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel. Une telle subordination doit sans doute augmenter directement la difficulté fondamentale, déjà si prononcée, qui caractérise les observations sociales, et doit ainsi concourir aujourd'hui à rendre, en ce genre, les bons observateurs encore plus rares, quoique elle doive, au contraire, les multiplier ultérieurement, à mesure que la science réelle se développera. Mais cette condition intellectuelle est si évidemment imposée par la nature du sujet, qu'on ne saurait voir, dans la remarque précédente, qu'une confirmation nouvelle de la nécessité, déjà surabondamment prouvée, en quelque sorte, depuis le commencement de ce volume, de ne confier désormais la culture habituelle des théories sociales qu'aux esprits les mieux organisés, convenablement préparés par l'éducation la plus rationnelle. Du reste, le précepte logique sur lequel je viens d'insister n'est, à vrai dire, que la suite naturelle et l'indispensable complément de l'obligation fondamentale, antérieurement établie dans cette leçon, de rendre l'esprit d'ensemble essentiellement prépondérant dans les études sociologiques, en y procédant surtout du système aux élémens. Enfin, ce précepte lui-même, envisagé sous un autre aspect, constitue, à mes yeux, d'une manière aussi décisive que directe, l'évidente vérification générale, envers l'observation pure, de cette inévitable extension des moyens essentiels d'exploration que j'ai ci-dessus rappelée devoir _à priori_ caractériser la science sociologique. Car, ainsi explorés d'après des vues rationnelles de solidarité ou de succession, les phénomènes sociaux comportent, sans aucun doute, des moyens d'observation bien plus variés et plus étendus que tous les autres phénomènes moins compliqués. C'est ainsi que non-seulement l'inspection immédiate ou la description directe des événemens quelconques, mais encore la considération des coutumes les plus insignifiantes en apparence, l'appréciation des diverses sortes de monumens, l'analyse et la comparaison des langues, etc., et une foule d'autres voies plus ou moins importantes, peuvent offrir à la sociologie d'utiles moyens continus d'exploration positive: en un mot, tout esprit rationnel, préparé par une éducation convenable, pourra parvenir, après un suffisant exercice, à convertir instantanément en précieuses indications sociologiques les impressions spontanées qu'il reçoit de presque tous les événemens que la vie sociale peut lui offrir, d'après les points de contact plus ou moins directs qu'il y saura toujours apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de l'universelle connexité des divers aspects sociaux. Si donc cette connexité caractéristique constitue d'abord la principale source des difficultés propres aux observations sociales, on voit finalement aussi que, par une sorte de compensation incomplète, elle tend nécessairement à y étendre et y varier, au plus haut degré, les procédés essentiels d'exploration scientifique.