Cours de philosophie positive. (4/6)
Chapter 12
L'inévitable ascendant graduel d'une semblable doctrine sociale résultera surtout de sa parfaite cohérence logique dans l'ensemble de ses applications, propriété éminemment caractéristique, dont je ne saurais trop recommander la considération prépondérante, comme pouvant, mieux qu'aucune autre, lier intimement le point de vue politique au point de vue scientifique. Directement appliquée à l'état présent de la civilisation, la politique positive en embrassera simultanément tous les aspects essentiels, et fera cesser enfin cette déplorable opposition actuelle, ci-dessus appréciée, entre les deux ordres généraux de nécessités sociales, dont la commune satisfaction dépendra dès-lors d'un même principe. Non-seulement la politique contemporaine prendra désormais par là, dans toutes ses diverses parties, un caractère homogène et rationnel, qui semble aujourd'hui radicalement impossible: mais, en outre, on reconnaîtra, j'espère, avec une pleine évidence, que la même conception qui aura ainsi complétement coordonné le présent, l'aura aussi profondément rattaché à l'ensemble du passé, de manière à établir directement une exacte harmonie générale dans le système total des idées sociales, en faisant spontanément ressortir l'uniformité fondamentale de la vie collective de l'humanité; car cette conception ne pourra, par sa nature, être transportée à l'état social actuel, qu'après avoir préalablement subi l'épreuve générale, non moins décisive qu'indispensable, d'expliquer, sous le même point de vue, la suite continue des principales transformations antérieures de la société. Il importe de noter ici cette nouvelle condition, sans laquelle aucune vraie philosophie politique ne saurait évidemment exister, et qui, néanmoins, est si hautement négligée par toutes les écoles actuelles. Ce n'est point uniquement, en effet, comme on le croit d'ordinaire, la doctrine critique qui mérite nécessairement un tel reproche, en ne s'occupant essentiellement du passé que pour envelopper, dans une aveugle réprobation commune, tous les temps antérieurs à l'époque révolutionnaire. L'école rétrograde elle-même, malgré ses vaines prétentions à cet égard, et quoique ayant produit une certaine explication, d'ailleurs très vague et fort arbitraire, de l'ensemble du passé, se montre aujourd'hui radicalement impuissante à prolonger sa théorie historique jusqu'au seul point où elle pourrait acquérir une véritable importance politique en liant le présent au passé: encourant, en sens inverse, le même blâme général qu'elle impute justement à son antagoniste, elle se borne à maudire uniformément la situation fondamentale des sociétés modernes depuis trois siècles, qui ne lui paraît intelligible qu'en y supposant l'humanité parvenue, on ne sait comment, à une sorte de manie chronique, incurable à moins d'une miraculeuse intervention spéciale de la providence[15]. Cette subordination rationnelle de l'humanité à une même loi fondamentale de développement continu, qui représente l'évolution actuelle, quelle qu'en soit l'importance prépondérante, comme le résultat nécessaire de la suite graduelle des transformations antérieures, constituera certainement une propriété exclusive et spontanée de la nouvelle philosophie politique, qui se bornera, sous ce rapport, à étendre enfin aux phénomènes sociaux l'esprit général qui déjà domine à l'égard de tous les autres phénomènes naturels. Pour achever d'apprécier sommairement la cohérence et l'homogénéité qui devront inévitablement caractériser cette philosophie, il suffit de remarquer, en dernier lieu, que, en même temps qu'elle établira ainsi, soit au présent, soit au passé, la plus parfaite liaison dans le système entier des diverses notions sociales, elle rattachera ce système, d'une manière aussi directe qu'indissoluble, à l'ensemble total de la philosophie naturelle, qui, dès lors complétée par cette indispensable extension, réalisera désormais un état permanent et définitif d'unité intellectuelle jusque alors essentiellement chimérique, où tous les divers ordres principaux de conceptions humaines, irrévocablement soumis à une même méthode fondamentale, présenteront, envers tous les phénomènes possibles, une suite rationnelle de lois homogènes, qu'une rigoureuse hiérarchie scientifique ne cessera point de coordonner exactement. Quoique la considération de cette solidarité nécessaire doive, sans doute, paraître surtout scientifique, j'ai cependant jugé indispensable de la signaler dès ce moment, à cause de la puissante influence par laquelle une telle liaison tend évidemment à seconder l'ascendant graduel de la nouvelle philosophie politique. Car, la politique positive trouvera ainsi spontanément, chez tous les esprits, un point d'appui général, dont l'importance ne peut que s'accroître, et qui servira de base naturelle à son essor universel. Dans l'état irrationnel et désordonné de nos idées politiques, on ne peut guère soupçonner aujourd'hui quelle serait bientôt l'irrésistible énergie d'un mouvement philosophique, où l'entière rénovation de la science sociale serait dirigée par ce même esprit dont la supériorité est unanimement reconnue à l'égard de toutes les autres catégories de notions réelles.
[Footnote 15: Cette disposition caractéristique de l'école catholique actuelle ne m'a jamais paru plus décisive qu'en l'observant chez l'illustre de Maistre, dont l'éminente supériorité philosophique n'a pu le préserver de cette capitale inconséquence, nécessairement propre à sa doctrine. Tout lecteur judicieux a dû être vivement choqué, à ce sujet, de l'étrange contraste que présentent la force et la netteté vraiment admirables avec lesquelles l'auteur _du Pape_ vient d'expliquer l'esprit fondamental de la politique du moyen âge, comparées à l'incohérence et à la frivolité de son irrationnelle appréciation des trois derniers siècles, où la société lui paraît subir brusquement une transformation tout-à-fait imprévue et inconcevable, sans aucunes racines antérieures. Le ton général de l'auteur, jusque alors grave et digne, devient aussitôt dédaigneux et même violent: finalement, un ouvrage qui a commencé par l'analyse très rationnelle des conditions nécessaires de tout ordre spirituel, vient déplorablement aboutir à une invocation formelle, aussi puérile que mystique, à la vierge Marie!]
Telle est donc la principale propriété qui doive caractériser cette nouvelle philosophie politique. C'est surtout ainsi que, même chez les esprits les plus rebelles, elle devra nécessairement rencontrer certains points, plus ou moins étendus, d'un contact véritable, d'où son homogène développement saura toujours faire ressortir, de diverses manières, une suffisante régénération intellectuelle, en s'adaptant, sans répugnance et sans effort, aux convenances spéciales de chaque cas principal. Elle seule aujourd'hui peut vraiment parler à chaque classe de la société, à chaque parti politique, le langage le plus propre à faire pénétrer une vraie conviction, et maintenir néanmoins, à l'abri de toute altération, l'invincible originalité supérieure de son caractère fondamental. Seule elle peut, exempte de faiblesse comme d'inconséquence, embrassant, d'un point de vue suffisamment élevé, l'ensemble de la question sociale, rendre spontanément, à chacune des écoles les plus opposées, une exacte justice, pour ses services réels, soit anciens, soit même actuels. Nulle autre doctrine ne saurait maintenant, en rappelant, avec autorité, à chaque parti, la destination propre dont il s'honore, prescrire habituellement l'ordre au nom du progrès, et le progrès au nom de l'ordre; de telle sorte que les deux classes de recommandations se fortifient l'une l'autre, au lieu de tendre à s'annuler réciproquement, comme on le voit encore, par l'irrationnelle opposition que la politique stationnaire établit nécessairement entre elles. Pure, d'ailleurs, de tous les divers torts antérieurs, cette politique nouvelle ne doit craindre aucun reproche de tyrannie rétrograde, ni d'anarchie révolutionnaire. On ne pourra l'accuser que de nouveauté: elle répondra d'abord par l'évidente insuffisance de toutes les théories existantes, et ensuite en rappelant que, depuis deux siècles, le même esprit positif ne cesse, à d'autres titres, de fournir d'irrécusables preuves de sa prééminence nécessaire[16].
[Footnote 16: Seul placé jusqu'ici à ce nouveau point de vue de philosophie politique, on me pardonnera, j'espère, à ce titre, de citer ici mon expérience personnelle.
Profondément imbu, de bonne heure, comme je devais d'abord l'être, de l'esprit révolutionnaire, envisagé dans toute sa portée philosophique, je ne crains pas néanmoins d'avouer, avec une sincère reconnaissance, et sans encourir aucune juste accusation d'inconséquence, la salutaire influence que la philosophie catholique, malgré sa nature évidemment rétrograde, a ultérieurement exercée sur le développement normal de ma propre philosophie politique, surtout par le célèbre Traité _du Pape_, non-seulement en me facilitant, dans mes travaux historiques, une saine appréciation générale du moyen âge, mais même en fixant davantage mon attention directe sur des conditions d'ordre éminemment applicables à l'état social actuel, quoique conçues pour un autre état. Je crois, de même, avoir déjà suffisamment prouvé, par le caractère général de ce long discours préliminaire, que la politique positive peut être pleinement équitable envers la politique rétrograde et la politique révolutionnaire, sans leur faire aucune vaine concession de principes, et sans qu'une telle disposition nuise davantage à la fermeté de son langage qu'à la netteté de ses vues. Quoique l'esprit positif doive nécessairement s'assujétir d'abord à tout expliquer, il ne saurait s'interdire une exacte appréciation finale, d'autant plus décisive qu'elle a été mieux motivée.]
Considérée surtout quant à l'ordre, la politique positive n'aura, sans doute, jamais besoin d'aucune apologie directe, pour quiconque aura suffisamment apprécié, d'après l'ensemble des parties antérieures de ce Traité, quelle est, à cet égard, la tendance nécessaire d'une telle philosophie, à quelque catégorie d'idées qu'elle s'applique. La science réelle, envisagée du point de vue le plus élevé, n'a, en effet, d'autre but général que d'établir et de fortifier sans cesse l'ordre intellectuel, qui, ou ne saurait trop le rappeler, est la première base indispensable de tout autre ordre véritable. Quoique ce ne soit point ici le lieu convenable de traiter directement cette question fondamentale, ultérieurement réservée, je ne puis m'abstenir d'indiquer combien le désordre répugne profondément à l'esprit scientifique proprement dit, qui lui est certainement beaucoup plus antipathique, par sa nature, que l'esprit théologique lui-même, comme le savent aujourd'hui tous ceux qui ont un peu approfondi l'une et l'autre philosophie. A l'égard des idées politiques, l'expérience a désormais suffisamment prouvé que la méthode positive peut seule aujourd'hui discipliner réellement des intelligences devenues de plus en plus rebelles à l'autorité des hypothèses métaphysiques aussi bien qu'à l'emploi des fictions théologiques. Ne voyons-nous pas, au contraire, ce même esprit actuel, si vainement accusé de tendre au scepticisme absolu, accueillir toujours, avec un avide empressement, la moindre apparence de démonstration positive, lors même qu'elle est encore prématurée? Pourquoi en serait-il autrement envers les notions sociales, où le besoin de fixité doit être certes encore mieux senti, si en effet elles peuvent enfin être dominées aussi par l'esprit positif? Le sentiment fondamental des lois naturelles invariables, fondement primitif de toute idée d'ordre, relativement à des phénomènes quelconques, pourrait-il n'avoir plus la même efficacité philosophique, aussitôt que, complétement généralisé, il s'appliquera aussi aux phénomènes sociaux, désormais ramenés à de pareilles lois?
La politique positive est certainement seule capable de contenir convenablement l'esprit révolutionnaire, parce qu'elle seule peut, sans faiblesse et sans inconséquence, lui rendre d'abord une exacte justice, et circonscrire rationnellement, entre ses vraies limites générales, son indispensable influence. Tant que cet esprit n'est attaqué, comme on le voit aujourd'hui, que d'une manière essentiellement absolue, sous les inspirations de la philosophie rétrograde, avec laquelle la politique stationnaire, dépourvue de tout principe propre, coïncide alors nécessairement, il résiste spontanément à ces vaines récriminations qui, quelque légitime qu'en puisse être le fondement partiel, ne sauraient neutraliser l'irrésistible besoin qu'éprouve maintenant notre intelligence de recourir à cet énergique ressort, suivant la théorie précédemment établie. Mais il n'en peut plus être ainsi quand la philosophie nouvelle, tout en manifestant son caractère éminemment organique, se montrera spontanément encore plus apte que la philosophie révolutionnaire elle-même à débarrasser finalement la société de tout vestige quelconque de l'ancien système politique. Alors seulement, la tendance anarchique des principes purement révolutionnaires pourra être directement combattue, au nom même de la révolution générale, avec un succès vraiment décisif, qui finira par amener graduellement l'entière absorption de la doctrine révolutionnaire actuelle, dont le principal office politique sera désormais mieux rempli par la philosophie positive.
Indépendamment de ces services immédiats, la cause de l'ordre doit retirer aussi, d'une telle philosophie, des avantages qui, pour être moins directs ou moins saillans, ne sont pas d'une moindre importance politique. Telle sera, d'abord, une exacte appréciation scientifique de la vraie nature des diverses questions sociales, qui devra tant contribuer à la pacification fondamentale, en renvoyant à la réorganisation intellectuelle et morale, à laquelle ils se rapportent essentiellement, plusieurs sujets délicats, qui ne peuvent qu'entretenir, au sein de la société, une profonde irritation, aussi dangereuse que stérile, quand on s'obstine à les rattacher surtout à la réorganisation politique proprement dite, comme je l'ai précédemment expliqué. Ayant mis en pleine évidence que l'état présent des sociétés modernes ne saurait immédiatement comporter, de toute nécessité, que des institutions purement provisoires, la politique positive tendra spontanément ainsi à détourner des divers pouvoirs existans, et, à plus forte raison, de leurs titulaires quelconques, l'attention si exagérée que leur accorde encore l'opinion générale, pour concentrer, au contraire, tous les efforts principaux sur une sage rénovation fondamentale des idées sociales, et par suite des moeurs publiques. Les bons esprits ne sauraient craindre d'ailleurs que cette indispensable diversion rationnelle, dont le terme est nettement défini, puisse jamais dégénérer en une funeste indifférence politique, puisqu'une telle doctrine, incompatible avec tout vain prestige, ne s'est nullement interdit l'élaboration directe des institutions proprement dites, vers laquelle son activité se dirigera nécessairement dès qu'elle pourra acquérir une véritable importance. Jusque alors, outre que la perspective finale d'une entière régénération politique sera spontanément toujours rappelée, cette doctrine s'efforcera même accessoirement d'imprimer aux institutions établies les modifications diverses qui pourront être nécessaires pour que, au lieu d'entraver, elles secondent, autant que possible, l'évolution intellectuelle et morale. Mais, tant qu'ils rempliront cette indispensable condition, les pouvoirs provisoires, quelle que soit leur organisation, verront notablement augmenter leur sécurité effective par l'influence naturelle de la politique positive, seule capable de faire habituellement sentir aux peuples que, dans l'état présent de leurs idées, aucun changement politique ne saurait offrir une importance vraiment capitale, tandis que les perturbations plus ou moins graves qui en résultent, outre leurs inconvéniens propres, ont, au contraire, de toute nécessité, une funeste tendance à entraver le développement spontané de la solution finale, soit parce qu'elles en dissimulent momentanément l'indispensable besoin continu, soit en détournant l'attention publique. On doit aussi noter que l'esprit, éminemment relatif, de la philosophie positive, malgré son invariable unité, devra graduellement dissiper, au profit évident de l'ordre général, cette disposition absolue, aussi étroite qu'irrationnelle, commune à la politique théologique et à la politique métaphysique, qui les porte sans cesse à vouloir uniformément réaliser, dans tous les états possibles de la civilisation, leurs types respectifs d'immuables gouvernemens, et qui, par exemple, a conduit même à ne concevoir, de nos jours, d'autre moyen fondamental de civiliser Taïti qu'à l'aide d'une importation banale du protestantisme et du régime parlementaire!
En considérant, sous le même aspect, une influence moins prononcée mais plus permanente de la politique positive, ou peut reconnaître, en second lieu, que, même à l'égard des maux politiques incurables, elle tend puissamment, par sa nature, à consolider l'ordre public, par le développement rationnel d'une sage résignation. La politique métaphysique, qui regarde l'action politique comme nécessairement indéfinie, ne saurait comporter une semblable disposition, dont l'influence habituelle, quoique constituant une vertu purement négative, offre un secours si indispensable, à tous égards, contre la douloureuse destinée de l'homme. Quant à la résignation religieuse, et surtout chrétienne, elle n'est, à vrai dire, malgré tant d'emphatiques éloges, qu'une prudente temporisation, qui fait supporter les malheurs présens en vue d'une ineffable félicité ultérieure. Il ne peut, évidemment, exister de vraie résignation, c'est-à-dire de disposition permanente à supporter, avec constance, et sans aucun espoir de compensation quelconque, des maux inévitables, que par suite d'un profond sentiment des lois invariables qui régissent tous les divers genres de phénomènes naturels. C'est donc exclusivement à la philosophie positive que se rapporte une telle disposition, à quelque sujet qu'elle s'applique, et, par conséquent, à l'égard aussi des maux politiques. S'il en est que la science réelle ne saurait convenablement atteindre, et je ne crois pas qu'on puisse en douter, elle y pourra, du moins, comme envers les fatalités non moins pénibles de la vie individuelle, mettre toujours en pleine évidence leur incurabilité nécessaire, de manière à calmer habituellement les douleurs qu'ils produisent par l'assidue conviction des lois naturelles qui les rendent insurmontables. A raison de sa complication supérieure, le monde politique doit être certes encore plus mal réglé que le monde astronomique, physique, chimique, ou biologique. D'où vient donc que les imperfections radicales de la condition humaine, contre lesquelles nous sommes toujours prêts à nous insurger avec indignation sous le premier rapport, nous trouvent, au contraire, essentiellement calmes et résignés sous tous les autres, quoiqu'elles n'y soient pas moins prononcées, ni moins choquantes? On ne saurait douter, ce me semble, que cet étrange contraste ne tienne surtout à ce que la philosophie positive n'a pu jusqu'ici développer notre sentiment fondamental des lois naturelles qu'envers les plus simples phénomènes, dont l'étude plus facile a dû se perfectionner d'abord. Quand la même condition intellectuelle aura été enfin remplie aussi relativement aux phénomènes sociaux, elle y produira nécessairement des conséquences analogues, en faisant pénétrer, dans la raison publique, les germes salutaires d'une judicieuse résignation politique, générale ou spéciale, provisoire ou indéfinie. Ce serait bien peu connaître les lois essentielles de la nature humaine, que de nier systématiquement l'efficacité nécessaire d'une telle conviction habituelle, pour concourir, à un haut degré, à la pacification fondamentale, en calmant la vaine inquiétude qu'inspire trop souvent le chimérique redressement de maux politiques vraiment inévitables. Aucun esprit juste ne redoutera d'ailleurs qu'une stupide apathie puisse jamais résulter de cette résignation rationnelle, qui n'a point le caractère passif de la résignation religieuse. Car, une semblable philosophie n'impose de soumission habituelle qu'à la nécessité pleinement démontrée, et prescrit, au contraire, le noble exercice direct de l'activité humaine, aussitôt que l'analyse du sujet permet d'en espérer une véritable efficacité quelconque.
Pour caractériser enfin, par un dernier trait irrécusable, la tendance spontanée de la nouvelle philosophie politique au raffermissement général de l'ordre public, je dois ajouter ici, que, avant même qu'elle ait pu finalement établir aucune théorie sociale, elle tendra directement, par la seule influence de la méthode, à ramener les intelligences actuelles à un état vraiment normal. Car en imposant à la culture générale des questions politiques, une série nécessaire de conditions scientifiques, dont l'indispensable rationnalité ne puisse donner lieu à aucun soupçon d'arbitraire, elle aura, par cela même, dissipé le principal désordre, qui consiste surtout dans l'accès tout-à-fait illimité que la politique actuelle ouvre forcément, en ce genre, aux esprits les plus vulgaires et les moins préparés. La simple extension, à la catégorie des phénomènes sociaux, de ma hiérarchie scientifique fondamentale, présente aussitôt un puissant moyen de discipline intellectuelle, comme je l'ai indiqué au premier volume de ce Traité, en manifestant, avec une pleine évidence, propre à subjuguer finalement l'esprit le plus rebelle, la longue et difficile élaboration préliminaire qu'exige, par sa nature, toute rationnelle exploration des sujets sociaux, qui ne saurait comporter de succès vraiment scientifique que de la part d'intelligences fortement trempées, dignement préparées, quant à la méthode ou à la doctrine, par une étude préalable, suffisamment approfondie, de toutes les autres branches successives de la philosophie positive, afin de traiter convenablement les recherches les plus complexes que notre raison puisse aborder. Il serait certainement inutile d'insister davantage ici sur l'explication directe d'une influence aussi évidente, qui sera d'ailleurs spontanément examinée, à divers titres, dans la suite de ce volume. Cette sommaire indication suffit, sans doute, pour que, sous ce rapport capital, comme sous les divers aspects précédens, la tendance éminemment organique de la nouvelle philosophie politique ne puisse être sérieusement contestée par aucun de ceux qui ont étudié avec quelque soin le véritable esprit général de l'époque actuelle.