Part 9
--Assez, mon petit, c'est mon affaire, et non la vôtre, il me semble. Mettons que votre avenir m'intéresse à la folie, ou que je nourris une passion sénile pour votre bonheur, et n'en parlons plus. Votre rôle est-il si difficile, après tout, et si désagréable? Vous n'avez qu'à m'obéir aveuglément; quand je vous dis «Plaisez», qu'à plaire; quand je vous dis «Souriez», qu'à sourire; quand je vous dis... Bref, je vous tiens pour le plus heureux des prétendants. Comment! vous n'avez qu'à recueillir la dot et les baisers, quand je me charge de tout le reste, de toute la mise en scène... A vous la lune de miel, à moi les soucis. Comme légère épreuve, pendant que je travaillerai pour vous, une jolie petite villégiature incognito en pleine forêt, dans les feuilles, avec vos chevaux. Comme unique obligation, ne plus donner signe de vie. Ah, mais si cette aventure vous déplaît, en vérité, mon cher, que vous faut-il? Monsieur votre père, ou l'usurier du coin, peuvent-ils vous offrir mieux? Allons, allons, asseyez-vous là, et écrivez les deux lettres que, pour vous éviter jusqu'à un soupçon de peine, je vais vous dicter.»
La première était adressée à Pauline, et contenait des: «J'ai bien réfléchi... L'immense disproportion qu'il y a entre votre fortune et ma pauvreté... Je ne veux point passer pour un chevalier d'industrie. Quelle que soit ma sincérité, je n'échapperai pas à cette accusation, je le sais. Le mieux est donc, hélas! de disparaître...»
La seconde devait toucher Sylvie, et l'informer de mille scrupules indéfinis: «On ne se sentait plus la conscience très pure, on était gêné. Une occasion de s'interroger minutieusement était survenue depuis l'autre jour: et à l'examen, bien des tares étaient apparues, bien des problèmes... On était inquiet, on souffrait. On allait s'imposer la douleur de disparaître quelque temps...»
On pouvait être bien sûr aussi, songeait Paqueret, qu'une femme occupée à méditer un traité avec Ambroise Drayfus et à interroger de nouveau l'opinion publique, n'allait point se casser la tête à déchiffrer mot pour mot le sens agaçant de cette épître. Aussitôt lu, aussitôt chiffonné, le prétentieux billet; à supposer même qu'il fût seulement lu jusqu'au bout.
A peine Marc eut-il quitté la pièce, non sans avoir juré le grand et solennel serment d'être parti avant le soir pour Fontainebleau, que l'actif directeur du _Pneu_ saisit sa plume et rédigea un message pressant pour Ambroise Drayfus: «Vous pouvez envoyer dès maintenant, et sans crainte, un projet de traité à Sylvie Montreux. Le moment me paraît venu. En tous cas, engagez au plus tôt des pourparlers.»
Puis il ouvre son carnet de notes, sur lequel il inscrit: «Pauline. Aller la voir souvent, et insister sur le rôle délicat que Marc se voit contraint de jouer entre elle et sa belle-mère.»
Parcourant ensuite les feuillets déjà noircis, il y remarque le nom de Gaston Levaître, avec cette mention: «Fort capable d'avoir conclu des arrangements pour le mariage de sa nièce avec Caumais-Simier.» Bah! fait-il, j'en conclurai de meilleurs encore pour le compte de Marc: à deux mille francs près, nous aurons cet homme-là.
Arrivé enfin à une page qui portait en vedette le nom du jeune marquis: «Ah, ça, observe Amédée, c'est un peu plus grave.»
Et aussitôt, le voilà qui fouille parmi d'autres papiers, pour en extraire bientôt une adresse, la carte commerciale d'une agence de police officieuse, laquelle fournit des renseignements confidentiels et se charge d'enquêtes au sujet des disparus, dissipateurs, faillites, interdictions judiciaires et procès de toutes natures.
«--Monsieur, écrit-il, je désirerais être mis au courant, dans le plus grand détail, de la situation financière où se trouve actuellement le marquis François de Caumais-Simier. Je vous rappelle que ce jeune homme était perdu de dettes quand le château de Pontmorin, représentant tout son avoir, brûla presque entièrement cet hiver, par accident. Je compte sur tout le zèle de votre agence, etc.»
V
L'agence consultée répondit au bout d'une semaine que François de Caumais-Simier en était à toute extrémité. La compagnie d'assurances payait sans doute, mais la vieille marquise, inconsolable devant son château ruiné, s'était mis en tête de le rebâtir, sans que rien la pût détourner de ce projet funeste. Tout l'argent acquis allait donc passer là. Aussi les créanciers de François obtenaient-ils jugement sur jugement contre l'infortuné, qui s'engageait par détresse dans des procès désespérés. Ajoutons qu'il se voyait au même instant chassé du foyer familial par une mère irritée, dont il s'obstinait en dépit de tout à vouloir faire constater la folie et assurer l'interdiction.
Allons, François de Caumais-Simier en avait bien pour un an avant que de se tirer d'un tel désastre. Certes, l'ingénieux marquis était trop fin pour n'en pas venir à bout par quelque joli tour; mais on n'allait toujours pas le revoir de si tôt. On avait tout son temps. Parfait.
Amédée Paqueret s'en fut trouver Ambroise Drayfus: «Eh bien, où en êtes-vous avec Sylvie? Lui avez-vous écrit?
--Je lui ai parlé.
--Que dit-elle?
--Bah, je pense que tout s'arrangera. Mais elle est exigeante, votre amie.»
L'habile directeur se gardait d'avouer qu'il était rigoureusement décidé à ne point livrer une seule ligne de son écriture à Sylvie devant qu'il n'eût obtenu de celle-ci de sérieuses promesses et des garanties respectables: quoi d'étonnant du reste à ce qu'il s'entourât ainsi de précautions? Il risquait beaucoup dans cette entreprise: non que la baronne Levaître demandât une fortune pour reparaître en scène, au contraire; mais elle se montrait intraitable sur les frais de publicité: il fallait que des articles enthousiastes s'en fussent annoncer la bonne nouvelle jusque dans les journaux chiliens et sibériens, que des portraits parussent à la fois à Buenos-Ayres et à Pékin, dans la république d'Andorre et à Yvetot, que les cours étrangères fussent averties, que l'on fût assuré d'avoir au moins le soir de la première une avant-scène garnie d'ambassadeurs ou de ministres, tandis que Gabrielle Aurély se mourrait dans l'autre; qu'un dais fût tendu devant la porte et que l'on tâchât d'obtenir que les membres de l'Institut vinssent en costume. On jouerait enfin n'importe quoi, mais ce qu'il y aurait de plus cher à ce moment-là dans le commerce dramatique.
«--Oui, repartit Amédée, voilà des conditions un peu lourdes. Mais c'est une partie que vous engagez avec plus d'un atout dans vos cartes, convenez-en.»
Puis, ce furent d'opportunes visites dans l'hôtel de la rue Murillo. A tout propos, Paqueret venait s'y délasser, disait-il, mais en vérité éclaircir quelque doute en Sylvie, exalter quelque trouble en Pauline. Il prenait à part l'une et l'autre: un si vieil ami! un si bon parrain! on se laissait aller.
«--Vous bouleverserez l'Europe, disait-il à Sylvie, et nul n'osera s'en plaindre.
--Pas même Pauline?
--Elle sera fière de vous. Vous savez comme elle vous aime.»
Et à celle-ci: «Eh quoi, petite, toujours triste?
--Triste, non; malheureuse, oui. Je sens bien, allez, je comprends bien pourquoi il est parti. Il n'ose pas se mettre entre Sylvie et moi. C'est un lâche.
--Ne sois pas injuste, Pauline. C'est au contraire un loyal et honnête garçon. Il s'est éloigné sans doute pour tenter l'épreuve de son amour.
--Je n'ignore pas le lieu de sa retraite, d'ailleurs, vous le pensez bien. J'irai, si cela me chante.
--Non! Ce ne serait ni digne, ni joli. Qu'en sais-tu, d'ailleurs? Peut-être se sent-il encore un peu pris par Sylvie...»
Pâlissant sous l'offense, mais trop orgueilleuse pour s'en plaindre, Pauline se taisait. Quant à la baronne Levaître, c'est à peine si elle songeait une fois le jour à ce garçon, sans doute fort beau et bien agréable à la chasse ou dans un lit, mais dont à tout prendre elle n'eût su que faire dans une loge de théâtre, pendant des répétitions, un soir de première surtout. Où le mettre en effet, à quoi eût-il servi, qu'eût-il dit?
Les deux amies allèrent en Normandie tout en rêvant ainsi. Non loin de Trouville, Etienne Levaître avait jadis fait élever une villa au milieu d'un jardin d'où l'on découvrait la mer. Mais cette année-là, les reporters mondains furent contraints de ne citer qu'à peine dans leurs comptes-rendus la toute charmante baronne et sa jeune belle-fille, puisque celles-ci laissèrent passer la grande semaine sans guère paraître aux courses, ni ailleurs: bien plutôt les rencontrait-on assises au bord des flots mourants, vaguant par la campagne, habitant leur jardin, ou devisant chaque soir au logis, tout simplement.
Paqueret avait promis de passer une huitaine auprès d'elles. «Il faudra, espérait l'une, qu'il ait revu Ambroise Drayfus.--J'exigerai, décidait l'autre, qu'il rappelle Marc.»
Quant à ce dernier, il trottait sur les routes, à Fontainebleau, ramait ou nageait en Seine, explorait la forêt en tous sens, à pied, à bicyclette, à cheval. Un de ses camarades lui ayant par surcroît confié son écurie, il fatiguait deux ou trois montures par jour, envoyait des relais dans les plus lointains villages, se grisait de soleil, de poussière, de chemin parcouru, de fatigue.
On se le signalait en ville, on guettait ses départs et ses retours, on s'interrogeait. «Qu'est-ce qu'il est venu faire chez nous?--C'est un aliéné.--En tous cas, un ami du petit d'Oinèche, vous savez, ce godelureau qui achève ici son service militaire.--Celui qui reçoit tant de filles tous les dimanches?--Justement.»
En vérité, Marc, dévoré d'impatience et de regrets, vivait dans l'unique attente des lettres de Paris et de Normandie. Car il en recevait à la fois de Paqueret, qui le tenait au courant et lui disait: «Tout va bien, demeurez en repos, je vous préviendrai»; de Pauline qui le questionnait parfois avec ironie sur ses scrupules, et même de Sylvie qui de temps à autre l'invitait distraitement à dîner.
Ayant ordre de ne répondre que dans les termes les plus insignifiants, et au besoin pas du tout, il obéissait. Mais il déchirait durement tous ces papiers inutiles, et se sauvait en forêt. Ah! combien de fois, cet été-là, fuyant le ciel éclatant, fuyant aussi son inquiétude, son ennui, sa colère, ne gagna-t-il point les futaies profondes, immobiles et glauques, les hautes futaies pareilles à quelque aquarium silencieux! Et que de siestes il fit sous bois, aux heures chaudes, suivant de son regard ensommeillé les insectes qui jasent, marmottent ou murmurent, ceux qui vont cheminant, revêtus d'émail, ceux au contraire qui volent comme des perdus et ne se posent jamais, ceux encore qui flânent et s'en viennent, soutenus sur leurs ailes fines, vous conter les nouvelles de l'herbe ou de la fougère voisine.
Il écouta par dés½uvrement les harangues et les conciliabules qui ne cessent jamais dans l'intolérable république des cigales, tout en perdant sa peine à observer que les feuilles palpitent toutes à la moindre brise, quand les plus rudes tempêtes n'arrivent pourtant pas à disperser tous ces paquets d'aiguilles dont les grands pins sont couronnés, non plus que cette neige qui s'est amoncelée sur les bouleaux.
N'eut-il point tout le temps d'errer parmi les chênes écailleux, les hêtres vénérables ou les charmes gras comme des moines, constatant à plaisir les horribles blessures des troncs, la maladie de peau des platanes, ou encore, et toujours, et partout la fuite exaspérante de ces petits rouquins d'écureuils? Il faisait ainsi des lieues et des lieues, puis rentrait: «Hector, criait-il à son domestique du plus loin qu'il le voyait, y a-t-il des lettres? Donne vite!»
Enfin, et le mois d'août s'achevant, Amédée Paqueret se trouva sur le point de quitter Trouville. Ses deux amies, qui l'avaient hébergé, devaient rentrer bientôt dans leur chère maison d'Hariale.
«--Comme tu voudras, ma petite fille, dit-il à Pauline, comme tu voudras! Je tenterai une démarche auprès de Marc, soit. Je lui conseillerai de quitter sa retraite, de revenir à Paris, de reparaître même en Hariale. Mais s'il retourne alors à Sylvie, qu'il reverra librement, tu ne pourras, tu ne devras rien faire. Il faudra, par délicatesse, que tu l'acceptes, que tu te soumettes...»
VI
Ah, pardieu, se soumettre!!
Pauline ne fut pas plus tôt rentrée à Hariale-sous-Bois qu'elle le fit savoir à Marc. Puisque Sylvie se rapprochait de Paris, c'était afin de reprendre son amant, n'est-ce pas? Les femmes sujettes aux idées fixes raisonnent de la sorte. Puis Pauline, qu'on s'en souvienne, ignorait encore les premiers débats engagés entre le directeur du Théâtre Vendôme et Sylvie. Donc, celle-ci n'était demeurée à ce point songeuse et inquiète pendant l'été que par dépit amoureux. Donc, elle se disposait à rappeler celui qui l'a fuie. Et l'on venait parler de souffrir cela, de passer en second, de se soumettre!
Voilà comment Marc, arrivé lui-même à Paris depuis la veille, apprit sans plus d'ambages qu'on l'attendait mardi matin, à dix heures, tout au bout du parc d'Hariale, au plus creux de cette charmille qui d'un côté débouchait dans un pré toujours désert, et de l'autre menait au bord d'un ruisseau secret, le long duquel personne jamais n'allait rompre les fourrés ni fouler l'herbe vierge.
Le mardi n'était point jour de visite publique au château d'Hariale. Mais Marc possédait une carte de Jacques Fouvier qui lui ouvrait à toute heure de la semaine la grille du parc. Ne pouvait-il d'ailleurs franchir la clôture sans être vu à cet endroit qu'il connaissait bien? Ne l'avait-il point déjà fait, de nuit?
On l'avisait par la même lettre que sans doute il n'oserait, que la crainte le retiendrait; qu'aussi bien, et puisqu'il était le valet de coeur de Sylvie, on ne serait pas plus surprise que de raison s'il ne venait pas au rendez-vous; que c'était affaire à lui; qu'on ne lui écrivait que par scrupule, et presque par acquit de conscience...
Marc accourut à l'heure dite, le c½ur battant et l'esprit plein de haine contre cette impudente Pauline: c'est-à-dire enfin qu'il eût tout bravé pour la joie de pouvoir la fesser ou la battre, et que, dès qu'il la vit s'avancer, élégante et hardie, au bout de la charmille, il s'élança vers elle en pleurant presque et la serra dans ses bras!
Devons-nous croire qu'une émotion si grande, eut à la fin raison de la jeune fille? Peut-être l'ignorance aussi la rendit-elle étrangement résolue, peut-être encore le sable doux ou la mousse sur quoi l'on était trop tenté de se laisser aller à rêver dans cette allée silencieuse, peut-être même quelque rayon du soleil d'automne qui rôdait par là, et qui, vous le savez, caresse comme un amant, un autre amant... Pauline souffrit un entretien bien familier.
Il me faut ici dire un mot de la pudeur, une vertu en somme, pour si suspecte qu'on la tienne. Mais nommez-la seulement «du goût», et voilà qu'aussitôt chacun en réclame, et que chacune s'en flatte, et qu'en vérité nous en avons tous montré, en certains cas, par élégance, par douceur. Mais si j'y songe mieux, est-ce bien tout à fait ainsi, dans ce sens-là, que nous fîmes état de notre modestie? Voyez par exemple Pauline: fut-ce par un sentiment de réserve, ou de crainte, ou de combinaison, ou pour dérober à Marc l'éclat de ses yeux, ou pour ne point assister au triomphe de celui-ci, ou afin que la nuit favorisât au contraire un trouble plus tendre, qu'elle arrêta son ami sur le bord du péché, et qu'elle lui dit entre deux baisers plus savoureux: «Ce soir, ce soir... Traverse le canal et viens, je t'attendrai--si tu n'as pas peur...»
VII
Une date passa enfin... Il m'est bien difficile de préciser quelle date. Que le lecteur me comprenne. Qu'il sache que depuis près de trois semaines, Marc s'était introduit plus d'une fois dans le jardin d'Hariale, qu'il avait passé nuitamment le canal, qu'il était monté dans la chambre de Pauline, que celle-ci l'y avait accueilli sans remords, sans chagrin, sans niaiserie, au contraire... Puis, qu'elle avait éprouvé une joie sauvage, au lendemain de ces rendez-vous mystérieux, à retrouver Sylvie toute belle, toute blonde, toute royale, et à l'interroger longuement, suavement, en épiant son cher regard langoureux: «Il y a déjà quelque temps, il me semble, que nous n'avons vu Marc Thierry... Comment va-t-il?... Ne doit-il pas venir te rendre visite aujourd'hui?...»
La baronne n'en savait rien, et s'en souciait à peine: mais Pauline jouissait d'une secrète et délicieuse satisfaction. Et le soir, elle en goûtait mieux la présence ignorée de son ami, de son amant, soyons exact.
Bref, une date arriva qui amena décidément la jeune fille un beau matin à s'habiller, à se parer avec quelque cérémonie, à s'en aller trouver Sylvie et à lui dire:
«--J'ai à te parler. Peux-tu m'entendre maintenant?»
Surprise, la baronne Levaître repoussa dans son secrétaire un mémoire qu'elle étudiait, et qui n'était autre que le fameux projet de traité enfin communiqué par Ambroise Drayfus. Elle avait passé trois heures hier avec un homme de loi, disputé du pour et du contre, examiné les chances de procès, les cas de fraude, les hypothèses de mauvaise foi; elle avait eu ensuite une suprême entrevue avec son futur directeur, obtenu plusieurs amendements, écarté certaines embûches, gagné un ou deux points, et maintenant elle relisait une dernière fois le document définitif, avant que d'y signer au bas, irrévocablement.
Jugez de son émoi, de sa fièvre, de son exaltation non commune à tenir ce papier qui devait, après le trait de plume qu'elle y allait tracer, changer toute sa vie, et la reporter en pleine ivresse, en pleine passion... Mais que voulait à présent Pauline, avec ce visage presque solennel? Quelle importunité, quel ennui!
«--Eh bien, ma chérie, qu'y a-t-il? Tu m'as fait peur. Rien de fâcheux, j'espère?
--Mais non. A mon gré, du moins. Les autres estimeront selon leur manière, mais je m'inquiète peu des autres, et c'est toi-même qui m'as appris à penser ainsi. D'ailleurs, tu m'aideras à les faire taire, les autres, n'est-ce pas?
--Voyons, Pauline, explique-toi sans préambule. Puisque tu es heureuse de ce qui se passe, tu ne peux douter, je suppose, que je ne m'en réjouisse aussi, que je ne t'approuve, et que je ne t'embrasse de bien bon c½ur quand je saurai...
--Marc Thierry et moi, nous nous aimons.»
Sylvie pâlit, et retint mal un mouvement. Mais le coup était rude, en vérité, trop rude. Voilà donc la plus habile offense, le plus ingénieux échec, la plus rare, la plus imprévue des avanies, et de qui cela venait-il? De cette Pauline si choyée, de Pauline! Ainsi, tant de mensonge, tant de volonté, tant de force sous ce front étroit, derrière ces yeux jaunes, et dans ce corps cambré, et malgré le silence de ces lèvres arquées, de ces lèvres perfides!
Cependant la jeune fille, soutenue par un effort admirable d'énergie, continuait hardiment:
«--Oui, nous nous aimons. Et... je vais l'épouser. Si toutefois... puisque tu es... ma tutrice... (Ah, que chacun de ces mots lui déchirait la gorge!) tu veux bien y consentir.»
Non, non! Sylvie se jurait tout bas d'anéantir cette basse intrigue. Et déjà ses sourcils s'étaient joints, elle allait répondre, quand Pauline ajouta d'une voix cristalline:
«--Je dois t'apprendre que je suis enceinte.»
Un horrible silence tomba. Les deux femmes se considéraient, comme prêtes pour un combat mortel. L'une tenait en réserve mille arguments sournois et féroces, l'autre se préparait à faire valoir pour la première fois son autorité de tutrice, et tout d'abord à chasser ignominieusement ce Marc, l'esclave infidèle, traître, fourbe, et pis encore...
«--Et quant à toi, Pauline, dit-elle, je ne voudrai jamais comprendre ce qui t'a poussée à te cacher de moi, tu m'entends. Tu t'es conduite comme une ingrate, comme une ennemie. Pourquoi? Je t'aime tant!
--Tu crois donc que je ne t'aime pas, moi?
--Certes! et que même tu me hais... Car tu m'as menti avec une perfection méchante et cruelle. On ne ment pas ainsi sans un motif bien profond, bien grave. Il fallait que tu eusses celui-là!... Et, si j'y songe, elles ne sont pas très nobles, les raisons d'une telle haine. T'imagines-tu que je t'aie frustrée de l'affection que n'a cependant jamais cessé une minute de te porter ton père? Et n'ai-je pas moi-même tout fait pour y aider, pour y suppléer même, quand il le fallut? M'accuserais-tu par hasard de t'avoir pris ton argent? Ta dot est intacte, tu peux t'en rendre compte.
--Oh, Sylvie, laissons cela.
--Allons, donc! il faut tout dire, au contraire.
--Je ne peux pas. A peine si je me l'explique...
--Que me reproches-tu? Parle donc! Je te croyais plus forte.
--Je ne te reproche rien précisément... Mais je voulais vivre à mon tour, et qu'on me trouvât belle, et qu'on m'aimât aussi! Je suis jeune et une année passe vite. J'ai craint de vieillir dans l'ombre...»
Peuh! Pauline balbutiait maintenant, et son regard tout à l'heure indomptable, sombrait par instants dans la détresse. C'était bien vrai pourtant qu'elle fût morte du bonheur de Sylvie! Mais elle venait aussi, sans y penser, de frapper celle-ci comme il convenait, avec une adresse involontaire peut-être, mais exquise et directe. La jeunesse! Sylvie, qu'on s'en souvienne, avait trente-sept ans. Encore un peu, ses cheveux blanchiraient, les rides viendraient, et ce serait elle qui s'éteindrait dans l'ombre, bien avant Pauline...
Dans l'ombre! Qui a dit cela? Sylvie, la triomphatrice et l'omnipotente Sylvie, subir le sort commun, déchoir, s'effacer, pâlir--quand le théâtre l'attendait, le théâtre qui élève, qui sauve, qui divinise, la gloire qui transfigure, l'amour de tout un peuple qui recrée la beauté, qui ne juge plus, qui ne compte pas!
Sylvie Montreux prit son porte-plume, tira le traité de Paqueret, l'ouvrit devant Pauline, sans lui en montrer ni la teneur, ni le titre, et vivement, nettement, le signa.
Puis elle le repoussa tout au fond du secrétaire. Voilà donc, une bonne fois, cette grandiose résolution prise, cette surhumaine affaire conclue! Sylvie Montreux reparaissait au théâtre. Les circonstances s'y prêtaient même à merveille: le secret de l'engagement étant maintenu, on faisait épouser Pauline au plus vite par l'athlète--qu'on lui cédait si volontiers!--et aussitôt après les noces, madame la baronne Levaître, libre enfin, quittait le monde et rentrait en scène. On insistait dans les journaux sur la vertueuse rigueur avec laquelle notre géniale artiste avait su accomplir jusqu'au bout son devoir de mère, menant sa fille adoptive au pied des autels avant que de reprendre sa vie publique... Note familiale, discrète et douce, note qui porterait juste, et loin.
Allons! il n'y avait plus qu'à se remettre au travail, qu'à faire renaître, plus tendre et plus nuancé que jamais, tout l'adorable talent, tout le charme de naguère. Il fallait dès demain reprendre à part soi quelque rôle ardu et savant, s'essayer de nouveau, tenter une épreuve.
Et pourquoi demain? Non, tout de suite. Sylvie ne trouvait-elle point justement ici même une situation délicate et dangereuse à souhait: celle de la mère qui se sacrifie, sans mot dire, et abandonne son amant?... Quelle aubaine!
L'extraordinaire comédienne s'y montra telle qu'en ses plus beaux jours, et traita ce rôle avec une maîtrise incroyable. Désespoir contenu, mystérieuse torture, héroïsme sobre et simple, bonté irrésistible, grâce unique, elle indiqua tout cela, elle raffina sur tout cela. Elle eut des: «Car, vois-tu, ma pauvre enfant, c'est encore nous, les mères, les aînées, qui souffrons le plus douloureusement des injustices... Nous vieillissons.» Et des: «Va, va, sois heureuse, ne regarde pas qui tu blesses!» Elle se jugea sublime, et s'applaudit tout bas. Que si l'on venait après cela lui parler de Gabrielle Aurély--fi donc! Les Parisiens allaient revoir leur Sylvie plus surprenante qu'ils ne l'avaient perdue, grâce au ciel!