Part 8
«Précisons un point, mon cher enfant, voulez-vous, puisque nous n'en sommes plus à une confidence près, n'est-ce pas, maintenant. Entre galants hommes du reste, il n'existe pas de secrets qu'on dévoile, mais quelques petites obscurités tout au plus, qu'on éclaircit. Dites-moi tout net si vous n'avez pas conclu avec Sylvie de lien assez fort pour qu'on ne puisse honnêtement le rompre, de lien formel, enfin... Non? Bravo. Et ma petite filleule, sincèrement, l'aimez-vous, l'aimerez-vous?»
Marc voulut allumer une cigarette avec désinvolture, s'embarrassa, brisa deux allumettes. Aussi bien, Paqueret ne songeait-il plus à sa question. Il oubliait déjà Marc lui-même. Il mettait son pardessus, il sortait. Les passionnés sont incurables.
Il ne prit que le temps de déjeuner et courut rue de Rivoli, chez Ambroise Drayfus, l'éminent directeur du Théâtre Vendôme. Celui-ci allait quitter son logis dans le moment même que Paqueret y arriva.
«--Vous tombez juste, cher monsieur, dit l'éminent directeur, je partais. Je vais au théâtre pour la _Bonne Manière_. Mais si vous avez une communication pressante à me faire, nous pouvons aller à pied jusque-là.
--Parfait. Nous causerons en marchant. Mais d'abord, entre nous, vous êtes content de la _Bonne Manière_? C'est un nouveau succès.
--Entre nous? Euh, euh... Enfin, je ne sais pas. Comme directeur en tout cas, je vous avoue, mon cher monsieur Paqueret, que je suis très embêté.»
Et flattant sa longue barbe, haussant un grave sourcil, Ambroise Drayfus répéta plusieurs fois: «Très embêté, très embêté.» Son interlocuteur apprenait avec une douce satisfaction cette nouvelle qui favorisait tous ses plans.
«--Comment, répondit-il en témoignant d'une innocence hypocrite, embêté, vous, le directeur habile et avisé du plus florissant des théâtres, de la scène la plus appréciée, la plus recherchée de Paris? Vous le directeur heureux de cette Gabrielle Aurély que suit la fortune?
--La fortune, la fortune... Elle finira par se lasser, votre fortune.»
La récente querelle entre Gabrielle Aurély et son directeur ayant eu un retentissement européen, Paqueret ne pouvait décemment feindre de l'ignorer. Gabrielle Aurély avait en effet poussé la provocation jusqu'à prendre pour dernier amant un des ennemis personnels d'Ambroise Drayfus. D'autre part, le Théâtre Vendôme n'existait que par la toute-puissante Aurély, et il n'y avait plus un auteur dramatique français qui ne travaillât exclusivement pour elle. On s'était donc en définitive embrassé, puisqu'on s'embrasse toujours au théâtre. (A-t-on remarqué le nombre et la fréquence des embrassements dans ces lieux privilégiés? Auteurs, directeurs, interprètes, camarades, parents, on ne cesse de se tomber dans les bras les uns des autres. Tout y est prétexte: lectures, répétitions, premières, dernières, mariages, morts, naissances, engagements, congés, départs, éloges, calomnies, décorations. Les soirs de désastre, on fait ce qu'on peut; les soirs de triomphe, c'est du délire). Mais Ambroise Drayfus avait conservé au fond du c½ur la plus venimeuse rancune.
Cela le rendait même intelligent: «Voyez-vous, dit-il à Paqueret, le théâtre est une entreprise difficile et hasardeuse. Nous dépendons en somme d'un changement de coiffure. Mais oui! Voyez Aurély: elle était brune et s'enorgueillissait d'un chignon bas et lourd. Elle aimait les rôles sombres, tragiques, pessimistes. Alors, on m'apportait des pièces sinistres, dans lesquelles les affaires humaines tournaient de mal en pis. Le public applaudissait, le public haïssait la vie, tout allait bien. Ce furent les succès du _Labyrinthe_, du _Sablier_, de la _Faux_. Puis Aurély fait une petite typhoïde de rien du tout, se coupe les cheveux, les ébouriffe, les frise, les teint. Elle joue à la gamine et ne veut plus que des rôles souriants. Bon! changement complet: la pensée de notre pays se modifie; Paris et la province chantent la joie d'être né, l'optimisme et la bonne humeur. Et voilà les succès de _Pour rire_, _Les Fées, Ça ira, Mon Fétiche_. Mais maintenant, savez-vous ce qui arrive? C'est qu'Aurély souffre beaucoup du foie, et qu'elle tombe dans la mélancolie. Elle commence à jouer les neurasthéniques: et mes casiers, mon cher monsieur, ne sont pleins que de comédies heureuses. Autant de fours, si vous m'en croyez. A sa première crise hépatique, d'ailleurs, je ferme mon théâtre.
--Quand finit votre engagement avec madame Aurély?
--L'année prochaine.
--Eh bien, si je vous apportais un autre engagement qui la fît bien vite et complètement oublier, cette Gabrielle Aurély?
--Allons donc! elle a l'oreille du public. Il l'aime, il en est fou, il en est idiot.
--Oui, mais on l'a si souvent vu fou. Madame Aurély en somme n'est ni jolie, ni très variée. Elle n'a que quatre ou cinq effets dont elle ne change guère...
--Permettez, permettez...
--Enfin, si je vous ramenais... Sylvie Montreux!
--Comment!
Ambroise Drayfus, suffoqué par la stupeur et l'émotion, s'arrêta net dans la rue. Il considéra Paqueret comme s'il eût du sur l'heure le reconnaître pour empereur ou le faire fusiller. Puis ayant sans doute pris son parti, il prononça d'une voix légèrement altérée:
«--Si vous réussissez à cela, si, dans le plus profond secret, vous parvenez à conduire cette entreprise et à persuader la baronne Levaître, dites-vous bien, mon cher monsieur Paqueret, que jamais, vous entendez, jamais une rentrée plus retentissante n'aura été organisée pour personne au monde, depuis qu'il y a des théâtres, et qui comptent. J'y consacrerai ma fortune, s'il le faut, je saurai arracher aux auteurs leurs plus parfaits chefs-d'½uvre, je...»
Comme c'était un homme d'affaires excellent, il ne souffla mot d'argent ni de traité. Mais quoi! Amédée Paqueret y songeait-il, à l'argent? Bah! voyez plutôt le vieux don Quichotte qui, tout illuminé, le chapeau sur l'oreille, se dirigeait déjà vers le prochain bureau de postes où, sans plus attendre, il télégraphiait à Sylvie:
«Projet considérable à vous soumettre. Secret le plus absolu. Viendrai dîner avec vous.»
II
Il était huit heures. La baronne Levaître s'en retournait du parc, où elle avait emmené Amédée Paqueret dès l'arrivée de celui-ci, curieuse et désirant savoir tout de suite:
«--Ah, mon vieil ami, bonjour! lui avait-elle dit.... venez immédiatement vous promener au jardin. Nous avons à parler, je pense. Dépêchons-nous pendant que Pauline est encore à s'habiller.
--Mais, ce que j'ai à vous dire est un secret.
--Tant mieux. Nous nous cacherons.
--Très sérieusement, il ne faut pas qu'on entende un mot.
--Nous passerons l'eau, nous irons dans le parc.
--Soit. Trouvez un banc pour mes vieilles jambes, au fond d'un massif bien mystérieux, et je vous fais des aveux complets.»
C'est ainsi qu'aux derniers murmures des oiseaux, Sylvie avait appris le projet Drayfus-Paqueret--sa rentrée! Mon Dieu, Amédée n'employa pas beaucoup de temps, et ne mit pas grand art à lui expliquer comment cette idée de génie leur était venue. Non, il lui lança cela tout à trac: «Si vous voulez reparaître en scène, Ambroise Drayfus s'engage à vous organiser le plus ébouriffant triomphe qu'on ait encore vu à Paris. Aurély s'en ira où elle voudra, où elle pourra. Cet événement fantastique éclatera tout à coup, car les préparatifs en seront faits dans un complet silence. Et observez trois choses: vous êtes veuve d'abord, et vous n'avez pris envers personne l'engagement de ne plus jouer; puis, le public n'a pas un instant cessé de vous regretter, ni de vous aimer; enfin, si votre petite Pauline vous arrête, eh bien--attendez son mariage, voilà tout. Il ne saurait beaucoup tarder.»
Mais il en avait encore presque trop dit. Point n'était besoin d'observer ceci ou cela: ces seuls mots «rentrer au théâtre» avaient frappé Sylvie au plus profond, au plus intime d'elle-même. Non qu'elle n'y eût jamais songé depuis la fin de son veuvage: au contraire, elle y pensait souvent. Seulement, rien qu'à entendre une voix prononcer cette phrase enchanteresse: «Le public vous adore toujours, Sylvie, et votre triomphe sera sans égal,» il lui semblait presque que c'était déjà fait, qu'elle assistait au délire d'une salle et la voyait défaillir d'enthousiasme.... Quand le groom là-dessus, et tandis que les deux complices s'acheminaient lentement vers la maison, aussi exaltés l'un que l'autre, remit à la baronne Levaître un billet d'excuse de Marc, tout mesquin et ridicule sur le plateau d'argent, peuh! il parut à celle-ci qu'elle retournait à l'école. Une lettre de Marc, en vérité, voilà bien une pièce capitale, quand il ne s'agissait de rien moins que de se décider à reparaître devant toute une ville amoureuse, que de se redonner à toute une presse en folie!
Sylvie lut cependant cette lettre infime: Marc s'était mal expliqué à Sérigny, il n'avait pas trouvé la voiture, il n'avait pu venir, il était désolé.... La mince histoire! Vraiment, jouer à l'amour avec un Marc Thierry, c'est au mieux quand on n'a rien à faire. Mais dès qu'il s'agit de reconquérir la France--cela semble jeunet.
«--Pauline, dit le lendemain Sylvie toute rêveuse à la jeune fille, si nous revenions à Paris, hein? Ce n'est pas qu'on s'ennuie ici, certes. Il fait beau, les fleurs embaument. Mais nous avons aujourd'hui la première de _Sa Grâce_, après-demain celle de la _Bonne Manière_. Il y a les invitations des S. et des D. que nous avons acceptées. Et puis, il y a le Bois, qui n'est pas laid non plus. Est-ce dit, revenons-nous?
--Si tu veux.
--Cependant, ma chérie, si tu souhaitais le moins du monde de rester, tu sais que moi....
--Mais non, rentrons, je le désire aussi--pourquoi pas?»
Pauline abaissa ses longs cils sur ses prunelles claires pour exprimer plus doucement cette dernière réponse. Mais elle pensait tout bas: «Naturellement, elle veut aller le rejoindre. Elle juge que c'est trop périlleux ici....»
Les deux amies se rétablirent donc le jour même rue Murillo, et dès le soir elles se trouvaient dans leur loge au Théâtre Neuf, pour la première de _Sa Grâce_. Elles allaient contempler là, dans tout son éclat, l'extraordinaire talent de Manuel Fontane. Cet homme était arrivé peu à peu à passer pour le plus rare interprète que nous possédions--et Dieu sait pourtant s'il nous en manque! D'ailleurs, le secret de Manuel Fontane était simple: que cet ingénieux acteur eût à figurer la douleur d'un amant, l'espoir d'un fiancé, l'angoisse d'un mari, l'émoi d'un père, il s'en tirait toujours de même, il prenait l'air maussade. Chacun aussitôt de s'écrier: «Que de finesse, que d'intentions!» Et l'on se félicitait d'entrevoir spirituellement tant de choses où le voisin n'apercevait rien, mais n'en criait que davantage pour ne pas sembler sot. On disait en outre que _Sa Grâce_ était l'½uvre d'un certain auteur dramatique: soit.
Au premier entr'acte, le cortège traditionnel commença de défiler dans la loge de Sylvie: vieux critiques «qui l'avaient vue débuter», jeunes princes de lettres qui se tenaient avec elle sur le pied de galanterie et ne l'appelaient jamais, au fond, que la baronne; gens du monde qui passaient, un peu gourmés, un peu pressés, un peu «prêts à tout» enfin, au milieu de ces gazetiers. Et ce n'étaient que de continuels:
«--Manuel Fontane est bien intelligent, exquis, mais.... nous avons connu Sylvie.
--Il y a des talents qu'on ne peut remplacer.
--Un charme qu'on pleure encore, madame.
--Et des sourires qu'on n'oublie pas.»
Sylvie recevait avec une impériale aisance ces déférents hommages, qui ne lui paraissaient nullement immérités, à tout dire, et qui dans l'occurrence la préparaient voluptueusement, l'entraînaient sans peine à reprendre son ancien rang parmi son public, son peuple.
Au moment qu'elle se sentait le plus épanouie, après quelque fadeur habile entre toutes, la porte de la loge s'ouvrit soudain devant Marc Thierry: hélas, elle l'avait complètement oublié, le pauvre garçon! Un bon remords la saisit:
«--Bonjour, ami, fit-elle avec une bienveillance extrême, entrez, asseyez-vous. Il y a longtemps que je ne vous ai vu....»
Et comme on se bousculait un peu, car le rideau allait se relever, elle eut le temps de lui glisser à l'oreille: «C'est convenu, j'irai.» Il s'agissait du rendez-vous qu'il avait imploré la veille, à la fin de sa lettre d'excuse, et qu'il se rappelait à peine, lui aussi, tant il n'avait déjà l'esprit rempli que de Pauline, l'oreille attentive au seul bruit de la soie dont celle-ci était revêtue, les yeux inattentifs à tout, hors à l'ombre, hors au reflet roux de sa chevelure, hors au tendre contour de son profil perdu.
III
Vous savez, n'est-ce pas, que dix fois sur douze, les rendez-vous d'amour donnent de mélancoliques résultats? C'est que l'on s'y rend quelquefois dans un état de réel amour, et presque toujours avec une émotion néfaste. Mais supposez un jeune homme qui implore une entrevue et s'en souvient à peine; une dame qui l'accepte et se voit forcée de l'inscrire sur son agenda; celui-là, de plus songe avec un grand trouble de c½ur à une autre femme, celle-ci n'a la tête qu'aux rôles qu'elle va jouer prochainement, bientôt, demain. A la bonne heure, voilà des amants qui ne vont point dire des sottises. Ils feront une partie fine, et se promettront de la recommencer sous peu. On goûte tellement mieux des caresses, quand ce n'est pas très sérieux.
Or, ce fut ainsi entre Marc et Sylvie.
Ce fut heureusement ainsi dans le vaste atelier de toilette de Marc, sa monastique chambre à coucher ne convenant guère à des ébats, et son salon se trouvant exigu et triste. C'était une manière de gymnase que cet atelier. Outre des lits de repos et maintes commodités, outre un ballon de boxe, des massues, des poids, des fouets de chasse, des objets gagnés en prix, des portraits, il y avait jusqu'à des revolvers follement chargés et jusqu'à des reproductions encadrées d'athlètes antiques. Faut-il ajouter que le fameux Apoxyomène n'en était point exclu?
Marc de son côté ressentait un succulent orgueil à tenir dans ses bras Sylvie, Sylvie Montreux! A qui celle-ci ne fût-elle pas apparue comme resplendissante de gloire? Son corps soyeux et velouté, son corps doux et lumineux, et mieux encore un certain rire paisible, de certains gestes plus qu'adroits, tout accusait en elle le meilleur âge pour aimer.
Bref, ils se quittèrent en souriant, ce qui est rare en pareil cas.
«--A bientôt?
--Nous verrons. Ne nous pressons pas trop, c'est plus sage.
--Quel jour cesserez-vous d'avoir raison?
--Le jour que je ne serai plus de votre avis, et ce jour-là, vous saurez bien me le dire, je m'y attends.
--Si j'avais de l'esprit, je vous répondrais amèrement, madame.
--Vous avez d'esprit ce qu'il m'en faut: sur les lèvres... Au revoir!»
Marc referma gaîment sa porte. Il remit en place quelques coussins, resserra son n½ud de cravate. On sonna.
Son domestique avait congé pour la journée. Le jeune homme s'en fut donc ouvrir lui-même, et faillit reculer de surprise, presque d'effroi. Toute droite, inévitable, les mains tremblantes, mais le visage terriblement résolu, Pauline se tenait devant lui.
«--Je comprends, fit-elle, je comprends. Vous ne deviez pas m'attendre.»
Elle entra. Marc, stupéfait, lui ouvrit son minuscule et mystérieux salon, où l'on y voyait à peine.
«--Il fait sombre chez vous. Est-ce ici que vous avez reçu Sylvie?
--Mais, mademoiselle, Sylvie n'est jamais...
--Oh, écoutez, non! Vous répondez comme vous devez le faire, mais ce n'est pas la peine. Voilà deux heures que j'attends en bas. Mais oui, mais oui, j'ai attendu, dans un fiacre, comme un policier. J'ai observé sans grande malice que Sylvie tenait à sortir seule aujourd'hui, un soupçon m'a prise, je l'ai suivie. Ce n'est pas élégant, le métier que j'ai fait là? Je le reconnais sans peine. Cela me dégoûte bien un peu, mais quoi! Quand on veut savoir, n'est-ce pas...»
Mal remis de ce coup, Marc allait et venait devant elle. Une émotion profonde l'étreignait.
«--Je n'ai pas, balbutia-t-il, à porter de jugement. Je ne le pourrais pas d'ailleurs. C'est à peine si je vous comprends, à peine du moins si... si je l'ose.
--Cela m'étonne.
--Et pourquoi? Croyez-vous que j'aie deviné la raison qui vous a mise sur mon chemin l'autre nuit, dans le parc?
--Vous l'auriez pu.
--Voyons, reprit Marc d'une voix soudain faible, et bien humble, et singulièrement tendre--voulez-vous que nous soyons... très francs l'un avec l'autre?»
A quel point souffrait-elle, cette ombrageuse Pauline, pour qu'un peu de douceur fût ainsi venue à bout de toute sa fierté, pour que, n'y tenant plus, elle eût éclaté soudain en sanglots?
«--Pauline, qu'avez-vous? Mon Dieu, vous ai-je froissée, vous ai-je fait de la peine?... Répondez-moi, qu'y a-t-il?
--Il y a... que Sylvie me vole, entendez-vous, puisque tous ceux que j'eusse aimés, elle me les prend! Et il y a que maintenant, j'en ai assez, que je ne veux plus. Tant pis, je lutte! Marc, je peux me tromper cruellement, et c'est fou peut-être: pourtant je crois... je crois...»
A la fin, elle parvint bien à le lui dire, sans doute, ce qu'elle croyait, mais tout bas, mais tout près, mais avec tant de passion aussi, que la plus troublante des phrases dont elle se servit ne contint pas un «Vous m'aimez,» encore moins de «Je vous aime,» et que, tout simple cependant qu'il fût, Marc entendit ce second aveu à merveille, s'il ignorait le premier moins que personne.
Et tous deux ne retrouvèrent leur parole vive que pour fixer quelques points, traiter d'avenir et s'occuper d'autrui.
«--Donc, vous quitterez Sylvie?
--Mais sous quel prétexte? C'est impossible.
--Je sais un moyen, moi.
--Non, Pauline, il n'y en a pas. J'appartiens à Sylvie. Renonçons plutôt. Que lui répondrais-je...
--Un grand moyen, et définitif, et hardi!
--Tout au plus un mensonge, qu'on découvrira.
--Certes!
--Plaisantez-vous?
--Epousez-moi!»
IV
«--Et qu'est-ce que vous avez répondu?» demanda sévèrement Amédée Paqueret à Marc, lorsque celui-ci lui rapporta cet «Epousez-moi!»
«--Euh, j'ai répondu... J'ai dû paraître bien ridicule, allez! J'ai répondu... Et puis, là, entre nous, je vais vous faire un aveu. Quand votre filleule m'intima cet ordre, car je vous assure que c'en était un, je me sentis soudain, ma foi! pris d'une telle émotion que si je n'en ai pas tout bêtement pleuré, ce fut bien juste. Oh, je n'ignore pas qu'on se récriera: quoi! Marc le champion, Marc l'athlète, et mieux encore, cette brute de Marc, pleurnicher au moment qu'il remporte la victoire! Marc amoureux, Marc atteint de langueur--quel carnaval! Et on clabaudera, on me trouvera grotesque. C'est entendu. Mais tout de même, je serais curieux de savoir qui se fût retenu à ma place... Que voulez-vous, cela touche plus que je ne croyais. Et pour admirable, Pauline l'était, je vous le garantis, avec ses yeux brûlants! Je ne peux en aucune façon lutter contre elle... Voilà des propos de collégien. Je rajeunis, hein, je m'effémine? C'est pitoyable! Je n'ai pourtant pas les moyens de perdre mon temps à ça...»
Paqueret demeurait bouche bée à écouter cette extraordinaire apostrophe, Marc ne l'ayant guère habitué jusqu'ici à de semblables accès de sensibilité. Il arrivait bien rarement en effet que ce garçon brutal parlât des femmes, qu'il tenait en affectueux mépris, et dont il usait avec une bonhomie cynique. Car ses m½urs étaient dissolues, mais régulières, et en dehors des périodes d'entraînement, il apportait dans ses plaisirs cette grossièreté sereine qui caractérise les gens raisonnables. Enfin:
«--Mon cher enfant, se résolut à répondre Paqueret, vous venez, je le confesse, de me surprendre vivement. Cependant, votre exaltation est au fond légitime, et je l'admets. Mais, encore une fois, qu'avez-vous répondu?
--Mon Dieu... vous ne supposez pas que j'ai envoyé promener cette jeune fille, bien sûr.
--Non. Pourtant, j'imagine que vous avez montré quelques scrupules, objecté sa dot énorme, votre propre dénûment, votre crainte de l'opinion?
--Si vous croyez que j'y ai songé!
--Mais vous aurez en tout cas déploré de n'avoir à lui offrir, au lieu d'un marquisat, qu'un nom roturier, un peu bizarrement connu, et même assez scandaleux?
--Pas davantage.
--Comment... Et Sylvie, au moins, en avez-vous discrètement traité? Avez-vous insinué que son consentement serait bien délicat à obtenir, bien difficile...
--Rien du tout.
--Sapristi, Marc, vous aviez donc tout à fait perdu l'esprit!
--Eh oui... Vous êtes étonnant. Vous vous figurez que l'on médite en de telles circonstances. Non pas! D'ailleurs, je n'osais vous le déclarer, mais l'entretien a fini de trop près pour que je pusse proférer un mot, voilà. Et, croyez-moi bien, si nous en vînmes à des baisers, ce n'est pas tellement de ma faute. Votre filleule veut ce qu'elle veut...»
Mais Amédée Paqueret n'était plus en humeur de suivre les développements de Marc. Sombre, et d'un ton qui ne souffrait point de réplique, l'inflexible vieillard décréta:
«--Mon petit, vous allez immédiatement boucler une valise, et vous sauver.
--Me sauver?... Et où? Et pourquoi?
--Où vous voudrez. Dans un beau pays, avec vos chevaux: par exemple, à Fontainebleau. Et défense de donner votre adresse à qui que ce soit. Vous vous cacherez dans la forêt. Quant à savoir pourquoi... Laissez-moi faire. Vous venez, malheureusement, de commettre une grosse faute. Toutefois, rien n'est perdu, si l'on agit avec décision. Rentrez donc chez vous, comme je vous le dis, prenez des chemises, des bottes, et disparaissez.
--Encore m'apprendrez-vous pour combien de temps?
--Huit ou neuf semaines, environ.»
Marc, à ce coup, devint soudain tout rouge, boutonna son veston, se leva, et répondit nettement: «Non. C'est trop long. Je ne peux pas.»
Paqueret en pensa suffoquer. Alors, quoi? Son produit se révoltait, maintenant, son produit refusait le travail, son produit discutait l'effort à donner? C'était à n'y plus rien comprendre, en vérité.
«--Vous ne devenez pas fou, Marc?
--Non, mais j'aime Pauline, entendez-vous cela, je l'aime. Je n'y peux rien.»
Bon! l'amour, à présent. Le malheureux éleveur, bouleversé, se prit le front dans les mains. Non qu'il se trouvât particulièrement hostile aux tendres sentiments; mais les a-t-on jamais vus intervenir dans les affaires sérieuses, si ce n'est au bon moment, au moment opportun et choisi? Animé de son esprit géométrique, l'inexorable Amédée ne pouvait supporter qu'il en dût être autrement entre Pauline et Marc.
D'ailleurs, l'inqualifiable tentative de celui-ci n'aurait aucune suite. Paqueret allait remettre, en quelques phrases exactes, l'athlète à la raison.
«--Mon petit, fit-il avec beaucoup de fermeté, réfléchissez, je vous prie. Vous montrez une impatience dont je ne vous blâme qu'à demi. Mais comptons, voulez-vous? Cela vaut toujours mieux que de se monter la tête. Depuis sept ou huit mois, vous vivez à mes frais. Je ne vous le reproche pas, puisque c'est une affaire que nous avons conclue. Je vous ai fourni votre équipage de chasse, vos chevaux, et prêté pas mal d'argent. Bien. Mais de votre côté, vous vous êtes engagé à faire un mariage opulent, après lequel vous me rembourseriez. Or, vous voici peut-être en posture d'y parvenir. Laissez-moi donc tout diriger à mon gré, puisqu'au bout du compte, et si nous avions la maladresse d'échouer, vous en seriez quitte, vous, pour des regrets, tandis que j'y perdrais, moi, une assez forte somme. Est-ce juste, mon raisonnement, oui ou non?
--Pas tant que cela.
--Et pourquoi?
--Parce que j'aime Pauline.
--Oh, quel entêtement et quelle incroyable puérilité! Mais puisqu'il s'agit de l'épouser! Puisque j'y tiens peut-être plus que vous, à ce mariage!
--Du reste... je n'ai jamais compris la raison qui vous poussait à construire ma fortune aux dépens de la vôtre, à vouloir mon bonheur avec une obstination curieuse, à...