Couplées: Roman

Part 7

Chapter 73,858 wordsPublic domain

Et en cette minute même, la jeune fille se dirige vers la bibliothèque. Toutefois, ce ne sont point les revues, mais un grand et gros album qu'elle y prend: cet obèse in-folio contient toute la collection des costumes de théâtre qu'a portés Sylvie Montreux. Voici l'actrice, menue et grêle, à l'Opéra-Comique, puis bientôt épanouie, devenue tour à tour déesse ou mendiante, grande dame ou courtisane, Nausicaa ou Circé, Aude ou Yolande, La Vallière ou Lamballe; elle passe ici, maniant la haute canne de la Montespan, et trône là, chargée des cruels bijoux de Poppée; ou encore vous la reconnaissez dans ses robes célèbres d'il y a six ou sept ans. Que de grâce, que d'aisance à porter cela! Pauline, toute pâle, tourne un feuillet, encore un feuillet... A l'un des derniers portraits, elle s'arrête: c'est que Sylvie, drapée cette fois comme un Tanagra et nue sous l'étoffe légère, rayonne d'une beauté trop exaspérante, trop indiscutable. Pauline bondit au miroir, ouvre son corsage, se décollète, se cambre et se contemple: mais quel visage de drame et de tragédie lui apparaît dans la glace! Elle est là, le sourcil haut, le profil dur, les yeux luisants; son cou net, sa gorge altière ont une inflexible pureté: c'est Lucifer, ou c'est Médée. Jamais on ne l'aimera. Jamais elle ne l'emportera sur sa caressante et savante rivale. Oh, comme elle la hait, cette Sylvie!

A côté de l'album aux costumes cependant, il en est un autre, plus petit, que Pauline ne peut entr'ouvrir sans pitié, sans tendresse. Ici, c'est elle, Pauline, qu'on voit à chaque page; elle repose tout enfant sur les genoux de la mère qu'elle n'a point connue, la vraie; ensuite, fillette, elle joue, solitaire, dans un jardin; elle entre au couvent; elle y est triste et laide dans son uniforme... Ah, mais voilà Sylvie, toute élégante et pimpante, qui la retire de prison, l'habille, la choie, l'amuse, et se fait photographier avec elle; puis Sylvie encore qui la conduit si joliment par la main dans leur maison d'Hariale, Sylvie près d'elle à la chasse, à la mer, en Italie, au bal... Mais ce fut la douceur et la joie de sa vie, ce fut sa grande et sa seule amie. Et Pauline revient aux portraits où elles rêvent toutes deux, joue contre joue, en grand deuil... Elle n'y tient plus, son c½ur se serre. Comme elle l'adore pourtant, cette Sylvie!

Allons, plus de faiblesse. Aussi bien faut-il sortir de cette chambre, à la fin. Le soir tombe. La baronne Levaître va rentrer.

Bientôt en effet, on entend le trot d'Aérolithe. Les roues font crier le gravier de la cour, Sylvie saute du siège et pénètre avec une bouffée d'air parfumé dans l'antichambre: «Comment va mademoiselle?» demande-t-elle aussitôt.

Mademoiselle? Jolie, pensive et guindée, comme toujours, elle vient à la rencontre de sa grande amie.

Mademoiselle? Elle ne peut se détourner de sourire, ni s'empêcher de souffrir. Elle la regarde, sa grande amie, et comprend qu'elle l'adore et la hait en même temps, et qu'il n'y a point de remède, car cette passion-là, c'est l'envie. On n'en guérit pas.

VI

«... J'ai donc besoin, pour toutes ces raisons, tu comprends, de m'absenter, quelque temps, quelques mois. J'irai à Versailles, chez ma cousine des Eparges. Elle m'a toujours priée de l'aller voir, et d'en user à mon aise avec elle. En voici l'occasion. Je ne la surprendrai pas, la brave dame: elle m'attend.

Cependant, je crois t'entendre, ma Sylvie chérie. Tu vas gronder: cette Pauline est une fausse petite fille, elle n'a aucune affection pour moi, et n'en a jamais eu... Oh, ne pense pas cela! Ce serait si injuste et si méchant! Rappelle-toi donc le premier jour, dans le salon, quand papa m'a fait venir, et qu'il m'a dit: «Voici une grande amie pour toi, Pauline, et je crois que tu l'aimeras bien.» Et la première fois après cela que tu es arrivée au parloir avec ta robe prune et blanche: tu m'as emmenée du couvent, et je n'y suis pas rentrée, tout de même! A la maison, tu t'es écriée: «Mais, Etienne, elle est fagotée, cette petite!» Alors, tu m'as conduite chez ton couturier, qui m'a reçue comme une princesse: la belle-fille de madame Sylvie, excusez du peu! Mais c'est la corsetière, surtout, dont je me souviens: elle est venue, m'a pris mesure, et trois jours après, je me trouvais jeune fille, avec une taille...»

Et il y en avait ainsi des pages et des pages... Pauline relisait sa lettre avec un peu de surprise. Comment, c'était bien elle qui avait écrit cela, qui s'était laissée aller à cet attendrissement, à ce bavardage? Et pourquoi faire? A quoi une lettre a-t-elle jamais servi? Si l'on veut persuader quelqu'un, il faut lui aller parler, seul à seul, et non lui envoyer de fades paperasses, qui ne prouvent rien--et qui restent.

Mais Pauline avait commencé sa longue épître dans l'après-midi, au grand jour. On sait qu'il suffit d'un rien pour chasser la bonté d'un c½ur ombrageux. Toute douceur s'était éteinte en celui de Pauline tandis que le soleil agonisait dans le ciel pâle. Enfin, n'y voyant plus guère, la jeune fille venait d'allumer sa lampe électrique, et sa tendre lettre, illuminée ainsi, ne lui paraissait plus que faible, enfantine et humble. Il n'était pas jusqu'à ce projet de s'en aller durant quelques mois, projet dont chacun pourtant se fût accommodé, qui ne lui semblât piteux maintenant. Se sauver, fuir, abandonner un poste difficile--non! Pauline prit sa lettre et la déchira.

On sonnait le premier coup du dîner. Elle s'habilla et descendit.

Il n'arrivait presque jamais qu'elle soupât ainsi en tête-à-tête avec Sylvie. A Paris, toutes deux dînaient en ville le plus souvent, ou recevaient à leur tour, ou mangeaient à la hâte afin de ne pas manquer plus de la moitié de la pièce en vogue. Pendant la saison des chasses, elles hébergeaient toujours quelque veneur attardé, quelques voisins familiers. Mais au printemps, les deux amies accomplissaient une sorte de retraite dans leur maison d'Hariale. On ne venait point les y troubler, et elles prenaient leurs repas en garçons, les coudes sur la nappe, ne tolérant la présence que des seuls Quélus, Schomberg et Maugiron, qui, silencieux, le dos rond, rôdaient lentement autour de la table, et flairaient partout, non sans dédain, avec leurs longs nez d'aristocrates.

Ce soir-là, il faisait tiède, et la flamme des bougies vacillait à peine dans la salle à manger, bien que mille parfums y entrassent par les fenêtres décloses. Quand Pauline ouvrit la porte, Sylvie était assise au bout de la longue table, dans une cathèdre de chêne, luisante et fragile; elle flattait Quélus et lisait en riant un journal:

«--Arrive vite, Pauline. Viens voir...

--Quoi donc?

--C'est un article délicieux du _Moniteur de l'Ile-de-France_. A propos de la fin des chasses, le rédacteur fait de la poésie sur les vieux usages, sur la galanterie française, sur les honneurs du pied, que sais-je! Et toute cette éloquence est tout simplement une transition, ma chère, pour chanter les louanges de la baronne Levaître, parfaitement... Tiens, écoute-moi ces fins morceaux: «... Une de nos dernières grandes dames, qui sait unir aux charmes fringants et capiteux de la parisienne le ton inimitable d'une princesse authentique... Une chrétienne enfin, dont les bonnes ½uvres ne se comptent plus, et qui malgré l'éclat de sa vie passée, malgré le bruit encore tout vibrant de sa gloire, sait modestement ajouter à ses charités le don ineffable d'un sourire, l'offrande exquise de sa simplicité... Dans notre monde moderne où se poursuit sans idéal une éternelle chasse à l'argent, où triomphent les cyniques et où d'inqualifiables bandits reniflent d'avance une odeur de curée chaude, madame la baronne Levaître aura fait revivre ces exquises qualités de noblesse à la fois et d'urbanité.., etc., etc...» Et il y a aussi un petit mot pour ton oncle Gaston, pour les principaux habitués de l'équipage...

--Et pour moi, qu'est-ce qu'il y a?

--Ma foi, ma chérie, félicite-toi, il n'y a rien. Ce diligent soutien de la société n'a pas haussé jusqu'à toi sa sottise... Pas si sot pourtant, car il va me demander vingt-cinq louis pour son journal, évidemment. C'est de l'accaparement, d'ailleurs, car la forêt d'Hariale est plus en Valois qu'en Ile-de-France...»

Pauline ne se plaignit point, naturellement, d'avoir été oubliée dans une méchante petite feuille de chou. Mais on a beau penser le plus spirituellement du monde, il est outrageant que l'on vous ignore. Et il est encore plus facile de l'avouer que de s'en cacher.

Cependant Sylvie poursuivait: «J'ai reçu des nouvelles d'Italie, de Sartori. Il est à Rome...» Puis, se tournant vers le maître d'hôtel: «Faites-moi, je vous prie, apporter mon courrier.» Et quand on le lui eut remis:

«Oui, signora Silvia, se prit-elle à lire de sa voix infaillible, oui, je suis à Rome, dans ma Rome. Que vous en dirai-je qui vous prouve que je n'oublie ni le pays lointain d'Hariale, ni vous? Les chasses ici sont terminées depuis longtemps. Et puis, sauf qu'on s'y casse le cou bien davantage, elles ne valent point les vôtres. En outre, les hommes de lettres n'y vont guère. Ceux que l'on y accueille, et qui par hasard montent à cheval, terrifient nos trois mondes, le papal, le royal et l'anglican, par leurs extravagantes calomnies: on les donnerait plutôt à dévorer aux chiens, comme de nouveaux Actéons... Alors, n'est-ce pas, je me souviens du Guido, qui se vantait d'avoir deux cents manières de faire regarder le ciel par deux beaux yeux. Moi, j'en ai deux ou trois mille de vous faire regarder par les yeux de mon âme: je vais dans les musées. Je fréquente le Vatican, les villas, les palais, je suis familier de l'Olympe, et même du Paradis, et ne quitte plus ni les dieux, ni les saints. Ils s'accordent très bien. Et je m'arrête tout spécialement devant ces allégories drapées, des Pudeurs, je pense, qui ramènent leurs voiles ou vont les dérouler...

--Et, interrompit un peu grossièrement Pauline, daigne-t-il au moins, lui, Sartori, s'occuper de moi?

--Mais... non. Ou plutôt si, si: il te baise les mains à la fin, là, tiens, tu vois...

--Ah.»

Pauline se tut. Elle avait envie de pleurer. Sylvie n'acheva pas la lettre d'Italie, et il fallut avoir dépêché le dîner, s'être levé bien vite de table et avoir passé au salon pour que commençât seulement à se dissiper un peu la grande gêne qui venait de tomber entre les deux amies.

Mais, hélas, il y avait peu de temps qu'elles devisaient là, tout en pianotant, tout en feuilletant quelque livre, tout en brodant, quand Sylvie sembla tomber dans un abattement pénible et regarda la pendule. Ses yeux exprimaient une douleur menue et lancinante pourtant, une douleur parfaite: «Oh, soupira-t-elle, déjà près de dix heures! Je ne sais si c'est la névralgie, la fatigue, ou le grand âge, mais j'ai mal à la tête. Ma foi, je vais me coucher. Aussi bien est-ce l'heure pour les vieilles dames. Bonsoir, Pauline.»

Avec quel art cela fut dit! Beaucoup de lassitude, une légère amertume, un sourire exténué de jeune aïeule--Pauline s'y fût laissée prendre, si elle n'eût su que c'était un complet mensonge. Dix heures, parbleu, la nuit s'avançait déjà: que chacun se retirât chez soi, que la maison s'endormît, et l'autre, le voleur, allait venir tranquillement, une porte s'ouvrirait devant lui, il monterait... Le canot n'aurait fait aucun bruit.

Pauline regagna sa chambre, et s'y accoudant au balcon, fondit en sanglots, par désespoir ou par colère, elle ne savait plus. Puis, peu à peu, elle se tut: le silence hautain de la nuit fait honte à ceux qui pleurent. Va-t-on se répandre en larmes stupides, va-t-on pousser de faibles gémissements quand nul ne pourra ni les entendre, ni s'en émouvoir? Allons donc!

«Qui se soucie de moi, qui m'aime, songea-t-elle? Personne. Mais c'est de ma faute. Je n'ai rien su faire pour cela. Assez de chagrins, assez d'humiliation... Quand je resterai là!... Assez! On va voir.»

Sur quoi, fermant résolument sa fenêtre, la jeune fille alla baigner dans l'eau ses yeux rougis, ses yeux superbes qui avaient pleuré. Elle se parfuma, se poudra, jeta sur ses épaules un manteau, puis, ayant tout éteint et bien pris garde qu'on ne l'eût vue, se glissa dans le jardin par un escalier dérobé.

VII

Pauline frissonna en entrant dans la nuit. Mais, allons! il y avait mieux à faire que de trembler: et domptant son angoisse, écoutant bravement les ténèbres, elle avança.

Enfermés au chenil, les trois lévriers dormaient, et nul aboiement n'était à craindre. Aucune lumière ne brillait plus dans la maison, sauf à la fenêtre de Sylvie. Il ne s'agissait que de ne point écraser le sable des allées, et de descendre ainsi tout doucement jusqu'à l'eau.

Celle-ci clapotait sournoisement contre l'herbe, et le canot léger flottait près d'un petit quai de bois que Pauline reconnut sans peine. Elle avait cent fois passé toute seule d'un bord à l'autre du canal. On man½uvrait à son gré le frêle esquif sans se servir des avirons: il suffisait de le retenir tout le long d'un grand câble de fer tendu au-dessus de l'eau. Il était en outre aisé de le tirer à soi de la rive opposée au moyen d'une corde et d'une poulie. Pauline s'aventura donc avec assez d'assurance, en se cramponnant au câble de fer, et le bateau se mit à doucement avancer. Une mer immense et noire sembla s'élever tout autour. Enfin la terre surgit, s'approcha traîtreusement, et tout à coup l'on s'y cogna. La jeune fille accrocha la barque à tâtons, et s'enfonça au plus profond de l'ombre.

Puis elle se blottit au pied d'un arbre, et pendant plus d'une demi-heure il lui fallut grelotter là, frémissant à chaque bruit; car des platanes géants se rejoignaient au-dessus de sa tête, et parfois ce dôme sombre grondait, cependant que mystérieusement, sans cause, elle entendait soudain craquer le gravier du parc. Alors, était-ce Marc, ou un garde--ou quoi? Un instant même, son c½ur s'arrêta: on marchait au loin, oui, on marchait, et l'ombre, au bout de l'avenue bougea. Une forme s'arrêta, terrible.

«--Marc, Marc, monsieur Thierry, implora Pauline, est-ce vous?»

La forme, haute et droite, avança de deux pas: «Qu'y a-t-il? Pourquoi avez-vous traversé?» Puis, se méfiant: «Mais... qui est là?.. Sylvie?»

Marc avait parlé net et clair, sans souci de la nuit. Ces deux syllabes «Sylvie» déchirèrent les oreilles de Pauline comme une insulte. Il parut à celle-ci que Marc l'intrus, Marc le voleur la provoquait, se raillait d'elle. Folle dès lors de rage et de passion, elle se dressa tout à coup, et s'approchant brusquement du jeune homme:

«--Non! cria-t-elle, ce n'est pas Sylvie. Regardez.»

Marc distinguait mal. Il reconnut pourtant cette voix ardente et brève; il crut voir étinceler les yeux d'or: «Comment, fit-il d'un ton plus bas, saviez-vous que je viendrais?» Et il se découvrit: «Etiez-vous là pour m'attendre, mademoiselle?

--Oui.

--On vous aurait envoyée?

--Personne ne me donne d'ordres, ni de ces commissions.

--Il faut pourtant qu'on vous ait prévenue.

--N'importe. Je ne veux pas avouer de quelle manière j'ai su. Enfin, je suis venue--pour vous empêcher d'entrer chez moi.»

Marc remit furieusement son chapeau sur sa tête, et l'y enfonça. Il pestait tout bas, et ne pouvait imaginer au monde une situation plus ridicule que celle où il se trouvait ici. Ainsi, cette jeune fille lui barrait la route, sans qu'il pût donc deviner en vertu de qui, et sans qu'il pût même comprendre pourquoi. Et c'est qu'il n'y avait qu'à obéir, avec cela! En effet, il eût fallu la bousculer pour passer: or, outre la violence d'en user ainsi, elle eût appelé, crié. Ayant affronté la traversée du canal, et s'étant jouée du danger d'être vue, elle n'allait pas ensuite hésiter à réveiller tout le parc, c'était évident. Et puis... la fatuité des hommes est indomptable. Oh, parbleu, Marc ne se disait point: «Elle est venue par jalousie, elle m'aime.» Non. Seulement il ne se sentait déjà plus tout à fait aussi fâché qu'il eût dû l'être, voilà.

Pauline cependant se penchait vers lui. En vérité, elle ne céderait pas un pouce de terrain à coup sûr; elle poursuivait les dents serrées, toute tremblante: «Ah, monsieur Thierry, oui, je comprends, cela vous étonne. Vous voyez durant des mois une petite fille pas très liante, pas très communicative, certes, mais bien sage, et qui ne souffle mot, et qui vous laisse tout à votre aise faire la cour à votre illustre amie... Puis, au moment le plus romanesque, la fâcheuse comparse surgit et vous dit: non, vous n'entrerez pas chez moi... Je ferai tout, vous m'entendez, tout pour que vous ne deveniez pas sous mes yeux l'amant de Sylvie!

--Mais il n'est point question de cela...

--Je voudrais qu'il n'en eût jamais été question... Chut! Taisez-vous, ne me demandez rien. Sachez seulement que votre amour m'offense, me rend folle. Ici du moins, ici, en Hariale, éloignez-vous, attendez... attendez... Et ce soir surtout, allez-vous en, parce que...

--Parce que?

--Parce que je vous en supplie!»

Elle venait de saisir dans sa main crispée le poignet de Marc, et la voix lui manqua.

«--Mademoiselle, balbutia Marc...

--Eh bien?

--Sylvie...

--Chut!

--Sylvie, dont l'amitié...

--Assez, assez! Laissez Sylvie. Allez-vous en, allez-vous en...»

La jeune fille implorait maintenant. Elle avait joint ses mains sur celles de Marc, et les serrait convulsivement. Son parfum montait dans la nuit, et ses yeux d'or perçaient les ténèbres. Marc perdait la tête: «Allons, fit-il, cessons ceci, par grâce, et laissez-moi passer, ce n'est que sage. Sylvie peut venir et vous surprendre, que ferons-nous?

--Avez-vous peur?

--Mais vous-même, ne craignez-vous donc rien? Le scandale serait immense.

--Cela m'est égal! Tout m'est égal, scandale, catastrophe, je m'en moque! Ce qui m'importe seulement, c'est que vous n'alliez point la retrouver... Si vous faites un pas, j'appelle, et vous serez tiré par les gardes. Mais non, vous partirez, et vous ne direz jamais rien de toute cette aventure. Le pouvez-vous, d'ailleurs? On se moquerait. Votre amie Sylvie rirait la première.

--Mon amie Sylvie... Comme vous en parlez! Je la croyais aussi la vôtre. Vous la détestez donc?

--Oui... quand elle me prend ce qui m'est dû!»

Le silence tomba, pénible et rompu par le battement violent de ces deux c½urs. Marc reprit à voix sourde: «Pourquoi m'avez-vous maltraité, bafoué quand je vins en Hariale? Pourquoi vous êtes-vous montrée si dure, et si dédaigneuse ensuite?

--Je ne sais pas. Est-ce qu'on sait!

--Et si je faiblis, si je me soumets, vous me mépriserez encore.

--Non, je croirai seulement que vous avez un peu d'affection pour moi.

--Eh bien, donc... il le faut...

--Ah!»

Pauline leva lentement sa main, et la porta aux lèvres de Marc. Par quel geste ingénu de gratitude, cette main s'en vint-elle toute ouverte s'appuyer si doucement sur la bouche du jeune homme? C'était la propre main qui l'avait dompté.

--«Allez, murmura Pauline tout bas, allez, Marc... Plus un mot, ne vous retournez pas. Ne gâtez rien...»

Il s'en fut comme il était venu, par l'allée obscure. Pauline le regardait passionnément se perdre dans l'ombre, cependant que là-haut, bien loin, une petite lumière brillait toujours à la fenêtre de Sylvie.

QUATRIÈME PARTIE

BIEN ALLÉ!

I

A Paris cependant, le lendemain matin, Marc en était encore à se demander pourquoi il avait obéi à Pauline. Ainsi tout, jusqu'à présent, lui avait réussi; dans sa dernière entreprise, la conquête de Sylvie, il l'emportait encore; puis une petite fille lui disait: «Va-t'en», et il partait! L'aimerait-il? Quel enfantillage!

Non, c'était la nuit, c'étaient le silence et la surprise qui l'avaient étourdi, bouleversé. C'était l'émoi même de Pauline, et son parfum, et peut-être aussi quelque crainte soudaine de lui déplaire... Eh bien donc, il l'aimait? Impossible.

Pourtant, il se rappelait sa première entrevue avec Pauline, alors qu'il était venu en Hariale pour la séduire, et rien que pour cela. Elle lui avait insolemment ri au nez: alors il s'était senti piqué, fouaillé, séduit; et n'eût été l'arrivée fortuite de Sylvie... Maintenant, la même Pauline se dressait sur son chemin, le matait, le renvoyait... Et comme c'était fait! En dix minutes à peine. Voilà du joli travail, à la bonne heure. Marc se reconnaissait honteusement battu; mais il ne le constatait peut-être pas, au fond, sans douceur. Allons, que cela soit de l'amour ou non, après tout...

Il s'habilla et se rendit au _Pneu_, où il se fit annoncer chez son vieux confident Amédée Paqueret. Celui-ci le reçut tout de suite:

«--Eh bien, lui demanda-t-il dès l'abord et selon sa coutume, rien de neuf en Hariale?

--Si, justement.

--Bah! Sylvie prend un autre amoureux? Non? Elle conserve donc toujours le même? Eh bien, mes compliments. Mais, mon petit, et sans reproches, je ne vois guère là de fait nouveau. Attendez pourtant... Notre amie ne songerait-elle point à rompre un trop long veuvage?

--Il ne s'agit pas d'elle, du moins pas directement d'elle.

--Oh, oh, serait-ce en ce cas de ma filleule qu'il nous faut parler? Mais vous n'allez pas m'annoncer, j'espère, ses fiançailles avec le petit marquis de Caumais-Simier. On m'a fait là-dessus des cancans affligeants.

--Caumais-Simier ne quitte pas les hommes d'affaires, les experts et l'architecte. Il a bien d'autres soucis en ce moment, et de plus pressants encore que de songer à se marier.

--Alors, si j'en crois votre air agité, il serait survenu quelque incident entre Pauline... et vous?

--Ma foi, c'est cela.

--Un incident favorable? Oui! Ah, mon cher enfant!»

Amédée était devenu pâle de saisissement, de joie. Enfin, enfin! son poulain se décidait donc, son poulain venait en forme, son poulain allait lui remporter cette victoire magnifique, ce prix inestimable! Quel triomphe, quelle récompense des sacrifices consentis, des sommes dépensées! Cependant, pas d'enthousiasmes prématurés, cette fois, pas d'espoirs trop hâtifs. Il importait de n'oublier jamais l'exemple de Jugurtha: jusqu'à l'arrivée même sur le poteau, on ne devait être assuré de rien, non, de rien du tout. Amédée Paqueret n'était plus l'éleveur fougueux que l'on avait connu jadis: assagi par l'expérience, il consentait à faire quelquefois la part du hasard aujourd'hui. C'est pourquoi, sans douter un seul instant--cela, c'était évident--que Marc ne finît par vaincre, il s'efforça pourtant d'empêcher tout son visage de rire et sa barbiche de trembler pour dire à Marc du ton le plus paisible auquel il sut atteindre:

«--Voyons, voyons, ne nous emballons pas. Mais qu'y a-t-il au juste, et que puis-je faire pour vous? Racontez-moi bien tout par le menu.»

Marc lui fit le récit, aussi atténué, aussi discret que possible, de son aventure dans le parc. Il fallut sans doute confesser le rendez-vous avec Sylvie, le point de tendresse où l'on en était près d'elle, comme l'ardeur subite de Pauline, ses prières, sa volonté, sa beauté même dans la nuit, et, aveu plus sensible peut-être, l'aisance déconcertante avec laquelle on avait obéi, on s'en était allé. Mais enfin le jeune homme parvint à décrire tout cela sans trop de lourdeur. Il n'eut point tout à fait l'air de détailler des bonnes fortunes. En tant qu'ami, en tant que parrain même, Paqueret n'eut à le reprendre de presque rien.

Et puis, le reprendre, vraiment, il y pensait bien! C'est-à-dire plutôt qu'il était anxieux, radieux! Aucun historique de course ne l'avait jamais intéressé autant. Il supputait avec ivresse les chances de son favori, ce cher, ce valeureux Marc. Il le voyait déjà traversant l'église, puis étalon de race, père d'une descendance superbe. Mais allons, il ne s'agissait plus maintenant de laisser Sylvie s'opposer à cela. Donc, premier soin à prendre: éloigner celle-ci, la détourner, la distraire, l'occuper ailleurs...