Part 6
Enfin les secours s'organisèrent peu à peu, et les invités se rappelèrent soudain l'heure du train, car on commençait à leur faire tenir des tonneaux d'arrosage et porter des seaux pleins. D'ailleurs, le feu s'éteignait visiblement, et bientôt même il s'apaisa tout à fait. La pauvre marquise, entourée par Sylvie et Pauline, ne pouvait prononcer une parole. Quant à François, il avait vite recouvré son sang-froid, et se contentait maintenant d'évaluer les pertes.
«Le salon seul, disait-il, la salle-à-manger et une partie de l'étage supérieur ont brûlé. La moitié du château, en somme, reste debout. Mais elle est désormais inhabitable. Je pense que la compagnie d'assurances paiera. En tous cas, elle ne nous rendra ni la statuette, hélas, ni surtout le portrait de mon aïeul Jean, qui pour moi valait tout le reste.» Il crânait.
Sylvie et Pauline ne revinrent qu'à neuf heures du soir à Hariale-sous-Bois, ramenant en voiture la marquise de Caumais-Simier. François restait à Pontmorin, et coucherait chez des paysans. On tenta vainement en arrivant de faire manger la malheureuse dame, qui avait aimé son logis comme un autre enfant. Elle se réfugia dans sa chambre, anéantie.
Après le dîner, Jacques Fouvier se fit annoncer. Il venait prendre des nouvelles.
«--François ne veut pas l'avouer, lui dit Sylvie, mais Pontmorin faisait le plus clair de leur avoir. Estimiez-vous leurs collections, monsieur Fouvier?
--Oui, madame, en ceci qu'elles étaient surtout vénérables. En effet, j'ai vu partout d'aussi beaux meubles, moins délabrés, moins réparés et d'un goût plus rare: mais les leurs portaient aux serrures les armes des Simier. Rien n'indiquait que le portrait brûlé fût un Clouet, on pouvait même douter qu'on eût bien là l'image de Jean de Simier: mais c'était un portrait d'ancêtre. Consolons-nous encore des archives détruites; je les ai parcourues, et n'y trouvai que de menus titres de propriété, des brevets, des lettres autographes utiles à la seule histoire de la maison de Simier. Quant aux tapisseries, je les regrette, sinon pour elles-mêmes, car le dessin n'en était pas des meilleurs, et aussi bien les vers n'en avaient-ils presque rien laissé: mais du moins parce qu'au bas de l'une d'elles on lisait SANNAZAR CANT., «Sannazar en fut le poète.» C'était en effet la scène de la crèche telle que ce candide auteur l'a chantée: l'enfant Jésus vient de naître, et saint Joseph qui n'en sait rien s'éveille bonnement bien longtemps, après que le b½uf et l'âne ont déjà rendu leurs hommages au bambin sacré. Pieux et touchant épisode, qui scandalisa pourtant d'excellents esprits!
Mais la perte, madame, la perte irréparable, c'est la Diane... Ah, n'en doutez pas, cette petite idole se souvenait et pensait. Elle parlait du siècle charmant où quelque orfèvre florentin l'avait si finement tirée d'un pur ivoire. Elle portait sans faiblir un peu de la grande âme qui poussait dans les bois l'antique déesse. S'il est vrai que celle-ci ne les a point quittés, que son regard y veille encore et qu'on y voit briller son sourire par les nuits de lune, il faut la craindre, elle se vengera. Sa colère est longue et certaine...»
III
La présence de Marc dans un bal avait de quoi surprendre. Jamais on ne l'y avait vu pendant sa rude jeunesse adonnée aux exploits pénibles plutôt qu'aux grâces et aux entrechats, et l'on peut croire qu'il n'avait guère appris la courtoisie au Ranch Bar. Il était plus habile à gagner des matchs qu'à tourner dans la moindre valse, et s'entendait mieux à forcer un cerf par la plus dure journée d'hiver qu'à deviser sur des riens d'un air empressé. Ses amis eussent été bien stupéfaits d'assister vers minuit à son entrée chez les Morinon-Landon, et qu'eussent-ils en outre pensé s'ils avaient su que Marc avait même intrigué pour obtenir une invitation! Car c'était une idée si étrange de supposer Marc Thierry pirouettant au bal, qu'on ne s'avisait pas de l'y convier.
Les Morinon-Landon faisaient partie de l'équipage, et c'était à ce titre que la baronne Levaître avait consenti à se laisser admirer ce soir-là chez eux, malgré la longue impression d'angoisse que l'incendie de la veille lui avait laissée. La marquise de Caumais-Simier était demeurée à Hariale-sous-Bois, plus défaite que si tout lui manquait à la fois, honneur et fortune, famille et patrie. Sylvie l'avait embrassée tendrement le matin, et priée de rester tant qu'elle voudrait, avec cette voix irrésistible, ce regard, ce geste souverain, tout ce pathétique enfin dont l'admirable actrice retrouvait un sincère usage à la moindre émotion. Et à cette heure encore, elle évoquait sans effort, tout naturellement, par sa mine et sa seule attitude, le personnage douloureux de Déjanire ou pitoyable d'Antigone, la plaintive Juliette ou la triste Chimène: son c½ur variable, son c½ur de théâtre avait été touché.
On se bousculait dans les salons pour la regarder, lui parler, avoir la bonne fortune de la distraire quelques instants. Il faut dire que les Parisiens en réalité ne s'étaient pas encore bien habitués à ne plus voir en elle que la baronne Levaître. Pour eux, c'était toujours Sylvie Montreux, leur Sylvie, et ils eussent bien vite oublié son nouvel état, n'eût été cette Pauline qui ne la quittait pas, cette Pauline mince et sombre, dardant le feu de ses yeux jaloux, cette Pauline qui se tenait obstinément à son côté, coude à coude, comme si elle eût exigé sa part des compliments et des baisemains, comme si elle eût revendiqué son rang et imposé par sa présence enfin ce nom de Levaître, qu'on oubliait! Si bien que nul ne se fût adressé publiquement qu'à toutes deux ensemble, et que leurs visages étaient à ce point unis dans la mémoire de chacun qu'on les y voyait comme superposés, à l'exemple de ces doubles profils frappés dans l'airain des médailles ou taillés sur l'améthyste des camées.
Marc fit donc son entrée vers minuit, et fort résolument. Il se dirigea tout de suite vers le groupe de Sylvie. On s'y récria.
«--Comment... Pas possible... Qu'arrive-t-il?... Les athlètes s'en vont... Vous verrez qu'il dansera... Et en mesure, encore.»
Sylvie elle-même lui dit en souriant: «Quelle aubaine!» Mais celui-ci avait son idée: «Je suis content, madame. Il m'est arrivé cette semaine un grand bonheur, et en témoignage de réjouissance, je sors, je cours les fêtes, j'irai, si vous le permettez, vous rendre visite, je fais enfin tout ce qui peut m'être agréable.
--Bravo! Toutefois ne saurons-nous pas pourquoi vous voilà si joyeux?
--Si, je puis le dire, mais à vous seule.»
Cette réponse était directe. On se regarda dans le groupe avec stupeur. Quelle audace! Et Pauline? Elle restait saisie. Et Sylvie? Elle riait.
«--Cela me paraît d'un sérieux effrayant. Pourtant, je veux montrer du courage, et je vous entendrai--tout à l'heure.
--Je reste là, madame.»
Et Marc en effet s'installe, se croise les bras, prend racine. On le considère avec une sorte d'indignation. Quoi! vraiment, va-t-il demeurer ainsi? Il n'a donc aucun sentiment du ridicule? Non. Et quelle éducation! Sans doute. Mais en attendant, le voilà dans la place, impassible, pesant, inébranlable, tant et si bien qu'après une demi-heure Sylvie, amusée au fond et intriguée aussi, finit par lui prendre le bras.
«--Allons, menez-moi au buffet, et venez dans un petit coin me confier votre secret.»
Elle croyait plaisanter. Cependant Marc n'était pas de ceux avec qui l'on joue. D'abord il n'avait point d'esprit. Et puis, il s'était juré de dire tout ce qu'il avait à dire. Bref, à peine se trouvèrent-ils un peu à l'écart qu'il porta l'entretien sur un étrange ton.
«--Eh bien, je suis content parce que Pontmorin a brûlé.
--Oh, quelle cruauté! Comment pouvez-vous dire cela!
--Pontmorin m'offusquait, Pontmorin m'empêchait de vivre. M'en voici délivré.
--Mais, voyons, vous étiez en bons termes avec François de Caumais-Simier. C'est lui qui vous a introduit à l'équipage. Il vous recevait...
--Par déférence envers M. Paqueret, dont je suis l'ami. Mais il me méprise probablement. Non? Allons donc! Et d'ailleurs, quand il n'y songerait même pas, moi, je le hais.
--Pourquoi?
--Ah, ici, je m'arrête, madame. Je ne veux pas dire pourquoi. Seulement... Où se trouvait le château de Pontmorin? Entre vos trois forêts de chasse. Quand on arrivait au rendez-vous en avance, où étiez-vous? A Pontmorin. C'était là que peu à peu vous sembliez vous retirer, vous retrancher, vous plaire, trop vous plaire. A présent, cette maudite baraque est détruite.
--Je crois, monsieur Thierry, que vous exagérez un peu. Et puis, vous êtes bizarre! Qu'y aura-t-il de changé pour vous, désormais, je vous le demande?
--Eh, il y aura que si la chasse s'en va finir loin, par delà le Bois du Roy, dans les côtes Bourbon et jusqu'en pleine forêt du Mahouleux, je ne sentirai plus le dépit de vous voir disparaître après cela dans une maison où je n'ai pas accès, où l'on me dédaigne, si ce n'est plus. Et je courrai peut-être la chance, une fois ou deux, d'un retour pareil au premier que nous fîmes, vous en souvient-il?
--Mais... mais vous vous occupez beaucoup moins de moi, quand vous êtes derrière les chiens, soit dit sans reproche.
--Oui, je chasse passionnément, et je fuis, et je me sauve avec Monjoye au plus profond des fourrés, oui! Vous ne devinez donc pas pourquoi, madame? Il le faut pourtant, car vous ne me l'entendrez jamais dire. Vous ririez, et je sais mal prêter à rire. Le seul aveu que je ferai, c'est celui de ma joie profonde parce qu'une barrière aura été brisée entre moi et... et ceux qui vous entourent--parce qu'aussi j'ai vu malheureux un homme que je tiens pour un ennemi, ou, si peu que ce soit, pour un rival!»
La voix de Marc avait tremblé sur ces derniers mots. On ne saurait, il est vrai, parler impunément d'un rival à une femme épanouie et brillante, que l'on voit décolletée pour la première fois, qui, au lieu de porter comme d'habitude une jaquette en gros drap roux et un sec tricorne sur les cheveux, vous caresse les yeux avec sa chair nue, vous éblouit avec ses perles et ses bijoux, vous rend tout sot avec ses fleurs et ses parfums... Et Sylvie de son côté, singulièrement émue par cette jeune violence, dont elle était désaccoutumée depuis cinq ans qu'on l'avait faite baronne, Sylvie se prit à admirer soudain que Marc l'eût si magistralement séparée de Pauline, qu'il l'eût prise à part avec cette décision pour lui dire en si peu de mots qu'il l'aimait. Loin de songer qu'il n'avait agi ainsi que tout bêtement (car il n'y a encore que ces sauvages-là pour réussir aux entreprises où de trop fins échouent, qui pensent, calculent et se méfient), elle se persuada qu'il avait montré l'énergie la plus rare et un tact exquis.
Elle détourna les yeux, et vit que de tous côtés on l'épiait: «Eh, je n'ai pas séduit, observa-t-elle, un inconnu. Marc Thierry est célèbre, certains l'envient, tous le craignent...»
Puis, ramenant son regard, il fallut bien aussi qu'elle aperçût l'extraordinaire beauté de cet être brutal, incivil et tragique, qui s'inclinait vers elle comme s'il la voulait ici même, sur-le-champ, en signe de réjouissance, et parce que Pontmorin avait brûlé.
«--Reconduisez-moi,» lui dit-elle doucement, prenant son bras.
Et elle ne sentit pas sans plaisir, à travers le tissu léger de l'habit, les muscles de l'athlète tressaillir quand elle y eut posé, en appuyant peut-être un peu, les doigts.
IV
La nouvelle année commença sous la neige, la terre gela, les chasses furent interrompues, et pendant deux semaines Sylvie put délibérer à l'aise dans son hôtel de la rue Murillo. Quand il fait bien froid dehors, notre prudence et nos méditations croissent d'autant, parce qu'il est doux de rêver au coin d'un joli feu. On y philosophe même si longtemps que le plein hiver est sans nul doute l'époque où l'on se décide le plus sagement à commettre toutes les folies.
Quant au sujet qui la faisait tant songer, il est délicat. Elle-même ne l'eût peut-être avoué à personne. Mais en vérité, la baronne Levaître, pour belle et séduisante qu'elle fût restée, avait trente-sept ans bien sonnés. Or c'est vers la quarantaine, on le sait, que les femmes ont pu trouver enfin assez de réflexion pour comprendre qu'il ne faut rien se refuser, que c'est le meilleur parti. Elles y gagnent assurément quelques remords, mais elles y évitent aussi des regrets, et quand ceux-ci leur empoisonneraient une longue vieillesse, elles oublient ceux-là plus vite encore que vous ne croyez.
Une aventure passionnée, en outre, ne pouvait guère surprendre Sylvie Montreux. Car plus d'un amant l'avait caressée, avant le baron son mari. Et elle n'avait oublié ni la douceur du premier, ni la tendresse du second, ni la bonne grâce et le fin visage d'un troisième, ni la science amoureuse, les regards touchants, les sourires habiles de quelques autres aussi. Elle revivait plusieurs nuits trop courtes, et certaines de ces heures qui fuient sans qu'on y pense. Tel poète lui avait offert sa gaîté, son esprit, tel prince avait mis son orgueil à lui plaire, tel amant professionnel même lui avait fait hommage de sa vaine personne. Mais de pas un seul Sylvie ne se rappelait tout simplement le corps, la chair. Ce n'étaient qu'yeux perfides, mains expertes, voix captieuses, puis, au lit, des chemises de soie. Peuh! c'est alors que Sylvie songeait avec une curiosité friande et joyeuse à ce splendide athlète qui l'aimait, et dont la forme vraiment nue devait être incomparable.
Sylvie avait trente-sept ans, encore une fois. S'il n'est pas permis à cet âge de vouloir jouer avec le corps d'un gars parfaitement beau, rien que pour sa beauté, et rien que pour jouer, quand donc admettra-t-on que l'âge de raison puisse venir aux femmes? Avec les rides? A d'autres! Sylvie désirait tenir entre ses bras le torse admirable de Marc, par volupté pure, de même qu'on peut souhaiter, en considérant quelque statue radieuse, de la voir vivre et tendre ses lèvres. C'est la sagesse. Elle vient tard.
Ce fut donc sans grand mérite que Marc Thierry sut se montrer tel, dès que les chasses eurent repris, qu'il avait été chez les Morinon-Landon, malgré Pauline, malgré tous les envieux qui l'observaient, le blâmaient, s'indignaient, malgré le prestige même de Sylvie. La cause du jeune homme était gagnée d'avance, et celle dont il avait juré, sinon d'enchanter l'esprit, au moins de baiser les douces épaules, ne résistait plus que par plaisir. Aussi bien, Sylvie pouvait-elle vraiment céder, comme cela, tout de suite? Non. Passé oblige. Avouons aussi qu'elle craignait un peu Pauline. Comment supporter les yeux clairs de celle-ci, après cet enfantillage? Comment souffrir qu'ils parussent lui dire: «Et mon père, Sylvie, qui t'a livré son nom, tu l'as donc oublié? Et moi, qui te regarde, tu m'oublies? Tu te conduis comme une petite fille, ma mère, ma tutrice... De sorte que je te juge, maintenant, car tu m'en as donné le droit. Et cela me peine. Et j'en souffre.» Sylvie adorait Pauline. A la pensée de la chagriner en rien, elle se sentait désolée.
«--Irons-nous à l'Opéra demain, ma chérie? lui disait-elle. On nous offre cette loge, tu vois. Que dois-je répondre? Parle, décide.
--Mais, c'est comme tu voudras.
--Que non! Je ne vais qu'où il te plaît. Dès que tu as la migraine, je tombe enrhumée, tu le sais bien, et dès que tu t'amuses quelque part, je suis contente.
--Ah, c'est vrai. Mais je t'adore, en revanche, tant pis pour toi!
--Oui, ma petite Pauline, et tu es un ange, et nous sommes heureuses, et nous nous passons tout, et c'est joli de vivre ainsi... Pourtant, voyons, si une fois, tout à coup, je me mettais à faire quelque chose qui te déplût, là! Qui froncerait ses méchants sourcils, qui ne pourrait plus voir sa Sylvie?
--Ce ne serait pas moi. Tu es libre. Nous sommes toutes libres...»
Mais déjà le visage de Pauline se gâtait, et Sylvie prudemment s'en remit à elle toute seule du soin de savoir ce qu'elle avait à faire.
Forte résolution à laquelle, en Hariale, les détours et la brume des forêts, ainsi que certains hasards, ne furent pas sans beaucoup aider, puisque tout semblait désormais servir ce conquérant de Marc, puisque les plus augustes décors, la voix immense et hautaine du vent, toute la rudesse de l'hiver enfin ne faisaient plus qu'embellir à présent l'amour inconvenant dont il renouvelait insolemment l'aveu, le regard qui luisait sous son front têtu, le geste même qu'il osait.
Qu'on eût en effet découplé devant un fourré profond et que les chiens y eussent paru plonger un à un, puis s'y être noyés en hurlant; ou bien que le piqueur les eût lancés sur la plaine livide--Sylvie admirait seulement la bonne grâce de Marc à se jeter, lui aussi, en plein taillis, sous la futaie, ou mieux encore à travers champs... Que la meute invisible aboyât frénétiquement, comme si elle déterrait un trésor, ou bien que l'on fût au contraire en défaut, et qu'on vît passer de tous côtés hommes d'équipages, veneurs et invités, coupant les routes ou suivant les sentiers, éperdus, affairés, pareils à des figurants qui manquent leur entrée--et Sylvie n'était attentive qu'au seul galop de son bel athlète, de son bel esclave...
Qu'on eût mené le cerf hallali, et que celui-ci flottât sur l'étang, sa tête sèche hors de l'eau, rayant et coupant le lac paisible, suivi par un triangle de chiens; qu'il se fût encore réfugié dans quelque ruisseau, haletant, fourbu, ruant parmi la horde qui le dévore vif; ou qu'à demi mort, il eût franchi quelque haut talus pour s'y arrêter soudain, et poser pour les photographes--et Sylvie se prenait à remercier Marc d'un sourire, comme si c'eût été lui qui eût offert toute cette fête, ordonné le spectacle et conduit la chasse.
Si l'on se pressait autour d'elle quand, la bête enfin tombée, l'heure était venue des révérences et des présentations; si à la curée, tandis que les piqueurs rangés en ordre soufflaient dans leurs trompes avec une sombre fureur, tandis qu'on agitait devant la meute frémissant de convoitise et d'angoisse la tête du cerf et ses bois redoutables, tandis que les chiens féroces et bientôt couverts de sang se ruaient sur la viande chaude, si chaque cavalier tâchait à faire le plaisant auprès de la baronne, celle-ci n'avait d'yeux que pour le taciturne Marc. Et plus d'une fois, au moment du retour: «Allons, monsieur Thierry, disait-elle, je vous donne l'hospitalité dans ma voiture. Nous y tiendrons bien tous les trois, avec Pauline. Voici qu'il va faire nuit». Tant de faiblesse n'était pas, on l'imagine, pour que l'on se fâchât beaucoup lorsque après cela, sous les fourrures, Marc l'effronté se gênait peu, cependant qu'à l'entour la brume complice tombait.
Un jour, au fond d'une allée solitaire, il avait, dressé sur ses étriers, pris dans ses bras la molle Sylvie, et senti l'arome de sa chevelure lumineuse; mais ce jour-là, la forêt étincelait sous le soleil, une pluie récente avait laissé un diamant au bout de chaque rameau, et le cerf, tombé en pleine campagne, mourut entre un double arc-en-ciel, l'un qui brillait dans la nue, et l'autre sur les champs: car c'était au plus tendre début du printemps, et Sylvie avait pu se croire enivrée par le parfum des bois. Hélas, à la chasse qui suivit, il régnait partout un brouillard tel que la pluie même avait dû renoncer à le pénétrer: faut-il l'avouer? Sylvie se laissa égarer encore, et Marc éprouva la fraîcheur de ses lèvres au secret d'un carrefour.
V
Mais voici le mois de mai. Toutes les feuilles sont écloses, le dernier daguet du printemps s'est fait prendre, et Sylvie est venue dans son jardin d'Hariale-sous-Bois passer quinze jours à regarder naître les fleurs.
Il est quatre heures. Madame la baronne a fait atteler; elle est sortie, suivie par ses trois lévriers, Quélus, Schomberg et Maugiron, et enlevée par son trotteur Aérolithe. Elle ira vite et loin. Quant à Pauline, accablée par la migraine, (cessera-t-on jamais de croire aux migraines?) elle est restée au logis.
La chambre à coucher de Sylvie demeure donc abandonnée. Aucune dentelle, aucun bijou n'y traîne hors de sa place; nul papier n'y flâne sur la table; pas un tiroir n'y bâille. Tout est sous clef, bien verrouillé. Seules, quelques roses vivent, embaument et se regardent du haut des vases.
Un bruit cependant a troublé le silence. Une fleur laisse choir un pétale, on a bougé. C'est la serrure qui tourne et s'ouvre: et c'est Pauline qui entre à pas de loup.
Celle-ci n'hésite point, mais va droit au secrétaire de Sylvie, y glisse une clef qu'elle tient dans sa main, rabat avec décision le panneau d'acajou, et fouille dans le premier tiroir à gauche.
Or, ce tiroir est rempli de lettres d'une écriture brusque et rapide, celle de Marc. Les premières commencent par «Madame, Chère Madame...» On s'y excuse au sujet d'un retard, on y demande une audience. Puis, voilà du «Sylvie» tout court; puis des «Hier, en nous quittant... Mardi prochain... Une promesse...» Puis enfin c'est un billet tout frais, que Pauline a vu venir ce matin même par la poste: «... Après-demain. J'arriverai de nuit, par Sérigny, nul ne m'aura donc vu. C'est un jeu de passer la grille du château à l'endroit que je vous ai montré. Dans le parc, rien à craindre non plus: à onze heures du soir, les gardiens sont couchés depuis longtemps. Et une fois au canal, tout va bien: le canot ne fait aucun bruit.»
La jeune fille replie violemment le billet, le rejette au tiroir et referme le secrétaire d'un geste sec. A quoi bon en voir davantage? Inutile. Pauline connaît un par un, et à ne pas s'y tromper d'une date, tous les secrets de Sylvie. Elle a pris elle-même les empreintes de toutes les serrures, de tous les coffrets qui pouvaient les lui livrer; elle a visité les chiffonniers, les boîtes et jusqu'aux médaillons. Elle sait que Marc, le victorieux et sauvage intrus, s'est emparé du caprice de Sylvie... Caprice, mais non! Giuseppe Sartori, à la bonne heure, Jauziat le dilettante et Pierre de Trémulon le misanthrope, ces trois conquêtes auxquelles par jalousie et par dépit Pauline osa prétendre, elle aussi, ceux-là furent des caprices, sans doute. Sylvie s'en est divertie: fin de veuvage, plaisirs de demi-deuil, gracieux renouveau... Et Pauline de son côté ressentit à peine un regret en s'apercevant que sa dot immense, ni sa jeunesse, ni sa beauté ne pouvaient asservir l'aimable italien, qui revint aux muses, le mol amateur qui, par paresse, craignit de se marier, l'homme d'esprit qui se dit: «On rirait trop.» Mais Marc, la belle brute, ah, c'est bien autre chose! Il a lourdement insisté, lui, pesé, forcé, réussi...
La belle brute! Il n'y a qu'à tourner les yeux pour rencontrer dans cette chambre même son admirable image. Là, sur cette table, s'élève une réduction de l'Apoxyomène antique dont il montre, paraît-il, la forme et la figure. Et là-bas, sur la petite bibliothèque, vous n'avez qu'à feuilleter tout un amas de vieilles revues sportives pour constater que la ressemblance est merveilleuse. Sans doute, elles sont usées, ces revues, mais peut-être davantage encore que Sylvie, c'est Pauline qui en a froissé les pages.