Couplées: Roman

Part 5

Chapter 53,834 wordsPublic domain

En approchant du lieu de rendez-vous, il fut pourtant extrêmement surpris et inquiet de ne rencontrer ni voitures, ni cavaliers, ni chiens. L'allée s'allongeait, silencieuse, entre ses deux murailles de bois nu: au carrefour, personne, pas un bruit, pas une bestiole, pas même le mendiant, le seul mendiant du pays, qui erre par tous les méandres de la forêt comme un vieux sylvain morose.

«--Ah, fit Ralph sans s'émouvoir, je me suis trompé de rond-point. Nous ne sommes pas du tout à celui du Vilain, nous lui tournons le dos. Mais que monsieur aille sur sa gauche. Nous tomberons probablement dans la chasse.»

Furieux et grommelant, Marc prend le trot, pressant soudain son cheval, faisant jaillir la boue, coupant les routes et traversant les clairières l'oreille au guet, écoutant parfois mal à propos l'aboi lointain d'un chien de ferme ou le tapage de quelque prétentieux oiseau. Mais alors: «Hallo, monsieur, ce n'est rien», lui disait Ralph, qui le serrait de près d'un air compétent, le chapeau sur le nez.

Enfin, après une très longue course, un son presque imperceptible de cor, un murmure de chiens parvinrent jusqu'à eux. Il semblait que cette rumeur légère eût expiré à l'autre bout du monde.

Et les voici guidés maintenant, de ci, de là, par ce bruit ténu qu'on menait au loin, qui grandissait. Certains abois s'étant même étrangement rapprochés, Marc fit halte au bord d'un chemin. Quelque chose allait arriver, c'était certain, quelque chose venait, le taillis frémissait. Tout à coup, brisant les branches et sortant du bois dans un bond superbe, un cerf empanaché franchit la route et disparut. Un chien, deux chiens se montrèrent presque aussitôt, puis plusieurs autres à la file, et sans doute tous allaient-ils suivre, si au triple galop, une sorte de centaure hurlant, le piqueur, ne fût survenu juste à temps pour faire rouler sous le fouet les pauvres bêtes, et couper ainsi, écraser, anéantir cette fausse chasse. Ce n'était là qu'un change en effet.

Deux hommes d'équipage accouraient à toute bride que déjà l'incident était clos et les chiens repartis sur la bonne voie. Le baron Levaître lui-même apparaissait: «Ce n'est pas notre cerf, Monjoye, que les chiens chassent là!» criait-il au piqueur. Gaston portait le travesti feuille-morte à parements gris du Rallye-Vaille. Tout grimaçant et ravagé qu'il fût, il avait pourtant assez bon air là-dessous.

«--Monsieur Marc Thierry, sans doute? fit-il en reconnaissant l'athlète qui le saluait. Nous vous attendions, monsieur, soyez le bienvenu.» Puis sans écouter la réponse, il piquait des deux et rentrait sous bois.

Pris de court et d'ailleurs interloqué, Marc se mit machinalement à galoper derrière le baron. Bientôt il se trouvait sans savoir comment en pleine chasse, des voitures lui bouchaient la route, des veneurs l'entouraient de tous côtés, et François de Caumais-Simier disait à mademoiselle Pauline en le désignant: «Voici notre grand champion Marc Thierry, le triomphateur de Sam Hawson.»

Or Marc avait peut-être plus que personne l'habitude d'être examiné, jugé, contesté. Aussi le prodigieux intérêt qu'il excitait ne le troubla-t-il guère. Ce n'était pas l'instant de remarquer les regards mauvais et hautains de messieurs les veneurs, ni ceux plus dédaigneux encore de leurs épouses; il ne s'agissait point de s'attrister au sujet de la malveillance particulière aux chétifs humains dès qu'ils sont à cheval--non, Marc était venu en Hariale pour plaire à mademoiselle Levaître. Il devait mener cette affaire à bien, non une autre, et sur-le-champ il l'entreprit. «Mademoiselle, répondit-il tout d'un trait, je suis très reconnaissant au baron Levaître d'avoir bien voulu m'accueillir; je désirais depuis longtemps chasser en Hariale, et surtout vous être présenté.»

Pauline Levaître eût pu s'étonner de cette lourde flatterie, au besoin s'en montrer choquée. Mais elle riposta de la seule façon que Marc n'eût point prévue: elle rit avec impertinence. Cela fut suivi d'un silence affreux. Caumais-Simier n'en laissait rien paraître, mais frémissait de joie. Tous les autres se taisaient également, en proie au délicieux plaisir de constater l'échec de ce fameux athlète. Quelques-uns songeaient même à se confier entre eux: «Après tout, le trouvez-vous si beau qu'on dit? D'ailleurs, je tiens de source sûre qu'il est tuberculeux, qu'il fume de l'opium et qu'il n'aime point les femmes...» quand une voix cria soudain, en appuyant sur l'a d'une façon comique: «Taïaut! taïaut!» C'était le cerf de chasse, le vrai, cette fois, qui venait de sauter à cent mètres de là. Tout le monde aussitôt de s'arrêter net, et de paraître oublier Marc. Les yeux brillèrent, les poitrines palpitèrent. Il faut savoir qu'en certains cas, à la chasse, on se doit de témoigner d'une ardeur profonde et d'un intérêt passionné, qui sont des témoignages appréciés de noble éducation, la preuve qu'on a toujours forcé des cerfs et des sangliers, qu'on tient ce goût de naissance, et qu'on mourra le jour où la République aura commis le dernier méfait de proscrire ce divertissement. En un mot, l'angoisse est de mise, en vénerie, comme les bottes à revers, et voilà pourquoi vous voyez tant de braves gens bouleversés dans les forêts de l'Etat.

Au bout de quelques minutes, on vit passer pesamment la meute désordonnée. Tout allait bien, et les veneurs se remirent en route, Pauline et Caumais-Simier devant, Marc à leur suite. Mais celui-ci ne regardait déjà plus tant la chasse que cette bizarre, que cette farouche et détestable Pauline qui lui causait une émotion toute nouvelle. N'était-ce pas la première fois qu'une femme non seulement le repoussait, mais encore le tournait en dérision, l'offensait? Quel plus sûr moyen de s'attacher une sorte de truand et de mauvais garçon comme lui, qui, pendant les semaines où il ne s'entraînait point pour quelque match, vivait au Ranch Bar parmi les Yvonne Saint-Cloud et les Adeline Demain, dans une débauche paisible et continue, sans tenir à l'une plutôt qu'à l'autre, et les confondant quelquefois. Car le crédit de Marc Thierry était grand auprès de ces demoiselles, et s'il ne pouvait espérer encore le succès d'un vieux clown ou d'un ténor ventru, il se classait du moins tout de suite après, sur le rang des lieutenants de cavalerie, au-dessus, c'est certain, des avocats célèbres, des journalistes, littérateurs, députés et autres hommes publics.

Quoi qu'il en fût, l'auraient-elles donc ainsi traité, ses amies du Ranch Bar? Se seraient-elles avisées de le bafouer impudemment devant dix personnes? Et pourtant, il se souvenait d'avoir courtisé quelques jeunes femmes--oh, bien rarement, et d'une façon qui n'était sans doute ni très spirituelle, ni très délicate. Mais... mais ce n'étaient là que des sottises. Marc n'avait régné que sur un troupeau de filles. Et il regardait avec un sentiment de colère et d'envie cette jolie bête fière, cette proie inconnue qu'il ne savait prendre.

«--Restez avec nous, monsieur Thierry, fit Caumais-Simier en se tournant négligemment sur sa selle; dès que nous rencontrerons la baronne, je vous présenterai.» Un huissier de cour eût déclaré du même ton: «Veuillez demeurer: vous verrez le Roi tout à l'heure.»

Marc poussa son grand cheval rouan au niveau de celui du marquis: «Je suppose, mademoiselle, dit-il en fixant Pauline, que mon titre de champion de France me nuit beaucoup. Un boxeur doit passer pour une brute...

--Bah, monsieur, vous vous occupez donc de boxe?»

Pauvre Marc! Peut-être se fût-il sauvé sur l'heure, sans saluer, sans même tourner la tête, si une fois encore un hasard de la chasse ne l'eût tiré de là:

«--Ah, chanta la plus mélodieuse voix du monde, vous voici donc, monsieur Thierry? Venez ici que je vous complimente; et nous prendrons ce cerf ensemble, si vous voulez...»

C'était Sylvie.

TROISIÈME PARTIE

LE CHANGE

I

L'hiver s'avançait. Les veneurs, en Hariale, rentraient après chaque journée de chasse revêtus de crotte ou ruisselants d'eau, les lèvres mortes et les doigts gourds, maudissant le beau cerf dédaigneux qu'ils n'avaient point pris et sur qui la forêt jalouse s'était refermée; mais parfois aussi rassasiés par le carnage de la curée, écoutant mourir la dernière fanfare et cheminant deux à deux, trois à trois, victorieux, paisibles.

Ils se séparaient aux crochets des routes, les uns regagnant leurs demeures éparses, les autres tirant vers la gare, et ceux-ci se hâtant davantage, car ils n'auront que le temps à Paris de se mettre en habit et de courir vers les Paillard et les Durand. Mais tous, que ce soit au son des tziganes ou devant les chenets, rêveront ce soir à la clairière dévastée où l'on a dépecé la bête; ils se rappelleront la meute hors d'haleine, et se reverront eux-mêmes plus semblables par la nuit tombante à des soudards couverts de fourrures et d'oripeaux qu'à des veneurs honnêtes: car les tuniques feuille-morte se sont rouillées sous la pluie et la bise, l'or des galons est éteint, le velours jadis gris des parements a passé, les grosses bottes se fendillent, le tricorne des piqueurs est bossué, et parmi ces visages brûlés par le froid, ces chevaux harassés, ces fouets usés, ces armes, le cerf eut bien l'air tout à l'heure d'être venu donner au plein milieu d'un parti de maraudeurs ou de bandits. Il n'avait vraiment manqué au tableau que quelques vieux fusils, un étendard déchiré, et deux ou trois de ces tambours trop hauts qui servent à faire rouler les dés pipés.

Et quelle métamorphose, à la chasse, de ces messieurs si corrects, si indifférents partout ailleurs, quel changement sur leurs physionomies! Tel qui ne va plus paraître au retour qu'un petit sot bien peigné, avait à l'hallali la grâce d'un Méléagre. Tel autre père de famille qui, dans son salon, ferait songer à quelque grave professeur de l'Université d'Iéna, évoquera l'image en forêt du plus déterminé preneur de loups. Mais un entre tous dont l'ardeur et la sombre mine vous eussent frappé, c'était assurément Marc Thierry.

Celui-ci ne manquait plus un rendez-vous, quelque temps, quelque froid qu'il fît. Il était fou de vénerie, ayant tout de suite ressenti le besoin furieux de conquérir, de traquer et d'abattre la bête poursuivie, de forcer la forêt, de la voler, de lui arracher son nourrisson vivace et farouche, royal dix-cors ou daguet au front insolent. Il galopait sans pitié, ne perdant guère les chiens de vue et faisant l'admiration du piqueur Monjoye.

«--Ce monsieur Thierry, disait celui-ci, a compris la besogne.»

Certes, il avait compris! Mais il restait cependant toute une partie de sa tâche où il réussissait moins bien, où sa chance l'abandonnait, où il allait échouer peut-être. Ah, que c'était oublié maintenant, le projet d'épouser Pauline Levaître! Et que si, dès le premier jour, Marc s'était tourné vers Sylvie, accueillante, souriante et aisée, il se demandait aujourd'hui s'il en obtiendrait jamais rien, il doutait de lui. Quel supplice pour un homme, véritablement un homme--une bête enfin!

Lorsqu'à son arrivée dans l'équipage, après que Pauline venait de lui infliger cet affront, Sylvie était survenue à point, ils avaient suivi la chasse côte à côte, puis, pendant un long retour à travers la forêt, causé presque en camarades. Marc racontait, non sans feu, ses prouesses et ses succès, Sylvie ripostait par les siens, ils échangeaient leurs triomphes. Ne prononçaient-ils pas de la même façon, d'ailleurs, ce mot sacré «le public»? Marc Thierry n'avait même point daigné voir de quel regard Pauline le suivit quand il s'en fut.

A la seconde chasse, tout alla bien encore. Mais à la troisième, Sylvie avait décrit toute sa vie; déjà elle pensait à autre chose, Marc ne l'amusait plus, c'en était fait de lui. «Eh bien, mon petit, lui demandait parfois un peu impatiemment Amédée Paqueret, que devient-on en Hariale?» Hélas, rien.

Au Ranch Bar: «Ce garçon-là végète, ma chère», disait avec mépris Blanche de Rueil à son inséparable Adeline, qui répondait d'un air plus magnanime qu'irrité: «Les Levaître l'abrutiront. Voilà tout ce qu'il y gagnera.»

Et pendant ce temps, l'insidieux François de Caumais-Simier se poussait, lui, sagement, correctement, endormant Sylvie à force de bonnes manières, et finissant par apprivoiser Pauline à force de patience.

Puis, il y avait aussi, il y avait surtout ce maudit château de Pontmorin, avec son écusson sculpté sur la porte, et le tas de meubles branlants et de bibelots qui s'y trouvait, et la vieille marquise qui vous y recevait, et cet odieux portrait à fraise d'un certain Simier que la reine Elisabeth aima, et devant lequel on se pâmait ridiculement. Sans parler de quelques douzaines de lettres à large sceau, de chartes et de bulles, dont François disait d'un ton insupportable: «Des papiers de famille, des chiffons....» Sans oublier non plus le récit que vous faisait la marquise de la vie et des aventures de ce fameux Jean de Simier, de cet ancêtre éternel, écrasant, assommant! Un hardi gentilhomme, d'ailleurs: conseiller du duc d'Alençon et son ambassadeur en Angleterre, séduisant la reine, affolant la cour, quatre fois assassiné, toujours sauf, ayant tué sa femme et son frère avec cela... Et la vieille dame vous racontait complaisamment ces horreurs de sa voix élégante et cassée, insistant sur l'énergie de ce forban parfumé, faisant bien remarquer la haute mine et le rire impudent qu'il eut, ajoutant qu'il avait aimé les arts et que la merveille du château, la petite Diane d'ivoire, venait de lui.

Oh, que Marc l'eût bien envoyée à la rivière, cette statuette qu'on ne cessait de lui vanter! Polie et achevée par quelque élève inconnu de Donatello, rapportée d'Italie en France, elle s'élevait sur son socle, svelte, forte et pure, avec son arc étincelant à la main. Une grâce divinement grave habitait son visage. C'était l'image même, avait affirmé Jacques Fouvier, de la Diane que jadis Pline le jeune, chassant un jour loin de Rome, entrevit, de la déesse qui, pour ce veneur pensif, «n'errait pas moins que Minerve sur les montagnes». On la regardait avec déférence, on n'osait y toucher. Elle semblait la protectrice du logis. Aussi Marc la haïssait-il tout spécialement.

Le château de Pontmorin se trouvait à égale distance de la forêt du Mahouleux et du Bois du Roy, sur la lisière d'Hariale, non loin des étangs où le cerf venait à l'eau le plus souvent. Or, un jeune homme aussi industrieux que François n'était pas, on l'imagine, pour avoir négligé l'avantage d'une telle position. C'étaient d'abord un veneur ou deux qu'il y avait priés à déjeuner les jours de chasse; puis on s'était mis à y goûter; puis enfin les réceptions étaient devenues régulières. Tout l'argent que les usuriers pouvaient encore prêter sur la Diane d'ivoire et les tapisseries devait ainsi passer en frais de table, mais c'était la plus sage des prodigalités, car on disait maintenant à l'équipage: «Vous n'étiez pas à Pontmorin aujourd'hui?» comme on eût dit: «Que vous est-il donc arrivé?»

Et François parvenait tout doucement à être de la sorte le personnage le plus influent en Hariale après Sylvie. Gaston Levaître y perdait encore en prestige, et Pauline s'en voyait moins assidûment recherchée, puisqu'il n'y avait plus un prétendant qui ne pensât: «Caumais-Simier l'épousera, parbleu, c'est évident.» Et de fait, il y paraissait bien. Marc observait cela comme tout le monde.

Comme tout le monde, oui, mais de plus loin pourtant, car on ne l'invitait pas à Pontmorin, on se détournait de lui, on affectait l'oubli--un lourd et cordial oubli. Une fois même, le cerf s'étant arrêté au pied du château, dans la douve débordée, François avait fait entrer chez lui toute la chasse et prié le baron de vouloir bien donner la curée dans sa cour. Et tandis que l'on commençait à dépecer:

«--Tiens, monsieur Thierry, dit François avec bonhomie, comme s'il s'apercevait soudain de cette présence infime, mais je n'ai pas eu jusqu'ici le plaisir de vous voir chez moi, il me semble.... Un oubli, un simple oubli.»

Marc était revenu, brûlant de dépit. Quoi! seul, sans appui, sans fortune, et tandis que le bruit fait autour de son nom s'éteignait déjà, lutter contre un équipage tout entier, contre cette poupée de François, son marquisat, ses ancêtres, son château de famille, son château, son château.... Marc se fût cru sauvé si Pontmorin eût disparu.

Le soir, au Ranch Bar, il apprit que Bob Milton, l'obstiné duelliste, venait pour la vingtième fois peut-être, d'envoyer une paire de témoins à quelqu'un. Mais pour le coup, l'affaire s'annonçait considérable, car l'adversaire n'était rien moins que l'héritier d'Illyrie.

«--Cela t'étonne, mon vieux? lui dit Bob. Mais j'ai raison, vois-tu, absolument raison. Cet imbécile a parlé contre les duels, en Illyrie, dans un banquet d'étudiants, et s'est permis de me blâmer, de me nommer! Je le provoque. Il ne me répondra pas, mais il y aura du bruit dans la presse, il y aura scandale. Et l'on saura là-bas, comme on le sait ici, qu'il ne faut jamais m'ennuyer, que je riposte toujours. Aussi, tiens, vois comme chacun me fait bon visage: c'est qu'on a peur. Dans la vie, ne te retiens pas, va. Traite tes pareils comme du bétail. Au fond, les hommes sont étonnamment lâches. Quand ils t'empêchent de passer, tape dedans. Si quelque obstacle te gêne, casse-le....»

En s'éveillant le lendemain matin, Marc trouva une petite carte impertinente de François, qui l'invitait à déjeuner pour la prochaine chasse. Il se rendit à Pontmorin au jour dit, et le marquis de Caumais-Simier put ainsi goûter le plaisir de le recevoir sans honneur, de lui désigner une place de figurant au bas bout de la table, de lui laisser constater bien à l'aise que ni la baronne Levaître, ni Pauline, ni même Gaston n'assistaient au repas, qu'il n'y avait là que le fretin de l'équipage, tout ce dont on ne se soucie qu'à la fin des fins. En outre, il fallait manger vite, le temps pressait, ces dames eussent pu attendre au carrefour de la Biche d'Ambre où était le rendez-vous. Bref, on se trouva au salon, les tasses de café en main, avant que d'y avoir pensé.

«--Le jockey Marc Trell vient d'acheter le château de la Rochepaille, disait quelqu'un.

--Et quel âge a-t-il, ce millionnaire?

--Dix-neuf ans.

--Parfait, répondait la marquise. Jadis, on eût fait dîner un jockey à l'office. Mais bientôt les palefreniers et les acrobates feront frapper monnaie.»

François affecta de changer la conversation: «Voyons, maman, allons-nous en, êtes-vous prête? Il faut partir, ou l'on attaquera sans nous.» Le temps de revêtir sa fourrure, et la marquise monte dans la victoria, les invités enfourchent leurs chevaux, qui attendaient en tournant dans la cour, puis on se met en route, au petit trot.

Mais bientôt: «J'ai, déclare Marc, laissé mes gants au salon. Allez toujours: je retourne les prendre et vous rejoindrai.»

Ce fut une vieille servante qui accourut au bruit que fit le grand cheval rouan en entrant sous la voûte, en passant sous le détestable écu des Simier.

«--Monsieur a oublié quelque chose?

--Oui, mes gants.

--Que monsieur ne descende pas, je vais les chercher. Où monsieur les a-t-il mis?

--Non, j'irai moi-même, cela sera plus vite fait. Qu'on tienne seulement mon cheval pendant ce temps-là.

--Mais, monsieur, le cocher conduit madame, le valet de chambre vient de partir en carriole pour le village. Je suis là toute seule à déjeuner.

--Ne vous inquiétez pas, il ne bougera point. Il est très sage quand on le tient en main. Prenez-le ici, comme ceci....»

Marc escalade donc l'escalier, ouvre la porte du salon, s'arrête.... C'était une pièce toute garnie de tapisseries, jadis tendres et fraîches sans doute, mais aujourd'hui bien vieilles, bien gâtées, montrant leur trame et d'ailleurs dépareillées, car si Alexandre le Grand y défaisait Darius sur deux panneaux, on y voyait sur le troisième une crèche, un enfant Jésus, l'âne et le b½uf en extase, S. Joseph qui se réveillait, et ces trois déguisés de rois mages dont le cortège se déroulait encore tout le long d'une portière, jusqu'à la cheminée. Présidant à ces pieux ébats comme à ces fêtes guerrières, la statuette divine s'érigeait à la place d'honneur, et tandis qu'un reflet du foyer teignait en pourpre l'or fin de son arc: «Barbare, que viens-tu faire?» semblaient dire à l'intrus ses yeux peints, sa lèvre hautaine.

Mais celui-ci s'en souciait peu. Rapidement, il avise ses gants, les met dans sa poche, et, se saisissant des pincettes, choisit dans la cheminée la plus rougeoyante des bûches; puis, après avoir doucement renversé le garde-feu, il dépose avec soin ce tison brûlant sous le plus proche fauteuil. Ce meuble bas et dont l'étoffe traînait, se trouvait tout à côté de la portière aux rois mages: c'était parfait. Il ne restait plus qu'à parsemer les cendres sur le tapis et le garde-feu, comme si la bûche avait roulé. Là... Marc se recule pour examiner son travail, et satisfait, sort, referme la porte, descend posément l'escalier, se met en selle, et s'éloigne sans hâte, au petit galop, tranquille, résolu, simple. Il avait accompli ce qu'il avait voulu. Et maintenant, où diable le cerf s'était-il sauvé? Voilà ce qui importait.

La chasse fut particulièrement dure ce jour-là. L'animal fuyait aux quatre coins de la forêt, rusait, se cachait parmi des troupeaux de biches; il y eut des changes, on revint sur ses pas, on tourna sur soi-même. Il allait faire nuit. Les chiens suivaient follement tout le gibier qu'ils rencontraient. Le maître d'équipage était exaspéré: «Eh! cria-t-il à un bûcheron qui courait, où allez-vous? Holà, voyons, qu'y a-t-il? Vous finirez par couper les chiens, sacrebleu!

--Mais, monsieur le baron, il y a le feu là-bas, regardez...»

Une lueur en effet, comme d'une grosse topaze rose, commençait de poindre à l'horizon. François, qui se trouvait là, se mit au trot instinctivement lorsqu'il vit de quel côté la lueur s'élevait. On le suivit.

«--Ah! monsieur, s'écria un garde qui passait, c'est à Pontmorin, paraît-il!» François blêmit, poussa son cheval. Les veneurs s'échelonnèrent le long du chemin. On approcha d'un village: «Vite, monsieur le marquis, c'est chez vous...» François partit comme une flèche.

Tout le pays courait maintenant, femmes, enfants, gars laissant l'ouvrage commencé, vieux se hâtant sur le sol inégal, c'était comme une déroute par les champs, par les prés et le long des taillis déjà sombres, vers l'incendie qui peu à peu envahissait le ciel et repoussait la nuit.

Cependant, en Hariale, bien loin de Pontmorin, le piqueur Monjoye, abandonné de tous, hurlait toujours, et ne cessait d'appuyer ses chiens.

«--A la voie, mes beaux, criait-il, à la voie, aoh, aoh, aoh... Ah, vous êtes toujours là, monsieur Thierry? Vous ne quittez jamais, au moins, vous... Eh quoi, leur feu, cela ne nous regarde point! D'ailleurs, monsieur le baron n'a pas donné l'ordre d'arrêter. Et puis une chasse, une fois commencée, c'est comme la messe, il la faut mener jusqu'au bout.

--Jusqu'au bout, Monjoye, jusqu'au bout!»

Ils prirent leur cerf à deux lieues de là, dans un carrefour obscur, et le farouche Monjoye sonna triomphalement, pour eux tout seuls, les fanfares réglementaires.

II

Le feu dura jusqu'à sept heures. Au début, ce fut magnifique: l'incendie rutilait et ronflait dans les ténèbres avec furie, on savait qu'il n'y avait plus personne au château, et toute la chasse demeurait là, assistait au spectacle comme si on l'y eût priée par invitations. On se disait d'un air compatissant: «Quelle horreur, croyez-vous!» mais on pensait: «C'est de toute beauté, et je vais raconter cela ce soir à Paris.» Une animation extraordinaire régnait; on s'agitait, on parlait haut.

Quelque poutre même étant tombée au plus fort du sinistre, une gerbe de flammes jaillit jusqu'au ciel, et ce fut à peine si l'on se retint de pousser un de ces «ah» d'extase dont on salue les pièces inattendues dans les feux d'artifice.