Couplées: Roman

Part 4

Chapter 43,842 wordsPublic domain

En Hariale, pas d'hésitation possible: le jeune marquis n'eût su faire un autre choix que Pauline Levaître, en qui toutes les perfections s'étaient rencontrées puisqu'elle unissait à beaucoup d'argent un fin visage, un corps élégant et tôt ou tard la possession de magnifiques forêts de chasse. Que Gaston Levaître prenne seulement une petite fluxion de poitrine pendant quelque interminable bat-l'eau ou dans un mauvais carrefour--et François s'imaginait déjà grand seigneur en Valois, dans ce même pays où jadis ses lointains ancêtres avaient commandé de pair avec les ducs de Guyenne, princes du sang.

D'ailleurs il aimait à peu près Pauline. Il l'avait élue. Il l'avait destinée à devenir marquise. Il lui en savait gré d'avance, et lui prêtait en quelque sorte tendrement, avant la lettre, ses armoiries et son nom. Vous l'eussiez surpris en insinuant que ce n'était point là de l'amour, et même vif.

Deux petites lieues séparaient le château de Pontmorin du village de Vaille, également situé en lisière de la forêt et où se trouvait le chenil de l'équipage d'Hariale. François fit atteler son tonneau et se rendit rapidement au cottage que Gaston Levaître y occupait près des chiens. Le marquis préférait trotter en voiture que de monter à cheval, se voyant forcé, s'il se mettait en selle, d'enfoncer cruellement son chapeau sur sa tête, ce qui gâtait toute l'harmonie de sa personne, au lieu qu'il s'entendait délicieusement à conduire un poney de cet air négligent et à demi éc½uré qui vous achève un élégant.

Il trouva Gaston Levaître en train de fumer sa pipe et de considérer un grand feu de bois dans sa cheminée. M. le baron attendait sa petite amie qui devait tout à l'heure arriver de Paris. Mais François eut tôt fait de rompre ces doux projets.

«--Mon cher Levaître, lui dit-il, savez-vous qui j'ai rencontré hier à Paris? Paqueret, plus agité, plus affairé que jamais. La taille pincée dans son pardessus, le pantalon bien tiré sur sa guêtre, il semblait rajeuni de dix ans. Naturellement, je lui parle aussitôt de la rencontre prochaine entre son fameux champion Marc Thierry et Sam Hawson, et devinez ce qu'il répond? «A ce propos, me dit-il, je voulais justement vous écrire. J'ai demandé à Sylvie une invitation aux chasses pour Marc Thierry. Moi, vous comprenez, je n'ai pas le temps d'aller en Hariale; je n'ai pas une heure à moi. Dans ces conditions, je me suis permis de compter sur vous pour présenter Marc à l'équipage la première fois qu'il ira chasser. Nous dînerons ensemble d'ici là. Cela ne vous ennuie pas trop? Merci d'avance...» Et le voilà parti. Comment trouvez-vous cette fantaisie? Assez coquette, n'est-il pas vrai?»

Le plafond se fût écroulé que le baron n'en eût pas été plus abasourdi. En un instant il se trouva au même point d'indignation que François, mais dans un plus grand désarroi. Car enfin Amédée Paqueret, en tant que journaliste, et surtout en tant qu'ami le plus intime de Sylvie, était à ménager, diable! Toutefois, moins de deux heures après cet entretien, Gaston avait traversé la forêt d'Hariale et sonnait à la porte de sa belle-s½ur, résolu à montrer la plus insigne fermeté.

Car il avait bien réfléchi en route et s'était rappelé les paroles convenables et voilées, fort nettes cependant, par lesquelles François de Caumais-Simier avait pour ainsi dire conclu avec lui un pacte défensif et offensif, naguère au Café de Paris, dans le but d'épouser sa nièce. «Je m'engage, lui avait à mots couverts signifié cet intelligent jeune homme, à ne jamais vous disputer le titre de maître d'équipage auquel je pourrais prétendre comme gendre de Sylvie; à ne jamais pousser ma belle-mère à mettre le nez dans les comptes du Rallye-Vaille; à vous laisser, comme jadis, le soin des locations, dommages et intérêts, entretien des hommes, chiens, chevaux; à ne point faire diminuer l'imposante somme remise chaque année à cet effet, mais plutôt à l'augmenter au contraire; à ne pas davantage conseiller à Sylvie de vous réclamer le loyer de cette jolie maison que vous occupez à Vaille, près du chenil, et qui lui appartient; à ne pas vous reprocher non plus les petites horreurs et peccadilles dont votre vie passée, je le sais, n'est pas exempte...» En échange de ces incomparables avantages, Gaston avait promis son appui. Il fallait tenir.

D'autant qu'un nouveau gendre, voire un amant, le ruinerait si aisément, vu la nature exaltée, capricieuse et fantasque de Sylvie! N'importe quel inconnu pouvait en somme le faire rejeter au pavé de Paris, sans argent et presque sans honneur, tel enfin qu'il vivait avant la mort de son frère, alors que n'étant pas maître d'équipage, on l'ignorait. Surtout si cet intrus venait maintenant à se présenter sous la forme d'un aventurier, d'une espèce d'athlète professionnel, d'un assassin, d'un homme qui n'était pas du monde! Non, non, il importait à la dignité de l'équipage, comme l'avait si bien dit François, d'empêcher ce scandale.

«--Tiens, bonjour, s'écria gaîment Sylvie lorsqu'il entra. Par exemple, il est étonnant que vous me trouviez: je vais à Paris tout à l'heure et n'en reviendrai qu'après-demain. Qu'est-ce qui vous amène? Voulez-vous voir Pauline? Elle est là-haut dans sa chambre...

--Non, ma chère Sylvie, je préfère que nous soyons seuls au contraire. Je venais...

--Quel air solennel! Mais tenez, (et Sylvie prit sur un guéridon, devant elle, une enveloppe cachetée) voilà une lettre qui vous était destinée. J'allais vous la faire porter: c'est pour vous prier d'envoyer à Marc Thierry une invitation pour les chasses.»

Gaston ne s'attendait pas à commencer les hostilités d'une façon si prompte, ni si directe. Il se trouva déconcerté, mais répondit pourtant d'un air encore assuré: «Eh bien, voilà précisément en quoi je tenais à vous prévenir le plus amicalement possible--car je savais que vous deviez m'envoyer ce message. Il me semble incorrect, je crois qu'il ne serait pas convenable de recevoir en Hariale ce Marc Thierry.

--Pourquoi donc?

--Parce que c'est un baladin, ma chère, presque un virtuose de cirque. Qu'il explique donc d'abord d'où lui viennent les douze mille francs de son match avec Sam Hawson? Mais il est payé, voyons, pour aller se faire ainsi casser la figure devant mille personnes... Sans parler de sa vie privée, qui ne fut jusqu'ici que réclame, puffisme, publicité, cour d'assises. Non, nous ne pouvons le présenter à l'équipage.

--Ces raisons seraient bonnes pour d'autres. Moi, je m'en moque. Il me plaît de voir ce garçon-là, je l'invite.

--Mais on nous montrera au doigt. Comment se fait-il que vous ne le sentiez pas? Pour moi, je vous déclare que je ne saurais me prêter à cela, ni consentir à envoyer cette invitation.

--Vous n'y consentez pas!»

O Parisiens qui adorâtes Sylvie Montreux, peuples européens qui l'applaudîtes, vous tous qui l'avez escortée, chantée, portée aux nues, que ne fûtes-vous là pour assister à l'un de ses plus saisissants, à l'un de ses plus brusques et admirables changements de physionomie! Quelle colère subite sur ce beau visage, quelle expression de tyrannie et de mépris dans ces yeux sombres!

«--Vous n'y consentez pas! Je crois, ma parole, que vous me faites la leçon! Ah çà, oubliez-vous que vous êtes maître d'équipage dans ma forêt, que vous faites les honneurs chez moi, que vous logez même chez moi? Et vous refuseriez d'inviter qui j'invite?

--Pardon, ma chère amie, je n'ai pas dit...

--Si, vous avez dit! Vous avez fait à ce Marc Thierry des reproches bien étranges, entendez-vous, Gaston. Car je vous connais, moi. Votre frère m'a conté votre histoire; et je n'ignore pas où vous en étiez lorsque Etienne mourut, où vous en seriez demain si nous nous fâchions. Marc Thierry travaille, gagne de l'argent? Beau grief! Quel que soit son métier, cela me semble tout aussi digne que d'avoir perdu sa fortune au tripot, ou que d'avoir traîné un conseil judiciaire jusqu'à la quarantaine: car c'est Etienne finalement qui vous l'a fait lever, je le sais. Marc Thierry est cité dans les gazettes? Allons, qui de vous autres ne souhaiterait de l'être? Et Marc Thierry enfin a sur la conscience une mort d'homme... Eh bien, après? Ne me forcez donc pas à vous rappeler que s'il a réellement, lui, passé en cour d'assises, vous avez été à deux doigts, vous, après cette affaire de jeu au Cercle des Nations... Personnellement, voyez-vous, je préfère les assises à d'autres tribunaux, chacun son goût.»

Le silence tomba lourdement.

«--Ecoutez, continua Sylvie au bout d'un instant, je me suis laissée emporter. Donnez-moi la main, Gaston. Et oublions tout cela, voulez-vous? Accueillez bien Marc Thierry, pour me faire plaisir, là--et tout est fini. Tenez, embrassez-moi. Je vais faire appeler Pauline. Et les chiens, au fait, comment vont-ils?...»

Gaston Levaître revint à son cottage de Vaille. Il y trouva sa petite amie qui se chauffait tranquillement les mollets au feu.

«--Ah, ma pauvre chérie, soupira-t-il avec mélancolie, le monde ne tourne pas bien. Tout s'y passe de mal en pis. Voilà maintenant qu'on invite les forains à chasser... Oui, Marc Thierry, tu sais, le boxeur, le paillasse, ma belle-s½ur veut le voir en forêt.

--Tiens, je la comprends... Il est beau.

--Peuh...

--Oui, mon vieux, et crânement, et de partout...

--Enfin, c'est comme une bête, un cheval! Espérons au moins qu'il se cassera les pattes, ou la figure--puisqu'il n'a que ça...»

Et le baron Levaître haussa douloureusement les épaules: mais l'invitation pour Marc Thierry partit le soir même.

IV

«Le _Pneu!!_ Le _Pneu!!_ Résultat du match Thierry-Hawson!!! Victoire française!!! Le _Pneu!!_»

Le triomphe de Marc fut ainsi hurlé par les rues dès cinq heures du soir. Vociférant et portant sous le bras la bonne nouvelle, les camelots couraient comme des possédés tout le long des trottoirs, afin que de ci, de là, un passant arrêtât leur furie et s'offrît pour un sou le plaisir d'aller lire à la lueur d'un bec de gaz le récit fraîchement imprimé du combat.

«--Plus de douze cents assistants.... On eût entendu battre les s½, lorsque les deux champions s'avancèrent l'un contre l'autre... Très pâles.... Enfin le chronométreur prend le temps: ils ferment les poings, ils commencent... Le visage de Marc bientôt couvert de sang, mais l'énergique garçon garde continuellement l'offensive.... A la dixième reprise, un involontaire coup de genou met fin à tout le combat: l'Anglais s'affaisse, ne peut se relever.... Marc acclamé....» Suivaient quelques commentaires lyriques sur le vainqueur et les méthodes françaises, si imprudemment méprisées et traitées par nos voisins de danses et de niaiseries.

Or, de tous les Parisiens qui achetèrent le _Pneu_ ce soir-là, un des plus enthousiastes fut assurément le patron du Ranch Bar. Il s'était déjà fait téléphoner de Neuilly la nouvelle, et tenait encore à connaître scrupuleusement la relation de cette grande journée. Ce n'était pourtant pas qu'il entendît mot à la science des coups, ni même qu'il s'intéressât en rien à ce genre d'études; mais il savait que Marc allait sans aucun doute venir dîner au Bar, peut-être même qu'il y souperait, traînant derrière lui la suite de reporters, de femmes, de badauds, de snobs, les innombrables Milon de Crotone et terreurs en habit qui allaient se faire un devoir de ne point le quitter de la nuit, et, pour mieux fêter son triomphe, manger, boire, se griser, enrichir les tziganes, tutoyer les maîtres d'hôtel, payer de folles additions. Le propriétaire du Ranch Bar devait beaucoup de reconnaissance à Marc Thierry.

Celui-ci avait ses habitudes dans cet établissement. Il y prenait tous ses repas; c'était là qu'il vivait de régime des mois durant, et là qu'après ses succès il se livrait à de glorieuses ripailles, parmi une nuée de jeunes élégants qui ne cessaient de parler chevaux que pour s'entretenir de muscles, de records, de têtes brisées, de rôdeurs mis en déroute et d'aventures terribles. On se regardait d'un air héroïque et provocateur au Ranch Bar; on n'y marchait que le nez au vent, les épaules carrées, le torse élargi, la taille haute: il fallait y être herculéen, ou en sortir. Les filles s'y plaisaient, et jusqu'aux plus cotées: on les traitait à la souteneur, c'était le genre; mais ces façons leur agréaient assez, et elles couraient la chance de trouver dans ce cabaret luxueux, pendant la saison, outre les plus notoires ivrognes de Paris, le fin régal de quelque lutteur professionnel ou du jockey le plus récemment mis à pied, voire même, parfois, l'aubaine d'un clown célèbre, qui ressemblait à un vieil acteur tragique et que ces demoiselles s'arrachaient.

Marc Thierry se trouvait donc nourri sans bourse délier, à peu de chose près. Mais c'était lui en vérité qui, voilà sept ans, avait amené chaque jour les cow boys, engagés alors au Cirque voisin, boire du gin et des bocks dans le petit café nommé Ranch Bar en leur honneur. A cette époque, Marc, très jeune mais en passe déjà d'être connu, ne quittait point ces gens-là; il avait appris d'eux à sauter à cheval, et à se servir d'un revolver ou d'un lasso avec beaucoup de talent. La mode vint bientôt d'aller prendre son cocktail coude à coude avec les cow' boys: les courtisanes s'y mirent, et le lieu fut consacré. Il était juste que le patron sût gré à Marc de l'avoir ainsi lancé, et voilà pourquoi il lui faisait pension.

Aussi Marc habitait-il pour ainsi dire dans cette maison. On l'y visitait, on l'y glorifiait. Lorsque, pendant l'Exposition, à peine revenu de son service militaire et désireux d'inaugurer sa rentrée à Paris par un coup d'éclat, il avait eu l'audace folle de tuer le taureau dans une fête de charité, aux Arènes de Boulogne, c'était au Ranch Bar que ses amis et ses admirateurs lui avaient offert un banquet. Ce fut encore au même endroit qu'on vint le féliciter et le porter presque en triomphe quand la Cour d'assises de Caen l'acquitta du crime d'homicide: il avait au moyen d'une bouteille pesante, brisé le crâne d'un sot nommé Maxime Alain, qui s'était risqué jusqu'à le provoquer, et même jusqu'à le gifler. L'origine de la querelle n'étant autre que la jolie et populaire Yvonne Saint-Cloud, l'opinion publique avait faibli. On s'attendrit, on pactisa: «C'est une dispute d'amoureux, un peu prompte. Puis la victime avait assailli ce pauvre Marc. Circonstance atténuante. Crime passionnel.»

Cette fois encore, il ne pouvait être question d'un autre restaurant pour le nouveau banquet que les organisateurs du match décidèrent sur-le-champ d'offrir dès le lendemain au vainqueur. De sorte que l'heureux patron supputait des menus tout en apprenant par c½ur le _Pneu_ et autres feuilles du soir qu'il se faisait acheter

Vers six heures, les fiacres commencèrent à s'arrêter devant la porte. Les journalistes entraient, affairés, et les habitués en souriant; chacun d'eux croyait avoir déconfit Sam Hawson. «Eh bien, est-il là?--Que fait-il?--Il dîne ici, n'est-ce pas?--Il a dit qu'il allait venir.»

Enfin, à six heures et demie: «Le voilà!» Il apparut, riant comme un enfant, jetant à l'un son pardessus, à l'autre son chapeau, sa canne, serrant les mains, recevant les femmes dans ses bras. Son ancienne amie, Yvonne Saint-Cloud, pleurait: «Mon grand, mon grand!» balbutiait-elle. Blanche de Rueil et Adeline Demain s'embrassaient, les larmes aux yeux, et embrassaient aussi leurs deux petits amants, puis tout le monde, comme si elles eussent retrouvé l'enfant prodigue. Des reporters qui n'avaient pas vu le combat se faisaient présenter, crayon en main. Marc les accueillait avec beaucoup de cordialité:

«--Messieurs, leur disait-il, je suis à vous. Mais je meurs de faim, et surtout de soif. Laissez-moi commander mon dîner et le champagne. Et en attendant que nous buvions ensemble à la santé de Sam Hawson, tenez, demandez à ces dames de vous répondre. Elles le feront mieux que moi, et cela ira plus vite.»

Odette Partout, la maîtresse du fameux duelliste Bob Milton, regardait Marc de tous ses yeux et en restait saisie: «Dieu! s'écria-t-elle, qu'il est beau!» Et en effet, dans son smoking, la peau brune, les yeux durs, Marc avait cet air de force irrésistible qui terrifie délicieusement les dames. A voir même son front bas et son nez grec, certains envieux ajoutaient: «C'est la brute.» Mais ils ne formulaient point ce jugement tout haut. Sans l'avouer, on craignait les mains homicides de Marc, ces mains rudes et noueuses, dont l'une était cerclée au poignet d'une gourmette d'or. Il n'y avait pas ce soir-là jusqu'à son menton déchiré et jusqu'à ses pommettes écorchées qui ne lui donnassent un aspect violent et cruel, propre à frapper les imaginations.

Cependant Yvonne Saint-Cloud, très flattée de sa mission, renseignait gravement l'un des journalistes: «Oui, monsieur, à quinze ans il avait déjà établi des records qui ne furent battus que beaucoup plus tard...

--C'est lui, continuait Adeline, qui s'en est allé à la nage, un matin, absolument seul, de Fécamp à Yport. C'est long, vous savez, en pleine mer, quand on n'a personne avec soi, et qu'on regarde les vagues, et puis les vagues, et encore les vagues: il n'y a pas de quoi rire.

--Ecrivez aussi, ajoutait Blanche de Rueil, qu'étant dragon il obtenait des permissions à force de risquer sa peau, et qu'on se le prêtait entre garnisons, tant il était bon pour les raids à cheval...»

Là-dessus, le champagne arriva. Les jeunes demoiselles cessèrent aussitôt d'instruire la postérité, des toasts furent portés au vainqueur, à Paqueret, à l'Angleterre, aux assistants, à qui voulait.

Constant Bussat, bouffon indispensable à toute fête, survint à ce moment. Bref, la soirée, la nuit passèrent, et le jour se levait que nul ne songeait encore à cesser de célébrer cet événement mémorable. Mis en verve par un vieux brandy, le père Patt, marchand de chevaux, vendit là d'un seul coup deux bêtes à Marc. Il n'y avait pas une heure qu'il venait de faire sa connaissance: «Mon garçon, dit-il, je ne vous vends pas mes chevaux, je vous les donne. Emmenez-les, essayez-les, chassez dessus et je ne veux pas de votre argent si vous ne les trouvez pas bons. Ce sont des rochers, mon garçon, ces animaux-là!»

Le lendemain, au banquet, des hommes solennels, les pères conscrits de la république des sports, congratulèrent Marc officiellement. Ne traitons pas légèrement cette république; elle a son opinion, sa presse, ses usages, son code, une administration bien rétribuée, une langue spéciale; on y compte des citoyens innombrables, des riches et des pauvres, des sincères et des escrocs; les bavards et les réformateurs ne lui manquent pas, les abus y sont fréquents. C'est un Etat.

Il y avait d'ailleurs autour de la table des personnages considérables et chenus, le général Rondion, directeur des haras du Poitou, le vieux comte de Bagy, qui avait été Grand Ecuyer de l'Impératrice, lord Cunnigan, Amédée Paqueret, puis le président de l'A.G.F., de l'U.I.S., du R.P.C. Le moyen qu'une telle assemblée parût occupée de sujets frivoles! Aussi bien cette époque est-elle bien lointaine où l'on traitait les exploits sportifs ainsi que de dangereuses folies réservées aux viveurs et aux cerveaux brûlés: on pariait alors que celui-ci n'en reviendrait pas, que tel autre se casserait les os. Aujourd'hui, on enregistre les records, on en fait des procès-verbaux, et si l'on se tue, c'est un accident du travail, et voilà tout.

Lorsqu'on en fut aux cigares et aux liqueurs, une carte fut remise à Amédée Paqueret: c'était celle du marquis de Caumais-Simier. L'ingénieux François s'était dit en effet: «Cédons. Suivons le flot. Ce baladin a la veine. Il viendra donc en Hariale, mais patronné par moi: qu'il soit au moins mon obligé.» Aussi, sans accepter d'assister au banquet, s'était-il bien promis pourtant d'y paraître cinq minutes vers la fin. Ce n'était point du reste déroger: aller en un tel jour serrer la main de Marc, était-ce autre chose que de venir caresser l'encolure du gagnant après le Grand-Prix? Le sport excuse toutes les familiarités.

François fut à son ordinaire la correction même. Après un compliment bref et fort bien tourné: «Je sais, monsieur, dit-il, que vous êtes attendu en forêt d'Hariale. Ce sera moi, si vous le voulez bien, qui aurai le plaisir de vous présenter au baron Levaître et à l'équipage.»

V

Et voilà comment, par une belle matinée d'hiver, Marc Thierry se trouvait en forêt d'Hariale.

Il chevauchait sur un grand diable d'animal rouan, non d'ailleurs l'un de ceux que le père Patt lui avait vendus pendant l'orgie du Ranch Bar, Amédée Paqueret s'étant mis du marché en effet, ayant été chez le maquignon et lui ayant dit: «Mon cher Patt, Marc Thierry est mon ami. Il se dispose à chasser tout l'hiver avec le baron Levaître. On ne peut ignorer dans l'équipage que c'est moi qui l'ai fait inviter, moi qui l'envoie. Or, vous n'espérez point, j'imagine, que votre proposition de la nuit dernière soit sérieusement prise en considération. D'abord, vous étiez tous ivres-morts...

--Voilà qui est vrai, monsieur Paqueret. Cependant M. Thierry a bel et bien acheté.

--Peut-être. Mais vous n'ignorez pas mes relations, mon influence, l'intérêt qu'il y a pour vous à gagner les faveurs de deux organes tels que la _Race Pure_ et le _Pneu_... Or, en raison de cela, considérez notre jeune vainqueur comme votre propre fils. Les chevaux que vous lui avez fait voir ne sont pas assez beaux, et ne me semblent pas assez bons. Je vous donne huit jours pour nous présenter, moyennant un prix dérisoire, deux merveilles. Et puis, après cela, venez me parler aux bureaux du journal. Vous n'aurez pas à vous plaindre...»

Prompt à entendre à demi-mot, le père Patt avait donc découvert pour Marc ce grand rouan osseux, ainsi qu'une jument trapue dont un pair du Royaume-Uni se fût contenté. En même temps, Amédée Paqueret faisait embaucher à Hariale-sous-Bois un jeune lad nommé Ralph qui, chassé de partout pour son inconduite, allait se trouver trop heureux de n'avoir plus que deux chevaux à soigner, un maître à suivre à travers bois et ses anciens patrons à narguer dans le pays. Ce Ralph serait excellent pendant un an au moins, et saurait dire à monsieur pour les premières chasses: «Que monsieur prenne à droite; à gauche maintenant...», car monsieur ignorait totalement le plan de la forêt dans laquelle il lui fallait se distinguer.

Enfin, quinze jours durant, Paqueret prit la peine d'instruire son pupille en vénerie, et ne dédaigna même pas de le conduire en personne chez le tailleur, auquel il expliqua:

«Tous vos clients sont plus ou moins cacochymes, débiles, voûtés, bancroches ou ventrus. Voici par contre le vainqueur de Sam Hawson, qui représente le plus haut degré de perfection plastique pour un homme. Il va chasser; habillez-le.»

Le tailleur se piqua de montrer tout son génie, et s'inspirant à la fois du goût le plus éprouvé comme de la plus certaine tradition, sut costumer Marc, le culotter de blanc comme il convenait, le mouler dans une longue tunique, le mettre à la mode enfin de ces cavaliers impassibles et gourmés qui, sur les estampes anglaises et les keepsakes romantiques, vont maîtrisant des montures à col de cygne, et suivent un damné renard à travers champs.

De sorte qu'également satisfait de ses habits neufs, de ses deux chevaux et de sa gloire impudente, Marc n'avait même pas le soupçon qu'un être sous le ciel lui pût nuire ou résister. Rien qu'à se sentir vivre, il triomphait.

«Paqueret, se disait-il brutalement, simplement, veut me marier dans l'équipage Levaître. Quel est son intérêt? Je n'en sais rien. Mais peu m'importe. J'épouserai cette demoiselle Pauline. Paqueret a fait ma carrière, en somme, et s'il lui plaît à présent que je devienne millionnaire, soit.»

Qu'est-ce d'ailleurs qu'un héros comme Marc, qu'est-ce qu'un champion? Un homme à qui l'on dit depuis des années: «Fais ceci, vis de telle manière. A tel moment tu donneras ton effort. Et tu vaincras.» Poussez-le de même dans la vie. Il obéit encore, il réussit.