Part 3
Quant à la méthode à suivre, eh bien, mais Jacques Fouvier l'avait démontrée. Puisque cette étrange petite Pauline s'attachait régulièrement à tout galant que Sylvie distinguait; puisque ce phénomène, quelle qu'en fût la raison, était invariable, il n'y avait qu'à diriger Marc Thierry vers Hariale-sous-Bois: si d'aventure il plaisait à Pauline du premier coup, tout allait bien; s'il plaisait à Sylvie, tout allait mieux encore; et s'il déplaisait à toutes deux, Paqueret, mon Dieu, perdait la partie, voilà tout. Combien d'autres, plus graves, n'avait-il pas ainsi perdues, depuis l'Empire!
Mais quoi! l'ancien propriétaire de Richenoire et de Vouzy sentait se réveiller en lui son légendaire entêtement. Et l'homme juste et bon qu'était aussi le vieil Amédée approuvait tout bas: Pauline, se disait-il, est jolie, Marc l'aimera, ils seront heureux.... Là s'arrêtaient du reste ses réflexions sentimentales, car si les gens de sport sont certainement imprégnés de cet esprit que Pascal nomme géométrique, on les sait beaucoup moins pourvus de cet autre que le même philosophe appelle de finesse.
A Paris, Amédée Paqueret prit un fiacre et se fit ramener directement chez lui. Mais hélas, rien, dans son petit appartement, n'était pour calmer sa fièvre, ni pour donner un autre cours à ses méditations. Il n'y avait en effet, accrochés à tous les murs, que des souvenirs de Richenoire et de Vouzy, plans, dessins, tableaux représentant de vastes pâturages, profils innombrables d'étalons et de poulinières, groupes de lads, photographies d'entraîneurs et de jockeys; sur toutes les tables reposaient ici des reliques de chevaux célèbres, là des objets d'art, gagnés en prix, et dans la chambre à coucher même de Paqueret pendait, au chevet du lit, le portrait de ce fameux Jugurtha, qui s'était si malencontreusement cassé la jambe le matin du derby d'Epsom.
Ajoutons qu'une victorieuse dépêche de Marc arriva juste à point pour délier les derniers scrupules: «Triomphe partout, disait le télégramme. On me propose nouveaux défis. Les battrai tous. Serai au journal demain dans la journée.»
Allons! il serait criminel de ne pas faire la fortune de ce garçon-là. Et Amédée Paqueret, définitivement résolu, s'endormit peu à peu sous l'image tutélaire de Jugurtha, en qui Jacques Fouvier n'eût pas manqué de reconnaître quelque dieu lare ou pénate, quelque génie, d'ailleurs défavorable et funeste, du foyer.
DEUXIÈME PARTIE
A LA VOIE
I
Le grand projet d'Amédée Paqueret venait à peine d'éclore depuis quelques jours dans sa cervelle aventureuse que M. Ernest Antonin, professeur de troisième au lycée François Ier, se présentait chez M. Rodolphe Thierry, proviseur du même lycée. M. Antonin semblait à la fois fort mécontent et profondément affligé! Il portait sous son bras une liasse épaisse de journaux et de revues illustrées.
«--Qu'est-ce donc que cela, mon ami? fit M. Thierry avec le plus amène sourire. Les feuilles publiques se seraient-elles par hasard souciées de notre cher lycée? Ne craignez rien; vos intérêts et ceux de vos collègues me sont précieux à trop juste titre, et s'il le faut, je me ferai moi-même échotier, je répondrai:
_Si quid opus fuerit, scis me non esse rogandum_...»
M. le proviseur se trouvait en verve ce matin-là. Il eût encore cité quelques textes et parlé avec bonhomie de son cher lycée, de ses chers collègues, de leurs chers élèves et des chères études--car à mesure qu'un homme avance dans l'enseignement, son langage gagne en onction, et le nombre des choses qui sont chères à un professeur croît en raison directe du traitement qu'il touche; mais M. Antonin, qui tourmentait impatiemment d'une main grasse sa petite barbe en pointe, coupa tout net l'éloquence de son supérieur hiérarchique:
«--C'est, monsieur, de votre fils qu'il s'agit.»
Ah, quel prompt et merveilleux effet produisirent ces simples mots sur M. Thierry! Gaîté, douceur, bienveillance, tout disparut aussitôt, et son visage chenu devint semblable à celui de ces sévères Démosthène ou de ces Sénèque chagrins que l'on voit reproduits dans les manuels d'histoire ancienne.
«--Hélas, mon fils, mon fils.... m'aura causé plus d'un déboire dans sa courte vie. Il fait beaucoup parler de lui, non sans scandale ni ridicule, malheureusement. C'est une grande amertume, voyez-vous, mon pauvre Antonin, que d'être trompé par son propre sang....»
M. Antonin était un garçon plein d'avenir, qui témoignait en toutes choses d'un esprit vague et généreux: et ainsi passait-il pour fort éloquent; mais il ne méprisait pas cependant à ce point les faits précis et les notions exactes qu'il ignorât la réputation détestable qu'avait laissée dans le monde pédagogique feu madame Thierry, née Sophie Péryannis, grecque d'origine et mère de l'athlète Marc Thierry. L'Université en effet ne s'était pas fait faute d'attribuer à cette regrettée Sophie un nombre d'amants presque fabuleux. La vérité, c'est qu'elle en avait pris quelques-uns, par hygiène, et que vers la naissance de Marc, principalement, elle nourrissait de bonnes relations avec un gaillard de belle prestance, grand ami de son beau-frère Oswald Thierry. Or l'éloquent Antonin savait toute cette histoire, qu'il jugeait répugnante; aussi ne s'attendrit-il pas outre mesure sur les doléances de M. Thierry au sujet de «son propre sang.» D'ailleurs, le temps pressait: Ernest Antonin prétendait à la main de mademoiselle Marguerite Thierry; il recherchait l'alliance de cette famille considérable dans la république universitaire; mais si ce maudit Marc se mêlait maintenant de jeter du discrédit jusque sur les siens--attention! Le désintéressement et l'honneur étaient deux vertus sublimes dont Ernest Antonin discourait avec des transports de génie, mais qu'il ne ravalait point au niveau de sa vie privée.
Le jeune professeur tint donc impitoyablement à son chef le petit discours suivant: «Mon cher maître, croyez que je partage vos douleurs plus sincèrement que personne. Mais enfin, quelques scrupules que j'en éprouve, et en m'autorisant uniquement du lien qu'il me serait si doux de former un jour avec votre famille, je vous dirai: prenez garde, surveillez votre fils Marc, il vous nuira; bien mieux, il vous a déjà nui. Tant qu'il n'a fait que remplir de son nom, que dis-je! de votre nom les gazettes de sport, soit.... Tant qu'il n'a fait même que mener une vie oisive, tapageuse et--permettez-moi cette parole vive--peu en rapport avec la dignité des siens, passe encore.... Mais aujourd'hui, voici que ses équipées servent d'aliment à tous les quotidiens du boulevard; il n'y a pas un journal, pas une gazette illustrée qui n'aient publié sa biographie et son portrait: et je ne veux même pas à ce propos insister sur l'inconvenance de ces portraits où votre fils est figuré le torse nu comme un saltimbanque. Est-il même décent que mademoiselle Marguerite puisse remarquer dans les kiosques et à toutes les devantures de libraires l'image de son frère en tenue de gladiateur? Non, ce perpétuel défi n'a que trop duré. Je m'excuse beaucoup, mon cher maître, de vous parler d'une façon si pressante, mais rappelez-vous que lors de son procès en cour d'assises, Marc faillit déjà compromettre votre haute situation universitaire. Grâce à Dieu, votre éminente personnalité, ainsi que le crédit des vôtres, vous mirent alors à l'abri. Cependant il faut tout craindre de la malignité des envieux, et il n'y aurait en somme rien d'impossible à ce que le Ministre finît par se plaindre très sérieusement. Tenez, parcourez de grâce cette provision de papiers publics, et vous serez édifié au sujet des prouesses de M. votre fils, de la réclame honteuse qu'on lui organise et du bruit qu'il mène à Paris.»
M. Thierry était atterré, car il vivait dans un tremblement continuel. Les personnes qui n'ont jamais pénétré en un milieu soumis à quelque Ministre se feront difficilement une idée de ces terreurs-là. Mais quoi! Bussy-Rabutin, en 1664, disait avec vilenie à Louis XIV: «Il y a trois semaines que je ne fais que languir. Votre Majesté ne daignait me regarder; j'aime autant qu'elle me fasse mourir, Sire, si elle ne me regarde pas.» Rien ne change, et de nos jours, le proviseur du lycée François Ier ne languissait pas moins bassement à la pensée qu'il pût, par la faute de son exécrable fils, déplaire «en haut lieu.»
Il essaya pourtant d'atténuer la gravité des événements: «Tout cela, soupira-t-il, est bien inquiétant, bien déplorable. Je comprends votre juste émotion, mon cher Antonin, et je trouve même ici qu'elle fait votre éloge. Pourtant, n'exagérez-vous pas un peu? Les stupides et coupables exploits de Marc ont-ils vraiment un tel retentissement en dehors de quelques journaux spéciaux?
--Voici, répondit Antonin, le _Scapin_, la _Quotidienne_, le _Rayon_, le _Télégramme_, le _Demain_. Voici le _Cinématographe_, le _Reporter_, l'_Europe illustrée_.... Partout des articles en première page, des gravures, des photographies. Et je ne vous signalerai que pour mémoire les chroniques insérées quotidiennement depuis une semaine dans le _Pneu_, ainsi qu'un numéro extravagant de la _Race Pure_, et cent autres périodiques imbéciles comme l'_Athlète_, l'_Espace_, l'_Echo des routes_....
--Assez, miséricorde!» fit M. Thierry, abasourdi et consterné. La renommée nouvelle de son fils le plongeait dans une sorte de détresse.
«--Je vais, continua-t-il avec effort, mettre demain, ou plutôt essayer de mettre un terme à ce triste état de choses. Soyez-en bien assuré, mon cher Antonin. Nous nous revoyons ce soir, comme d'habitude, sans doute?
--A ce soir... oui,» répondit faiblement le subtil Antonin.
Cette défaillance de son subordonné acheva d'imprimer la plus âpre résolution dans l'esprit du proviseur. Quoi! ce jeune homme d'un avenir si brillant allait-il par hasard rompre le mariage projeté, et cet Ernest accompli n'épouserait-il pas Marguerite à cause d'un polisson comme Marc? On allait voir! M. Thierry rédigea pour son fils un télégramme impératif, par lequel il lui enjoignait de venir le trouver le lendemain matin pour une affaire des plus graves.
Et il n'était même plus besoin, pour confirmer le proviseur dans son indignation, que tous les membres de sa famille se rencontrassent le soir à sa réception hebdomadaire, où ils exprimèrent leurs condoléances et lamentèrent ensemble comme après un affreux malheur.
«--Qui se fût douté qu'il tomberait là! faisait madame Poron, née Thierry.
--Voilà les fruits, poursuivait Poron, le philosophe, de cette éducation physique dont on nous rebat les oreilles.
--On y apprend du moins à parvenir,» ajoutait finement Antonin.
Il était à peine utile que mademoiselle Marguerite contât ingénument qu'elle avait lu dans le journal l'annonce d'un nouveau match, encore plus sensationnel que celui de Roubaix, projeté entre Marc et elle ne savait plus quel insulaire. Un enjeu de 12000 francs devait être déposé. La famille tout entière répéta lugubrement: «12000 francs!
--Où les prendra-t-il? murmura Poron.
--Je donnerai ma démission,» déclara le proviseur.
Ce fut même en vain qu'après ce dernier coup Oswald Thierry, le peintre, survint à son tour, apportant un illustré sur la couverture duquel se trouvait un Marc en train de combattre, extrêmement ressemblant. Le nom d'ailleurs figurait dans la légende.
«--Le moment viendra, gémit le père infortuné, où le garnement paraîtra sur des affiches.
--Si ce n'est déjà fait.
--Hélas!
--Le ridicule est plus souvent près de la honte qu'on ne croit.
--Il faudrait aviser.
--Mais comment?
--Quelle pitié!»
On a raison de prétendre que la gloire offense.
II
Cependant le jeune Hector, ponctuel serviteur de Marc Thierry, remettait le lendemain matin à son maître deux télégrammes.
«--Monsieur, lui disait-il sévèrement, n'a donc pas vu celui-ci qui est arrivé hier avant le dîner, et que j'avais posé sur le plateau?»
Marc ne voulut pas avouer à son domestique qu'ayant reconnu l'écriture de son père, il s'était bien gardé d'ouvrir le petit bleu, par crainte de gâter sa nuit. Car il vivait avec le proviseur dans les plus fâcheux termes, et d'autre part il tenait à ne pas déranger son sommeil réglementaire, puisqu'il se trouvait en pleine période d'entraînement: le match dont sa s½ur Marguerite avait si malencontreusement parlé la veille pouvant être conclu d'un moment à l'autre.
Marc gisait donc sur son lit, les cheveux en désordre et les sourcils froncés. Enfin: «Donne», dit-il à Hector. Il tutoyait son domestique sans que celui-ci s'en montrât choqué: bien loin même de juger cette coutume peu démocratique, le jeune Hector s'en prévalait auprès de ses relations, et se figurait de bonne foi, surtout depuis le triomphe de Roubaix, être au service d'une sorte de prince Rodolphe, capable de mater d'une seule main les plus redoutables chourineurs, capable d'enlever des reines et des princesses, capable surtout de lui administrer, le cas échéant, une extraordinaire volée. Aussi respectait-il son maître et l'admirait-il en tout; aussi veillait-il avec un zèle religieux sur ses performances, et s'entendait-il à prendre, dès qu'il le fallait, les plus opportunes décisions: «Monsieur, déclarait-il, n'aura plus de café: c'est assez comme cela. J'ai dit à cette dame que Monsieur était en voyage, qu'il reviendrait samedi, après le match. Monsieur prendra-t-il sa douche, à la fin? Monsieur veut se refroidir, monsieur est fou.»
Le second des deux télégrammes, signé Paqueret, portait ces simples mots: «Venez vite. Il y a pour vous un gros coup à jouer. Vous pouvez faire fortune.» A la bonne heure! Voilà qui était parler. Quant à l'ordre de son père, Marc le lut avec non moins d'humeur que d'ennui. Allons, encore des explications, encore une scène, encore un départ furieux et des portes claquées... Résumant toutes ses impressions en un seul mot, que je ne veux écrire, puis décidant brusquement de se débarrasser au plus vite de cette visite au lycée François Ier, Marc saute à bas de son petit lit de fer et quitte la cellule blanchie à la chaux qui lui sert de chambre à coucher pour entrer dans la salle confortable et chaude qu'est son cabinet de toilette.
Notre athlète mettait beaucoup de temps à s'habiller: boxer longuement avec un ballon, puis agiter des massues pesantes, se doucher, se faire frictionner, barboter dans des cuvettes, se raser, se polir, se vêtir--c'est un long et fastidieux travail. Bref, la matinée était déjà fort avancée lorsqu'il pénétra sous la voûte du lycée François Ier.
Le concierge de cet établissement connaissait Marc, et ne l'aimait guère. On apprécie peu, sur la rive gauche, les muscadins qui portent beau, à moins qu'ils ne soient officiers. Et encore ne faut-il être qu'officier d'infanterie ou d'artillerie, si l'on veut plaire au boulevard Saint-Michel: les hussards ou les dragons y sont tenus pour de la soldatesque. En outre, Marc n'avait point de moustaches, ce qui produit toujours mauvais effet. Ce fut par conséquent avec sa mine la plus glaciale que le concierge répondit: «M. le Proviseur est chez lui, mais je ne sais s'il reçoit.»
«Cela s'annonce au mieux, pensa Marc. Charmant accueil.»
D'ailleurs cet homme venait de lui souhaiter véritablement la bienvenue si l'on compare le ton de ses paroles avec celui dont M. le Proviseur dit à son fils: «Ah, te voilà. Eh bien, assieds-toi, j'ai à te parler.»
La scène s'acheva vivement. Aussi bien nul dialogue, pour hostile ou pacifique qu'il fût, ne pouvait-il durer longtemps entre un père et un fils qui ne se comprenaient pas, qui ne parlaient point la même langue, qui se méprisaient mutuellement de tout leur cur.
«--Il y a, fit M. Thierry, un mois que je ne t'ai vu. Depuis ce temps il t'a plu de compromettre ton nom par une scandaleuse réclame, et je t'ai fait venir pour te signifier qu'il est grand temps que ce bruit cesse.
--Mais d'abord, mon père, cette réclame n'est ni scandaleuse, ni honteuse, puisqu'elle n'est pas payée par moi. En outre si, à propos d'un ouvrage récent, tous les journaux faisaient ton éloge...
--Je te sais gré de comparer mes ouvrages avec tes tours de bateleur et tes exploits de lutteur de foire! Je ne veux du reste pas insister sur ce rapprochement dont l'inconvenance, j'espère, t'échappe complètement. Tu m'assures que la réclame qu'on te fait n'est point payée...
--Et avec quel argent la paierais-je? Si mes exploits de foire ont intéressé tout Paris, je n'y puis rien. Chacun son métier; toi, tu diriges des études; moi, je gagne des championnats. On répétera plus tard: Marc Thierry fut un athlète remarquable. Cela me paraît bien. Voilà.
--On répétera: ce fut un saltimbanque et un baladin. Tu as déjà sur la conscience, pourtant, un procès en cour d'assises: il me semble que cela devrait te suffire. Sais-tu qu'avec tout ce ridicule si choquant, pour ne pas dire plus, que tu verses sur nous, tu nous fais un tort immense! Songes-tu, te rappelles-tu seulement que tu as une s½ur et qu'elle doit se marier? Qu'est-ce encore que ce pari de douze mille francs, et où prends-tu cet argent, s'il te plaît?
--Cela me regarde. J'ai vingt-cinq ans, je suis majeur et me conduis comme je l'entends. En outre, il ne s'agit pas de conclure un pari, mais de déposer un enjeu. En langage de sport, cela n'a pas la même signification.
--Des mots! Marc, écoute-moi bien: si tu donnes suite à ce projet...»
Marc se leva: «Mon père, si tu n'as pas autre chose à me dire ...
--Si! s'écria M. Thierry outré de colère. J'ai à te dire: sors d'ici! Je ne veux plus rien avoir de commun avec un gredin de ton espèce, et te dispense de remettre les pieds jusqu'à nouvel ordre dans un lycée que ta présence honore peu!»
Le proviseur avait lancé d'un trait cette apostrophe ... Et en vérité, son accent ne fut point sans beauté. N'oublions pas qu'il défendait contre un gladiateur, l'austère barbon, ce qu'il croyait le droit et la dignité de la pensée. Mais devant un ministre, il eût baissé de ton. Et au besoin, devant un député.
Marc sortit du lycée plein de rancune. Cependant: «Ne le savais-je pas? Ne l'avais-je pas prévu?» se répétait-il à satiété. Mais on ne console jamais ni les autres, ni soi-même.
Et puis en somme, quoi! il se trouvait sur le pavé. Le minuscule héritage de sa mère était depuis longtemps dissipé jusqu'au dernier écu. Il vivait d'expédients, sous la dépendance de certains journaux, athlète professionnel plutôt qu'amateur, à l'extrême limite du moins. Son père devait être sa dernière ressource: celle-ci perdue, il ne lui restait plus que... que Paqueret, parbleu! Marc héla un fiacre: «Boulevard des Italiens, cocher, au _Pneu_, vous savez?
--Connais, monsieur.»
Là, quelle différence de réception, quel enthousiasme, quelle cordialité! «M. le directeur attend monsieur. Je vais le prévenir.» Et les rédacteurs: «Cela va? Et l'entraînement? Les nouvelles sont excellentes, vous savez, et même (chut, je vous le confie sous toutes réserves) je crois bien que le patron marche pour les douze mille.»
Amédée Paqueret terminait impatiemment une affaire de publicité pour la _Race Pure_ quand on vint lui annoncer Marc à voix basse: «Monsieur, je réfléchirai, dit-il subitement au courtier stupéfait. Revenez demain.» Et dès que Marc fut entré: «Mon billet vous aura surpris, mon cher enfant. Mais c'est que je viens de prendre une décision très importante pour vous, pour votre avenir. Cependant, il me faut votre adhésion. Si vous voulez, j'accepte pour vous le match avec Sam Hawson dès ce soir. Je dépose l'enjeu et le _Pneu_ lance la nouvelle.»
Marc était devenu pâle. «Mais, balbutia-t-il, l'enjeu... c'est une grosse somme.» Effilant sa barbiche et souriant à son effet, Amédée Paqueret ajouta posément: «Si vous gagnez, vous garderez les douze mille francs.»
Ah, pour le coup, Marc se ressaisit, et peu s'en fallut même qu'il ne se fâchât. En matière de sport, il n'admettait point qu'on plaisantât.
--«Je parle très sérieusement, continua Paqueret, imperturbable. Ecoutez-moi de même. Ne vous étonnez en rien de ma résolution, ne m'en remerciez pas non plus. Je ne vous oblige nullement. Je fais presque une affaire. Suivez mon raisonnement, en effet. Après le triomphe de Roubaix, si vous êtes vainqueur de Sam Hawson, Paris va vous porter aux nues. Pendant un an l'on vous adorera, et rien ne vous sera plus facile que de faire un mariage opulent. Alors, vous me rembourserez. Si vous perdez, je vous fais mousser pendant six mois, et vous retrouverez la somme dans un autre match, moins sérieux. D'ailleurs...»
Marc hésitait. Il supputait sa chance avec loyauté.
--«D'ailleurs, continua Paqueret, si vous êtes encore vainqueur, vous devenez un demi-dieu, mon garçon, et vous valez votre pesant d'or. On vous prêtera ce que vous voudrez. Personnellement, j'engage la caisse du _Pneu_ et de la _Race Pure_. Allons, est-ce que j'annonce?... Songez que vos risques sont nuls, après tout. Vous ne compromettez pas vos fonds...
--Comment ferais-je?
--Ni ceux de votre père...
--Il vient de me défendre sa porte...
--Alors?
--Alors... Sam Hawson, euh... c'est une terrible partie.
--En avez-vous peur?
--J'accepte.
--Bravo!» s'écria joyeusement Paqueret. En même temps, le vieux Don Quichotte sonnait: «Je fais publier sur-le-champ que le défi de Sam Hawson est relevé.»
Puis, au bout d'un instant, il ajouta: «A propos, je parlais de vous l'autre jour chez la baronne Levaître.
--Sylvie Montreux?
--Oui. Ne soyez point surpris si vous recevez une invitation aux chasses d'Hariale. Sylvie veut vous connaître.
--Mais... mon équipage est mince.
--Battez Sam Hawson, mon petit. Après, vous achèterez des chevaux.»
III
François de Caumais-Simier habitait à l'orée de la forêt d'Hariale, une sorte de château déchu qui avait donné son nom au village de Pontmorin. Le domaine du jeune marquis ne consistait plus qu'en ce manoir aux toits coupés, aux tourelles rases dont les douves étaient devenues des étangs à canards et dont une arche mal taillée tenait lieu du pont-levis. Pas le moindre parc, aucun jardin, on avait tout abandonné, et les paysans menaient boire leurs bêtes à l'eau des vieux fossés. Mais à trente pas de là naissaient les futaies d'Hariale. Mais aussi la marquise mère vivait au château et y veillait, élevant des cygnes parmi les canards, plaçant des fleurs un peu partout, faisant sabler la cour, fourbir les écuries, graisser les serrures anciennes et polir les vitres vertes, derrière lesquelles un petit nombre de meubles caducs, de tapisseries et de portraits armoriés était mis en ordre et religieusement gardé.
Au-dessus du porche démantelé enfin se trouvait grossièrement sculpté dans la pierre l'authentique écu des Simier. Ceux-ci avaient possédé jadis la contrée en même temps que les Guivremaison, et de leurs biens considérables, ce manoir seul demeurait: aussi se plaisait-on à y voir loger le dernier d'entre eux. Stendhal disait ne pouvoir se défendre d'un mouvement de respect devant un vieillard qui habite un beau palais; qui se défendrait d'un mouvement de sympathie devant l'héritier d'une longue race qui habite encore chez ses pères, dans leur maison, chez lui?
Il faut bien l'avouer, pourtant: meubles, tapisseries, portraits et jusqu'au manoir même, tout eût été vendu depuis longtemps, malgré la présence de la douairière, si le marquis François n'eût compté sur les agréments de sa figure et le prestige de son titre pour enchanter quelque gracieuse demoiselle, dont les rentes lui permissent de conserver ses souvenirs de famille, et de passer dans l'opulence le reste de ses jours. C'est la seule excuse des millionnaires que d'aider ainsi, par les dots de leurs filles, à conserver les belles choses et à faire vivre les jolis garçons. Ils sauvent aussi quelques titres mémorables: en somme ils sont utiles.