Part 2
Sylvie était donc là, savoureusement étendue parmi des enveloppes décloses et des papiers chiffonnés, une de ses belles épaules hors la chemise et un sein presque nu, quand on heurta deux coups légers à la porte.
«--Qui frappe? C'est toi, Pauline?
--C'est moi.
--Entre, voyons. Bonjour, ma chérie.
--Bonne fête....»
Mais déjà Pauline Levaître, qui avait franchi vivement le seuil de la porte, s'arrêtait, interdite et gênée. Il n'en paraissait rien sur sa peti½te figure de mauvais ange: cependant elle avait remarqué en un clin d'il le désordre de Sylvie, observé combien ses cheveux étaient dorés, sa peau fraîche, le contour de son corps harmonieux, abondant et, pour ainsi dire, heureux. Pauline n'avait pas dit à sa belle-mère: «Que tu es jolie!»--mais elle s'était cambrée mieux encore, avait sans y prendre garde ouvert les épaules et porté instinctivement la main à son corsage, comme pour voir si sa poitrine délicate avait depuis hier mûri. Elle s'avança vers Sylvie, l'embrassa et ne lui dit pas davantage: «Vraiment, tu embaumes!»--mais: «Moi, je n'en ai presque plus.
--Et de quoi donc?
--Eh bien, de parfum. Il faudra même que j'écrive au marchand. Mais la dernière fois je n'avais pas bien réussi le mélange: j'avais mis trop de _Brise d'Amalfi_ et pas assez de _Goûtez-moi ça_. Cette fois-ci, tu me le feras toi-même, n'est-ce pas?
--Oui, ma chérie.
--Et as-tu reçu beaucoup de cadeaux?
--Mais, tu vois. Ceci, de Paqueret. Ceci, de ton oncle. Un bout de dentelle ancienne, du petit Caumais-Simier. Et même, à ce propos, j'ai quelque chose de très important à te dire, Pauline.
--Pour ta fête?
--Non, ma foi, car je me passerais bien de ces commissions. Enfin, voilà: j'ai eu la visite de ton oncle, hier, pendant que tu étais sortie. Tu le préoccupes, ton oncle, il s'intéresse beaucoup à toi.
--Il y a mis le temps.
--Ne me fais pas rire. Ce dont il m'a parlé est très sérieux. Il s'agit d'un mariage.
--Caumais-Simier.
--Comme tu devines!
--Je le savais. Voici un mois qu'il ne me quitte pas. Mais il perd sa peine.
--Tu ne l'aimes pas?
--Non. Du reste, lui non plus. Il n'en veut qu'à ma dot.
--Oh, Pauline, ne dis pas cela ainsi, tout cru! Ne le dis pas si vite, du moins. Attends un peu, examine. Peut-être est-il sincère, ce garçon.... Ce ne sont pas en tous cas des raisons de fortune qui doivent t'arrêter, puisque....
--Ne te fatigue pas, Sylvie: c'est inutile.»
Et la svelte Pauline, assise sur le pied du lit, souriait d'un air obstiné.
«--Enfin, essaya d'ajouter Sylvie, tu réfléchiras.
--C'est tout réfléchi.
--François de Caumais-Simier est distingué, aimable, correct....
--Cependant il ne te plairait pas, tu n'en voudrais pas non plus?
--Oh, moi, ma chérie, j'ai peu de goût pour les oisifs, et quand un homme du monde n'a pas l'intelligence de ton pauvre père, je ne l'estime pas excessivement, tu le sais. Pourtant, je considère François comme un jeune homme fort agréable et même spirituel.
--Il ne m'intéresse pas du tout.
--On dirait: la marquise de Caumais-Simier...
--Non.»
En entendant ce dernier refus, Sylvie n'y tintin tint plus: «Eh bien, fit-elle triomphalement, je ne voulais pas te le dire, mais je trouve que tu as raison. J'ai consciencieusement essayé de te persuader, comme je le devais, rends-moi cette justice...
--Tu as très bien travaillé.
--Et maintenant... parlons d'autre chose. Rappelle-toi cependant que François n'a pas officiellement demandé ta main. Il n'a fait que pousser ton oncle à une démarche délicate, dont tu ne dois même pas te douter.
--C'est compris.»
Et les deux femmes se mirent à deviser de la chasse qui aurait lieu tout à l'heure, de la réception du soir, du dîner et de la façon dont on y placerait les convives.
«--C'est ma fête, disait Sylvie. Je suis libre d'organiser ma table, en un tel jour, comme il me plaît. Tu te mettras en face de moi, et nous installerons Paqueret à ta droite, à la place d'honneur. C'est encore notre meilleur ami, Amédée Paqueret.
--Je l'aime beaucoup.
--Caumais-Simier trouverait qu'il a de la chance.
--Caumais-Simier m'ennuie. D'ailleurs, tous mes épouseurs m'ennuient.
--Ah, par exemple..... pourquoi?
--Parce que.»
Quand une femme a dit: «Parce que», il n'y a pas à insister.
VI
Et c'est pourtant ce qu'osa faire Amédée Paqueret, après le dîner. Il venait de poser des questions indiscrètes à Pauline, sa filleule: «Mon cher parrain, lui avait répondu celle-ci, je ne suis pas près de me marier, et quant au bal, je n'y vais point, ou presque point, car je ne m'y plais guère.
--Jolie comme tu es?
--Peuh.... Sylvie est jolie, oui, et belle, et charmante, à la bonne heure. Quant à moi, ne me racontez pas d'histoires.
--Pourquoi donc cela?
--Parce que.
--Parce que! Allons, continue et achève mon éducation. J'ai passé les soixante premières années de ma vie à étudier le c½ur des chevaux de pur sang, c'est trop. Je veux me mettre maintenant à connaître les jeunes filles. On dit que c'est plus difficile. Je n'ai que le temps!»
Mais le vieux gentleman se trouvait en proie à une extraordinaire agitation, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il causât ainsi à tort et à travers: il parlait pour parler, sans prêter nulle attention à ce qu'on lui répliquait; il eût aussi bien interviewé le Pape ou contredit Mommsen. Rien qu'à le voir, du reste, maigre et sourcilleux comme don Quichotte, avec ses cheveux blancs ramenés sur les tempes, ses yeux inquiets et ses rides profondes, on se disait: «Cet homme est fou, poète ou savant.» Tant vaut l'un que l'autre, en effet. Cependant, c'était plutôt un poète.
Sans doute, n'y a-t-il pas quelque grâce divine et quelque don poétique chez les maniaques, chez les optimistes? Amédée Paqueret avait vu s'évanouir deux fortunes entre ses mains, et disparaître, après des séries de désastres inouïs, ses deux magnifiques haras de Rochenoire et de Vouzy: la perte de ce dernier surtout, reconstitué patiemment, cheval par cheval, lui avait été cruelle; il s'était entendu contester son zèle et ses états de service dans l'élevage français, sa méthode et jusqu'à sa bonne foi sur les champs de courses; il avait inspiré des inquiétudes à son cercle et s'était trouvé presque réduit au suicide; mais rien n'avait jamais pu ébranler en lui la certitude de triompher un jour sur tous les hippodromes de Paris et de la province, ni celle de fonder le plus prospère et le mieux aménagé des haras. Et aujourd'hui que, grâce au prestige et à l'autorité de son nom, il avait su trouver les fonds nécessaires à la création de cette grande revue de sport intitulée _La Race Pure_, et de ce quotidien à gros tirage que les camelots annoncent chaque soir dans les rues avec des hurlements affreux: _«le Pneu!! le Pneu!!»_; aujourd'hui que l'une et l'autre avaient pleinement réussi et lui allaient rapporter peut-être une troisième fortune, le chimérique Paqueret n'attendait encore qu'une occasion de racheter enfin la bonne poulinière dont il saurait tirer cette fois, comme Perrette du pot au lait, petits poulains au pré, cracks invincibles et gloire immortelle.
Car en vrai sportsman, Amédée Paqueret ne tenait pas tant à l'argent qu'à la gloire. Que ses futurs chevaux lui valussent plus tard des millions, il n'en doutait point, mais peu lui importait: ce qu'il devait à l'humanité, c'était de faire naître, de montrer tout à coup, de lancer des produits Paqueret; c'était de présenter au monde étonné quelque nouvel et radieux poulain, comme ce bel et puissant Jugurtha qui, en 1890, lui eût gagné le derby d'Epsom si, par une fatalité incroyable, le pauvre animal ne se fût cassé la jambe le matin même de la course. Illusion, rêverie, entêtement Second Empire! Amédée Paqueret, il est vrai, regrettait ingénument cette époque naïve; il en affectait encore l'élégance puérile, et ne portait pas sans orgueil la moustache cirée avec ce rien de barbiche au menton qui signifient qu'on a soupé jadis à Compiègne et dansé aux Tuileries.
La soirée, grâce à lui, avait été mouvementée. Il avait commencé par manquer le dernier train de Paris, plongeant ainsi tous les invités et Sylvie elle-même dans la plus sombre angoisse: il était huit heures passées, allait-on l'attendre pour dîner? Enfin, au milieu de la consternation générale, une dépêche arrivait, ainsi conçue:
«Chère amie, pardonnez-moi. Mettez-vous à table: ne puis être près de vous que dans une heure. Retardé par les événements de Roubaix: Marc vainqueur!»
Et tandis qu'on servait le rôti, le vieux fou faisait son entrée en effet, l'½il brillant, et témoignait dès ses premiers mots d'une exaltation fébrile. Il baisait la main de Sylvie, saluait les convives à la ronde, murmurait hâtivement quelques formules d'excuse, et tout de suite se mettait à raconter le sujet de son émotion:
«--Vous comprenez, je n'ai su le résultat qu'à cinq heures et demie. Le temps de bâcler une chronique, de faire envoyer plusieurs échos, de téléphoner en divers endroits.... L'Anglais est tombé à la huitième reprise! Notre Marc a été acclamé, porté en triomphe. Tous les restaurants et cafés de Roubaix sont pavoisés, et les Roubaisiens parcourent les rues en proie à une véritable furie patriotique.
--C'est la revanche de Fachoda.
--Ne plaisantez pas, monsieur: c'est un très grand et très mérité succès. Un Français n'avait jamais osé jusqu'ici se mesurer à poings nus contre un de ces redoutables champions anglais ou américains, qui sont à la fois des bêtes brutes et des bêtes cruelles. Le jeune Marc Thierry n'a pas hésité à le faire: il a triomphé; c'est crâne. Croyez-en mon expérience, d'ailleurs; cet athlète est un héros. Il nous étonnera tous. Et il y a déjà dans sa vie passée plus de traits d'énergie et de courage qu'il n'en faudrait pour illustrer chacun de nous.»
Ah, cette fois Amédée Paqueret venait de frapper tous ces messieurs au point le plus sensible de leur amour-propre.
«--Marc Thierry? fit Gaston Levaître. Attendez donc.... Mais, je ne me trompe pas, c'est bien l'assassin de Maxime Alain?
--Non pas l'assassin, mon cher Levaître. Il est vrai que Marc, il y a quatre ans, a fendu le crâne à votre Maxime Alain. Mais il avait été provoqué, frappé, et se trouvait en état de légitime défense.
--Il a passé en cour d'assises, en tous cas.
--Pour y être acquitté.
--C'est lui, reprit un autre, qui sert de réclame chez Sandow?
--Et au Ranch-Bar, dit un troisième, où on le nourrit gratuitement.
--S'il vit de son beau physique, c'est son droit.
--Comme d'empocher les paris qu'il gagne, ou qu'on lui fait gagner.
--Messieurs, dit Paqueret, prenez-y garde, car c'est Marc Thierry qui, en dernier lieu, aura raison de vous. Songez qu'il va devenir définitivement illustre, maintenant. Tous les journaux en parleront, Paris suivra, et vous savez bien que pas un de vous ne se retiendra d'aller serrer la main, d'un petit air camarade et habitué, à l'élu de nos chères gazettes...»
Oui, parbleu, et malgré les protestations indignées, Paqueret proférait là de grandes vérités: si tout homme du monde, en effet, parcourt anxieusement les moindres comptes-rendus de bals et de mariages, à seule fin de lire qu'on l'y a «remarqué dans l'assistance,» avec quel tremblement des gens de sport, des veneurs ne vont-ils pas dévorer les feuilles publiques où l'on aura peut-être chanté leurs exploits! Pour eux, le journaliste fait partie d'une secte méprisée, mais divine; et les journaux sont de très grands fétiches.
Cependant Sylvie avait écouté curieusement les discours de son vieil ami et les aigres réponses de ses hôtes. Ce Marc Thierry lui plaisait déjà; avant que de savoir seulement s'il était blond ou brun, elle ressentait une sympathie légère pour ce garçon qui avait vaincu en public, sur une scène rudimentaire sans doute, sur une estrade, mais qui enfin avait de là soulevé toute une foule, et qu'on allait «lancer», comme une grande étoile, et qui goûterait cette semaine l'ivresse inoubliable de la gloire. Quoiqu'elle eût à jamais quitté le théâtre, quoiqu'elle fût irréparablement devenue grande dame, et bien que la fine fleur des cercles (peuh!) l'entourât étroitement, cette ingrate Sylvie se rappelait toujours avec une tendresse infinie le bruit délicieux des applaudissements, l'odeur agréablement pourrie des coulisses, la vue délectable de son nom en vedette, et surtout le murmure perpétuel et caressant d'une ville amoureuse. Marc l'avait fait songer à tous ces souvenirs: elle lui en savait gré, et lui donnait un bon point pour commencer.
«--Mon cher Amédée, demanda-t-elle, le trouverions-nous beau, votre athlète?
--Oui, souligna Pauline, car voilà l'important.»
Paqueret tire un énorme portefeuille, y fouille, et: «Voici, mesdames, déclare-t-il triomphalement, celui de ses portraits que j'ai jugé le moins digne d'être reproduit dans la _Race Pure_.» Et la photographie de circuler autour de la table. On y voyait un gars au visage brutal et régulier, mais dont la carrure n'était pas sans grâce et dont les cheveux bouclaient dans un bon style antique.
«--Il ressemble, dit le baron, à tous les yankees de Washington ou de Chicago qui viennent visiter Paris au printemps.
--Moi, je trouve qu'il a l'air d'un jeune cocher, décoratif et bien portant.
--Non, fit Jacques Fouvier, vous vous trompez. Regardez ce front court, ce nez droit: c'est à s'y méprendre la figure même de l'Apoxyomène qui se trouve à Rome, au musée du Vatican.»
Ce mot insolite d'Apoxyomène eut pour effet immédiat de rendre aussitôt tous les convives maussades et muets: quoi! Jacques Fouvier voulait-il leur en imposer? La photographie continua de circuler dans un grand silence, et le marquis de Caumais-Simier seul, que rien n'intimidait, s'apprêtait à porter un jugement des plus sévères, quand Sylvie, pour renouer la conversation, décida:
«--Bref, il est beau.
--Très beau! surenchérit Pauline.
--Très bien, accorda Caumais-Simier».
La cause était entendue. On parla d'autre chose, et Amédée Paqueret chercha vainement à tromper son idée fixe par un bavardage perpétuel.
Et c'est ainsi qu'il s'était mis, par exemple, à interroger si étourdiment sa filleule Pauline, après le dîner, et à insister sur le «Parce que» qu'elle lui avait répondu.
Cela ne donna rien, naturellement, car on ne confesse pas une petite fille à moins de soins infinis, que Paqueret n'était point ce soir en état de prendre.
Il ne put que constater, comme tout le monde, avec quelle froideur sa filleule recevait les assiduités de François de Caumais-Simier. C'étaient des «Oui, sans doute... Si vous voulez, cela m'est égal...» d'une indifférence terrible. «Voyez, mon cher, dit-il à Jacques Fouvier, comme cette Pauline s'entend à maltraiter son amoureux.
--Mais, répondit l'historien, le contraire m'étonnerait. Caumais-Simier a-t-il courtisé notre hôtesse la baronne Levaître? Non, il lui parle avec respect et la traite en mère noble. Celle-ci, d'autre part, ne voit en lui qu'un joli garçon sans valeur, un simple «titre à vendre». Comment voulez-vous, dès lors, que mademoiselle Pauline le prenne au sérieux? Elle n'aime ici-bas et n'apprécie, vous le savez, que quiconque aura d'abord su plaire à madame Sylvie. C'est son reflet, son ombre. Ou mieux, ces deux femmes, monsieur, sont couplées...»
VII
«Couplées, oui!» poursuivit complaisamment l'historien. Ce mot l'enchantait par sa précision. «Mais il m'est difficile de continuer ici cet entretien...
--Je vais partir, fit Paqueret, je dois rentrer de bonne heure à Paris. Conduisez-moi jusqu'à la gare.
--Eh bien, allons à pied. Nous pourrons traverser le parc du Château, dont j'ai la clef. Vous gagnez un quart d'heure ainsi.»
Ils prirent congé, revêtirent leurs manteaux et descendirent au jardin, dont les allées ténébreuses menaient droit au canal. Un serviteur marchait devant eux avec une petite lanterne, et le froid, le silence de la nuit, cet homme qui psalmodiait d'une voix grave: «Par ici, messieurs... Prenez garde, cela descend fort... Attention, voici l'eau...» tout contribuait à rendre Paqueret aussi taciturne qu'il venait de se montrer loquace; car il agitait des pensées profondes en foulant avec précaution le sol obscur, et l'enthousiasme que n'avait point cessé de lui causer la victoire de Marc se mêlait dans son esprit au souci de ne pas se donner d'entorse.
Quand ils furent dans le canot au moyen de quoi l'on passait du jardin de Sylvie dans le parc d'Hariale, le domestique saisit les rames et se mit à frapper l'eau sombre.
«--Ecoutez, fit Jacques Fouvier, écoutez ce clapotis funèbre. Il semble que nous avancions sur un nouvel Achéron, et ne fût ce canot commode et non ruiné comme celui de Caron, ne fût surtout cette file de lanternes légères allumées là-bas, sur l'autre rive, par ordre de madame Sylvie, l'illusion serait grande. Il nous faudrait trembler d'une horreur sacrée. Aussi bien le parc d'Hariale, en ce moment, ne figure-t-il pas à souhait de mornes Champs élyséens avec ses fontaines, ses ruisseaux, ses parterres harmonieux, ses bosquets mi-clos? A la moindre lune, tout cela s'anime: les Guyenne et les Guivremaison reviennent en foule errer autour de ces bassins de marbre avec les femmes, les bouffons et les poètes qu'ils ont aimés. On ne peut pas me soutenir le contraire, car je jurerais de les avoir vus; et je serais tout à fait sûr que ces morts se pressent chaque nuit dans leur ancien domaine, si les allées du parc produisaient seulement en abondance les mauves et les poireaux dont, au dire d'Erasme, se nourrissent les ombres.»
Paqueret se rappelait surtout, en fait d'Achéron, un cheval de courses que son propriétaire, épris sans doute d'Orphée aux Enfers, avait ainsi nommé. Caron, il faut l'avouer, ni Erasme ne lui étaient guère plus connus. Cependant, ce vieux sportsman avait confiance en Jacques Fouvier, dont il appréciait l'esprit exact et méthodique: il ne le croyait point capable de débiter des sornettes dénuées de tout fondement; et du reste il comprenait déjà, maintenant que tous deux avaient débarqué et qu'ils avaient laissé derrière eux les lampions de Sylvie, maintenant qu'ils cheminaient, seuls vivants, à travers ce parc auguste et perdu dans la nuit, rempli d'urnes lugubres, de statues pareilles à des fantômes, de balustres affreusement pâles, de lacs immobiles et d'arbres qui courbaient jusqu'à terre leurs branchages de jais, il sentait fort bien que le jeune homme avait dit vrai: car toute cette splendeur nocturne faisait peur à la fin, et l'on ne tardait point à y voir, de ses propres yeux, les ombres familières qui çà et là rêvaient par groupes, ou flottaient en longues théories sous les bocages noirs.
Après un quart d'heure de marche silencieuse, les deux compagnons ouvrirent à tâtons la porte du parc, franchirent une route pavée, enjambèrent des chaînes et se trouvèrent sur l'immense pelouse, le champ de courses qui s'étendait devant eux comme un océan d'encre. Mais là du moins, ni Guyenne défunt, ni tragique Guivremaison: toutes les ombres dolentes avaient fui. Paqueret traversait d'ailleurs un hippodrome, il était chez lui: et ce fut avec un véritable soulagement qu'il reprit le dialogue au point où Jacques Fouvier l'avait laissé chez la baronne Levaître:
«--Vous me disiez donc là-haut que Sylvie et Pauline étaient.... comment? Couplées?
--Sans doute.
--Je ne vois pas cela, mon petit. Sylvie a trente-sept ans, Pauline vingt à peine. Autant celle-ci est svelte, droite, un peu guindée même, autant celle-là est épanouie au contraire et marche avec souplesse. Quand l'une fronce si souvent les sourcils, l'autre sourit. Quand la petite a des cheveux couleur de martre ou de vizon, notre amie teint les siens de l'or le plus doux. Non, vraiment, plus j'y songe, moins je trouve ces deux femmes heureusement couplées. Sans parler de leurs caractères qui ne se ressemblent en rien.
--Monsieur Paqueret, je m'exprimais d'une façon plus rigoureuse. La couple, vous le savez, est cette corde par laquelle on attache deux à deux les chiens de meute. Un lien semblable paraît exister entre mademoiselle Pauline et sa belle-mère. Vous avez bien vu qu'elles ne se quittent jamais. Mademoiselle Pauline ne s'occupe que de Sylvie, et s'habille comme elle, l'imite passionnément, la regarde sans cesse, la surveille, se mêle à toutes ses causeries, survient en tiers lorsqu'on lui parle.... Prendrons-nous cela pour de la tendresse? Ce serait trop beau. Pour de la haine? Ce serait absurde. Concluons donc qu'il y a là autant de l'une que de l'autre, si vous voulez....
--Jacques Fouvier, mon cher enfant, je ne puis vous suivre. Ma filleule n'est pas si compliquée. Elle ressent pour sa mère adoptive une affection peut-être un peu exagérée, voilà.
--Affection? Oui, c'est bien par affection pure, en effet, que votre filleule refuse tous les mariages, même les plus brillants. Et cependant, je l'ai vue récemment, moins hautaine, se plaire quinze jours durant à la conversation du séduisant dramaturge italien Giuseppe Sartori. Mais ce jeune homme était attentif envers Sylvie. Et si mademoiselle Pauline a recherché naguère la compagnie du stupide Jauziat et de Pierre de Trémulon, qui également avaient courtisé Sylvie, si elle ne daigne abaisser sa fierté que devant quiconque touche, de près ou de loin, à la littérature, au journalisme, au théâtre surtout, c'est-à-dire devant quiconque aurait quelque chance de plaire à madame Levaître, est-ce uniquement de l'affection pure? Croyez-moi donc, monsieur Paqueret: qu'un beau jeune homme paraisse, que notre aimable baronne s'en éprenne, et je renonce à l'histoire pour toute ma vie si votre filleule n'en tombe pas amoureuse sur-le-champ!»
Mais qu'avait donc ce vieux maniaque de Paqueret? Son idée fixe l'avait-elle subitement reconquis? Voici de nouveau qu'il ne répondait plus, et qu'il semblait perdu si avant dans sa rêverie qu'il en marmottait tout bas. Jacques Fouvier pensait l'avoir convaincu. Pourtant, comme ils approchaient de la gare, Paqueret lui dit:
«--Vous ne risquez rien avec votre paradoxe. On ne tentera évidemment pas l'expérience.
--Bah! un garçon résolu, qui viendrait crânement s'en prendre à madame Levaître.... Vous verriez!»
Quelques minutes encore, et ils furent sur le quai de la gare où le train se rua presque en même temps. Après de brefs adieux, Jacques Fouvier s'en revint seul, à travers la pelouse, toujours à pied. C'était un jeune homme habitué par ses études historiques à penser net; un raisonnement dru le touchait au c½ur, et il avait coutume de déduire avec une sorte de sensualité toutes les conséquences probables de ce qu'il pouvait faire ou dire. Mais on ne saurait songer à tout, et quand il fut rentré chez lui, quand il eut embrassé les jolis yeux clos de madame Edmée, sa femme, qu'une migraine avait retenue au lit, je gagerais que Jacques Fouvier ne se doutait pas du grand projet qu'il avait éveillé ce soir dans l'esprit d'Amédée Paqueret, ni de la suite d'événements cruels qu'allaient déchaîner ainsi, par sa faute, un frivole dialogue nocturne et des paroles ailées.
Car l'incorrigible éleveur roulait maintenant vers Paris, en proie au plus logique, au plus tyrannique des rêves. Pourquoi, songeait-il, oui, pourquoi les hommes de sport ne se dévouent-ils uniquement qu'à l'élevage des chevaux? Préparer la carrière d'un valeureux poulain, le mener depuis son premier travail jusqu'aux grandes épreuves d'Auteuil ou de Longchamp, puis, son mérite bien prouvé, sa noblesse dûment constatée, le consacrer à perpétuer sa race, voilà qui est bien; mais faut-il donc s'interdire toute culture analogue? Ne peut-on, par exemple, préparer ainsi la carrière de quelque autre bel animal, d'un athlète, d'un homme? Or, pour un homme, parvenir à la dignité suprême d'un Flying-Fox ou d'un Sancy, c'est avoir gagné la gloire et la fortune, s'être établi solidement et fonder une famille prospère. Sans doute, le chef-d'½uvre d'un éleveur vraiment digne de ce nom consisterait à prendre une magnifique bête humaine, comme Marc Thierry, et à la pousser jusque-là, de gré ou de force!