Couplées: Roman

Part 10

Chapter 103,822 wordsPublic domain

Pauline d'autre part se disait avec orgueil: «C'est moi qui l'emporte: elle se retire, elle cède.» Puis, tout à coup, voici qu'elle se prit à pleurer sur l'épaule de son amie détestée. Elle lui pardonna éperdument. Elle souffrit le martyre.

On fixa l'époque du mariage, qui se ferait en hâte, avant un mois. On se sépara, et Sylvie courut sur-le-champ à Paris porter elle-même au Théâtre Vendôme le traité signé, en n'exigeant d'Ambroise Drayfus qu'un tout petit article additionnel: le directeur devrait en effet s'engager par écrit à observer rigoureusement le même secret absolu que par le passé, au moins jusqu'après le mariage proche de mademoiselle Pauline Levaître avec monsieur Marc Thierry. C'était là peu de chose. Il n'y eut aucune difficulté.

CINQUIÈME PARTIE

JUGURTHA

I

Le baron Levaître découpla une ou deux fois secrètement, cet automne-là, pour entraîner les chiens. Puis, sur le désir formel de Sylvie, la première chasse de l'année eut lieu le 12 octobre, en grand apparat et au milieu d'un concours extraordinaire de curieux et d'amis. Pourtant ce n'était pas afin de voir succomber avec grâce encore un cerf que tant de Parisiens étaient venus se joindre en Hariale à tous les hobereaux du Valois et aux officiers de Sérigny. Non, mais chacun se piquait d'observer comment Marc Thierry, dont le mariage avait lieu dans huit jours supportait son étourdissante fortune, la peine ou l'aisance qu'il allait montrer à saluer ceux devant qui, l'an passé, il avait fait ses débuts en forêt, la mine enfin qu'il aurait sous la tenue du Rallye-Vaille, puisqu'on venait de lui donner le bouton.

Le bouton! Bien mieux que cela, et ce fut à croire que Sylvie avait élevé d'un coup son futur gendre à la dignité sans appel de maître d'équipage. Le gaillard en effet se trouvait au rendez-vous, à cheval, le poing sur la hanche, côte à côte avec le baron Levaître et tout à fait traité sur le même pied. Il eut l'impudence de ne pas seulement s'écarter d'un pouce quand le piqueur Monjoye s'en vint, tricorne bas, faire à Gaston son rapport, et si l'on entendit encore, (et pour la dernière fois, on eût dû le craindre), le baron décider: «Nous attaquerons tel cerf, à tel endroit...», c'est qu'à cet instant Marc, incliné vers la voiture qui portait sa jeune belle-mère et sa fiancée, Marc bavardait en souriant. A qui le sourire allait-il? A l'ancienne amie, ou bien à la jeune femme, son épouse déjà, et violemment, aveuglément aimée? A Sylvie, à Pauline? Celle-là pouvait penser: «Il se souvient,» celle-ci se disait: «Il me préfère.» Et l'une comme l'autre avait raison.

Or, il n'est pas douteux que ce n'eût été à dessein que Gaston Levaître eût ainsi saisi cette minute où Marc était inattentif pour donner une preuve suprême d'autorité, de commandement. Le malheureux maître d'équipage en effet se sentait en danger. La toute-puissance de Marc le menaçait, c'était clair, et sans qu'il pût se défendre: car s'il y a toujours un recours contre un homme du monde--l'attaquer sournoisement au cercle, le mettre en quarantaine, le faire chanter au besoin--que tenter en revanche contre un odieux aventurier, contre un gredin dont les femmes étaient assotées, et qui ne craignait rien en outre, qui vous eût tué pour passer! Un fauve enfin, peut-être superbe, mais un vrai fauve.

Gaston avait rencontré quelques jours auparavant François de Caumais-Simier. Celui-ci n'ayant point réussi, n'ayant plus d'argent, c'était à grand'peine que le baron l'avait reconnu; mais le jeune marquis s'en était venu à lui, toujours correct, et d'un ton doucement venimeux: «Ah! mon cher baron, avait-il dit, les affaires ne vont plus fort, hein? Bah, consolons-nous, consolez-vous, tout s'arrange. Et votre position vaut mieux que la mienne, allez: car mon sort, à moi, dépend de juges et d'huissiers, qui, s'ils meurent, seront remplacés par d'autres huissiers et d'autres juges, tandis qu'il suffirait pour vous d'une petite cheminée qui tomberait ou d'un joli pot de vitriol... Sans doute, supposez que ce brillant Marc Thierry soit défiguré: que vaudrait-il après, je vous le demande? Et n'est-ce pas bien juste, en vérité, qu'un gars pareil ne soit plus bon qu'à abattre s'il se casse ou s'abîme? Mais tant qu'il restera entier, dame! Non, voyez-vous, mon cher, contre la beauté physique et la force brutale, c'est triste à dire, mais on ne peut rien, rien...»

Le souvenir de ce discours hantait notre Gaston et l'emplissait d'amertume. Sombre hantise qui, jointe à son dépit, ne contribuait pas à égayer sa face contractée. Si bien qu'à la vue de ces deux hommes, l'un tout morose, grimaçant et vieux, l'autre éclatant de gaîté, de confiance, portant avec une puérile ostentation son costume feuille morte, ses grandes bottes et son cor battant neuf, on ne pouvait guère hésiter: «Voilà, disait-on du premier, un bonhomme désagréable et dont nous sommes las. Et voici tout à côté son successeur, l'athlète héritier, le dauphin. Sa fortune est un peu subite, mais elle aura fait du moins un beau veneur. D'ailleurs, c'est un parvenu, un chevalier d'industrie, un triste sire, etc...» Cette dernière partie des réflexions qu'échangeaient les curieux est commune à tous les jugements que portent des hommes sur des hommes, et vous ne l'ajoutez à votre conversation que comme une formule de convenance ou par une sorte de politesse pour la personne avec qui vous causez.

Quoi qu'il en fût, Marc ne se tenait point de triompher et de laisser paraître son bonheur. Il avait acheté deux nouveaux chevaux, les plus nerveux, les plus fougueux qu'il eût pu trouver.

«--Mais, monsieur Thierry, lui avait dit Patt, ces deux monstres-là vont vous embêter tout le temps de la chasse. Essayez-moi donc plutôt ce gros sauteur paisible ou cet irlandais pommelé. Un veneur, monsieur, un vrai veneur, un futur maître d'équipage ne veut pas que ses chevaux le fassent endêver à la chasse. Il a d'autres soucis...»

Le père Patt était choqué de cette faute de goût que commettait son client--un client millionnaire! Mais, déjà trop riche pour suivre étroitement, comme jadis, des conseils, Marc s'était obstiné dans son choix. Il est permis de croire que le désir de cavalcader plus brillamment aux yeux de sa fiancée sur une monture couverte d'écume avait encore accru son entêtement.

Cependant, la chasse commença sous les meilleurs auspices. Le cerf fut promptement mis sur pied, bien séparé, bien lancé. Le sévère piqueur Monjoye, qui n'aimait pas trop le baron, témoignait au contraire d'une extrême indulgence pour «M. Thierry,» et parut mettre quelque coquetterie à traiter celui-ci en maître, à lui rendre certains honneurs professionnels et de discrets hommages: non qu'il fût allé jusqu'à le consulter, l'interroger--pour qui prenez-vous Monjoye?--mais il lui disait en passant: «Je crois que cela va sauter à gauche... Il me semble que cela court aux étangs...» Et l'on ne peut se figurer tout ce qu'il y avait de condescendance, de protection, d'affection même dans cet «Il me semble» et sous ce simple «Je crois.»

Marc avait donc l'illusion de diriger la chasse. Il s'amusait, et tant pour calmer enfin sa bête que par belle humeur, galopait comme un perdu, faisant le tour de tous les taillis, entrant sous les futaies, ne voulant ni perdre les chiens un seul instant, ni manquer de voir à chaque passage de route bondir le cerf léger. Mais celui-ci, très robuste et très vite, égarait souvent la meute paresseuse.

Au bout d'une heure pourtant, et las de ruser, l'animal changea de forêt: il traversa les bruyères et franchit la Butte aux Chevaliers pour gagner sans doute les bois du Mahouleux. Non loin de la lande en effet, près de la lisière d'Hariale, Monjoye et Marc se rejoignaient au galop et apercevaient les chiens qui paraissaient dans les broussailles:

«--Eh, Monjoye, cela débuche!

--Oui, monsieur, mais les chiens remontent, voyez. Le cerf aura gagné le Mahouleux au bas de la plaine, là-bas.

--Suivez, suivez; moi, je coupe au court. Ma jument grimpera la butte, ça la distraira...»

Car le jeune homme venait d'enfourcher sa deuxième monture qui, lancée toute fraîche en pleine chasse, roulait des yeux éperdus, ouvrait des naseaux de licorne, et se cabrait terriblement comme pour se préparer à prendre un galop dont son cavalier se souviendrait. C'était une prudente pensée que de lui donner tout d'abord à gravir ce lourd monticule de sable. Marc rendit la main et partit à fond de train sur la bruyère.

Il fut avant que d'y penser en haut de la butte, et en redescendit comme un trait. Les bois du Mahouleux s'approchaient, hauts, noirs et silencieux. Marc s'y engouffra bride abattue.

Mais il n'y avait pas fait dix mètres qu'une harde de biches jaillissait des arbres au tournant d'un chemin, et s'en venait presque donner dans la jument. Epouvantée, celle-ci se jette dans les pins: l'un d'eux, à demi déraciné, penche, barre la route. Marc s'y cogne rudement, se rattrape comme il peut aux crins de sa monture, qui sans doute se croit en danger de mort si elle ne fuit au plus vite: et la voilà qui baisse la tête et file au train de course entre les troncs d'arbres, par dessus les racines, les fossés, sur une route enfin, terrifiée, enivrée, emballée!

Les pins succèdent aux pins, les kilomètres aux kilomètres. Marc cependant a rajusté ses rênes, et se dirige tant bien que mal. Il attend que la jument se fatigue. Hélas! des rochers surviennent, des pierres cachées sous le sable: c'est la Gorge aux Sangliers. Il faut s'arrêter coûte que coûte: de violentes saccades sur le mors, une lutte suprême entre l'athlète et la bête furieuse, celle-ci devient folle, franchit deux roches, culbute à la troisième et rebondit en une carrière abrupte au fond de quoi elle ne bouge plus, morte. Marc, tombé sur le flanc, reste inanimé.

Bien loin de là, aux étangs, l'inquiétude fut grande, quand on y sonna enfin l'hallali.

«--Où donc se cache l'héritier? disait-on... Il paraît avoir étrangement perdu la chasse, le futur patron. Pour un début...

--J'ai quitté M. Thierry, répondit Monjoye très contrarié, au moment où l'animal débucha, puis fit retour.»

Le baron Levaître, méchamment, laissa traîner tant qu'il put le dépeçage et la curée. Si bien que le jour s'attristait déjà lorsque Pauline et Sylvie, prises d'angoisse, envoyèrent les hommes d'équipage battre tout le pays.

II

«--Enfin, monsieur, le malheureux boitera-t-il toute sa vie?

--Je le crains bien, madame.»

Et le chirurgien venu de Paris en consultation explique le cas à Paqueret atterré, à Sylvie qui l'écoute, anxieuse: col du fémur fracturé de la façon la plus grave; on remettra Marc debout cependant, mais il est presque impossible qu'un raccourcissement de la jambe ne se produise point....

«--Et même, madame, je ne veux pas vous abuser. Il est trop certain, hélas, que le jeune homme restera sa vie durant atteint de claudication. Son état général de fièvre et d'abattement n'est actuellement que la suite de la commotion, des heures d'évanouissement, de la nuit presque entière passée dans la forêt. Mais la constitution de notre sujet est exceptionnellement robuste: elle nous aidera. Pourtant il serait bon, je pense, de l'emmener dès qu'il sera transportable, dans une dizaine de jours. Je n'ignore pas le lien qui allait unir prochainement votre belle-fille à M. Thierry, et je sais qu'il peut compter sur le plus affectueux dévouement; mais outre que Sérigny, où nous voici, est loin d'Hariale-sous-Bois, où vous habitez, outre la longueur probable de la convalescence, vous ne devez pas, il me semble, exposer mademoiselle Levaître à ce spectacle douloureux et continuel de son fiancé cloué sur un lit d'hôpital--et cela dans l'intérêt commun de ces deux enfants, croyez-moi, madame.... Ce jeune homme a un foyer, une famille à Paris. Il faut l'y envoyer.....»

Voilà. C'était dit. Maintenant, l'illustre chirurgien ne songeait plus déjà qu'à fuir au plus vite: revêtu de son pardessus et son chapeau à la main, il s'inclinait devant le vieil Amédée, devant Sylvie, anéantie dans un fauteuil....

Devant Amédée qui, pâle, raide et muet, évoquait en secret le souvenir grandiose et lamentable, le souvenir éternel de Jugurtha. Ainsi, l'incroyable catastrophe se renouvelait? Ainsi, c'était donc écrit que tous ses cracks se rompraient la jambe au moment d'arriver au poteau, et que jamais, jamais il n'éprouverait la joie d'un pur triomphe? Car ce Marc Thierry ne comptait plus maintenant: un athlète infirme, un héros qui boite? Perdu, fini. Encore un produit Paqueret qui manquait sa carrière....

Et l'infortunée Sylvie de son côté songeait avec angoisse à tout ce qui allait suivre cette horrible aventure, à la vie commune d'abord, compromise et bouleversée, puis au Théâtre Vendôme, aux débuts retardés; mais surtout, oui, surtout au chagrin de Pauline..... Qu'allait-elle faire, la pauvre petite, avec un fiancé estropié--et d'ici peu de mois, un enfant? Se laisserait-elle marier quand même? Devait-on révéler son secret? Et si Marc aussi bien venait à ne pas survivre..... Hélas!

Cependant Amédée Paqueret quitte l'hôpital avec le docteur, que Sylvie a reconduit jusqu'à la porte du parloir. Ils montent en voiture, et roulent ensemble vers la gare de Sérigny. On doit traverser toute la ville: le trajet est long, il faut causer:

«--Madame Levaître, fait le chirurgien, paraît profondément affligée. Mais rassurez-la, monsieur. Dites-lui bien que son gendre ne court aucun danger. Il boitera, voilà tout. Vous confesserai-je qu'une question me tourmente depuis mon arrivée, et que si je ne craignais fort d'être indiscret....

--Du tout. Demandez.

--Eh bien, comment se fait-il que je n'aie vu au chevet du jeune homme aucun membre de sa famille? Je vous avoue que cela m'a surpris. Car nous sommes plus habitués, nous autres médecins, à nous débattre contre la poursuite d'une tribu d'oncles et de cousins qu'à trouver un malade orphelin. M. Thierry ne voit-il pas les siens?

--Son père lui a défendu sa porte.

--Et le brillant mariage qu'allait conclure le pauvre garçon ne les avait point raccommodés? Le fait est grave.

--En effet.... Mais il y avait une telle différence de points de vue, une si réelle incompatibilité d'humeur! M. Thierry le père a toujours témoigné envers son fils d'une malveillance extrême; et comme avec cela Marc était un caractère très violent, un peu rude....

--Etait?»

Enfin, quand le rapide de Paris eut disparu au loin, Paqueret s'en retourna seul vers l'hôpital de Sérigny: «Quoi! se disait-il en route, renvoyer Marc parmi les siens? Mais y tiennent-ils seulement? On les a prévenus, on leur a télégraphié. Nous avons vu débarquer madame Poron, née Thierry, le peintre Oswald, et aussi mademoiselle Marguerite qui a embrassé sa future belle-s½ur. Puis, à l'heure du dernier train, ils sont repartis: et c'est encore Pauline, Sylvie et moi qui n'avons pas dormi cette nuit-là....»

Revenu à l'hôpital, il ouvrit résolument la porte du parloir où le chirurgien leur avait avoué tout à l'heure la vérité. Il s'arrêta, se découvrit, se tut. Sylvie se tenait encore enfouie dans le même fauteuil, à la même place.

«--Il faut, mon amie, déclara Paqueret, il faut absolument que Pauline .... sache. Je viens d'y réfléchir: c'est un douloureux et cruel cas de conscience. On ne peut la laisser engager tout son avenir ainsi.

--Mon Dieu, Amédée, quelle épreuve! Et qui lui dira....

--Moi, si c'est nécessaire. Mais vous plutôt, ma chère Sylvie, vous qui lui apprendrez l'affreuse nouvelle avec l'adresse et les précautions d'une mère.

--Je n'oserai pas.

--Si! vous le devez. Notre responsabilité serait trop lourde. Que nous nous taisions ou que nous parlions, d'ailleurs, c'est toujours une vie que nous brisons: mais en parlant, songez-y, vous sauverez une enfant jeune, saine et qui peut être heureuse.

--Hélas, Amédée, si vous saviez.... Tout est bien irréparable, allez!»

Ah, cette fois, c'en était fait, Sylvie allait tout dévoiler, le mariage forcé, la grossesse de Pauline, les fiançailles précipitées--quand la porte de nouveau tourna sur ses gonds, quand un visage tout émacié parut, qu'éclairaient deux yeux luisants: c'était Pauline. Elle entendit le silence subit qui se fit à son entrée:

«--Quoi, dit-elle, qu'est-ce qu'il y a? Que me cachez-vous? Vous avez cessé l'entretien comme j'entrais.... Que vous a dit le chirurgien? Marc est donc plus malade?

--Mais non, je te le jure. Rassure-toi, ma chérie, ne t'énerve pas....

--Allons, j'en suis certaine, il est plus malade, et peut-être en danger: il vaudrait pourtant mieux m'en avertir!»

Paqueret en prit son parti: «Non, Pauline, fit-il avec beaucoup de fermeté, Marc n'est pas en danger. Mais la fracture dont il souffre est très grave.... très grave.

--On ne l'en remettra pas?

--On l'en remettra. Il guérira, cela ne fait point de doute. Seulement...

--Eh bien?... Oh! je comprends!»

Et soudain la jeune fille, éperdue, désespérée, terrifiée, s'est jetée en sanglotant sur une chaise, près de Sylvie.... Infiniment douce, celle-ci ne détourna point, ne calma point, mais attendrit cette immense douleur. Pauline pleura longtemps, longtemps... Si bien qu'à se sentir ainsi choyée, bercée, elle s'alanguit à la fin, s'abandonna peu à peu, s'apaisa toute seule, revint à elle:

«--J'aurais préféré, vois-tu, Sylvie, balbutia-t-elle, qu'on l'eût rapporté mort!»

III

«Ma chère Pauline,

»Tu seras sans doute surprise de cette lettre. Mais après tout, je suis ton oncle et ton plus proche parent; et si des circonstances ou une volonté particulière ont empêché que je ne fusse ton tuteur, je n'en ai pas moins, il me semble, le droit et peut-être le devoir de prendre ici ton intérêt, de défendre un nom que tu portes encore, et qui est aussi le mien. J'espère que tu reconnaîtras l'honnêteté de ma démarche, et mon affection pour toi qui seule me dicte ma conduite dans cette circonstance.

»D'autre part, je sais combien tu es au-dessus de l'état d'esprit enfantin qui est habituellement celui des jeunes filles de ton âge. L'éducation un peu libre, mais éclairée, je me plais à le reconnaître, que t'a donnée Sylvie, t'a mise à même de pouvoir juger hautement certains actes, dont il serait inutile et dangereux de seulement te parler, si tu étais restée au niveau commun.

»Sache donc que Sylvie, ta belle-mère, rentre au théâtre. Je ne te dis point «va rentrer», ni «songe à rentrer». Non: les traités sont dûment signés; elle reparaît sur la scène dans quelques mois. Tu devines, n'est-ce pas, que je n'avancerais pas cette information si je n'en étais tout à fait certain. Je la tiens de source absolument sûre. D'ailleurs, c'est un bruit qui commence à se répandre dans Paris. Encore un peu, et ce sera dans les journaux.

»Or, sens-tu bien, ma chère Pauline, l'énormité, la folie de cette fantaisie? Prévois-tu le scandale qui va nous atteindre, les railleries, les lâches insinuations, les avanies même auxquelles nous serons en butte? Toute la situation mondaine de notre famille, si honorable et si haute du temps de ton pauvre père, et dans laquelle nous eûmes tant de peine à maintenir Sylvie Montreux, s'effondrera du coup. Elle croulera, le marquis de Caumais-Simier me le disait encore hier, sous le ridicule, et bientôt sous la honte.

»Je n'ai pas besoin de t'expliquer les risques que nous fait courir à tous deux la décision funeste de ta belle-mère. Songe à la difficulté pour toi de te marier, du moins dans notre monde, au cas où Sylvie nous exposerait ainsi à la risée publique: car enfin, on ne peut considérer comme définitive, dans les circonstances présentes, l'union projetée avec M. Marc Thierry. Quant à l'hypothèse de maintenir le même train de maison, de recevoir, de conserver un équipage de chasse, il va de soi qu'il ne saurait même en être question.

»Moi, que puis-je faire en tout ceci? Rien, hélas. Sylvie est entièrement libre, sinon responsable, de ses actes. Mais toi, Pauline, j'ai pensé que tu saurais peut-être, s'il en est temps encore, la détourner de cette désastreuse résolution!

»Nos intérêts à tous deux sont ici, je te le répète, intimement liés. Maintenant, je m'adresse, non plus à ton intelligence, mais à ton c½ur, pour te demander, pour te prier de ne point me dévoiler dans l'occurrence. Crois bien que si tu me citais, cela ne servirait qu'à indisposer Sylvie et à la rendre intraitable. Réponds, si l'on t'interroge, que tu as appris la chose par hasard, ou mieux, tiens, par une lettre anonyme.

»Allons, ma chère petite, bon courage. Agis énergiquement, adroitement, et ne doute pas, quel que soit le résultat de cette entreprise, de mes sentiments les plus tendres et les plus sincères.

Ton oncle affectionné »GASTON LEVAÎTRE.»

Pauline, en recevant cette lettre, comprit qu'elle était trahie. Quoi! elle avait arraché à sa belle-mère son amant, si bien même qu'elle en était enceinte. Et Sylvie, pendant ce temps, la sournoise et lâche Sylvie signait un engagement? Mais alors, la dupe, dans tout cela... Trahison!

Une fois au théâtre en effet, Sylvie ne devenait-elle point à jamais divine et jeune pour toujours, comme toutes les grandes actrices? Pauline devait se résigner à vivre éternellement dans l'ombre de cet impérissable bonheur. A quoi bon désormais avoir si brillamment mené la conquête de Marc? Elle ne s'en était guère souciée, la fausse rivale! Le seul amant qu'il lui fallût, à cette comédienne, c'était le public, c'était la France tout entière! Comment ne l'avoir pas senti?

Et comment aussi Pauline n'eût-elle pas souffert de ce que Sylvie se détachât, s'éloignât ainsi d'elle irrévocablement? Les répétitions, les soirées au théâtre, la foule, la vie publique... C'était fini. La jeune fille n'allait plus savoir qui haïr, ni qui aimer sur terre. Marc? Un homme déprécié, dont tout le monde aurait pitié, un infirme... Elle ne concevait même pas qu'elle eût pu le distinguer, maintenant que l'indifférence de Sylvie le laissait pareil à tous les autres... Peuh! même point pareil aux autres: il ne valait plus rien, il boitait.

Ah, que l'on s'était donc bien joué d'elle, pourtant! Ainsi, pas une indiscrétion commise pendant ses ridicules fiançailles, pas une lettre échangée, pas un mot imprudent... Et le traité? Parbleu, il était à Paris, chez quelque notaire. Que de précautions... Fi donc!

Sylvie piquait de longues aiguilles dans son chapeau quand Pauline, après avoir déchiré la lettre de Gaston, s'en vint, perdue de découragement et d'humiliation, frapper à sa porte.

Toutes deux devaient aller à Sérigny pour assister au départ de Marc, que l'on allait transporter à Paris: sa famille ayant désiré le reprendre, le soigner; M. Thierry le père s'étant écrié dans un mouvement d'une rare magnanimité: «Qu'on me ramène mon fils! J'oublie tous ses torts devant son infortune.» On ne pouvait qu'admirer ce sentiment au Ministère.

En apercevant dans la glace sa belle-fille, la baronne Levaître fit sans se retourner: «Voilà, je suis prête. Mais toi-même, tu n'as pas ton chapeau? Dépêche-toi. Il faut partir: tu entends, voilà qu'on amène Aérolithe devant le perron.»

Au dehors en effet, le gravier du jardin bruissait sous les roues de la voiture. Mais Pauline continua de s'avancer dans la chambre:

«--Je viens d'apprendre que tu rentres au théâtre, que c'est une affaire conclue.»

Sylvie tressaillit: «Qui t'a écrit cela, qui?

--Un billet anonyme.»

La baronne Levaître acheva de fixer son chapeau, réfléchit vivement, et conclut que, parbleu! il fallait toujours bien en arriver là. Donc: «Eh bien, oui, répondit-elle, c'est vrai.»

Pauline manqua de force, et s'accouda toute blanche sur le dossier d'un fauteuil. Son front tomba dans ses mains, et un mot, un seul, qu'elle ne cessa plus de répéter, lui vint aux lèvres: «Et moi, soupira-t-elle, et moi?»

Quelle angoisse pour Sylvie, et combien elle eût préféré de l'indignation, voire quelque mauvaise et cruelle colère! Ce fut une scène accablante: