Part 1
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_Couplées_
DU MÊME AUTEUR: =La Femme baroque=, roman. =Le Page=, roman. =La Croix de Malte=, roman.
_EN PRÉPARATION_: =Au Pays de Sylvie.= =L'Amazone blessée=, roman.
MARCEL BOULENGER _Couplées_ ROMAN [Illustration]
PARIS SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES _Librairie Paul Ollendorff_ 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1903 Tous droits réservés.
_Il a été tiré à part cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés._
A L'UN DES PLUS BEAUX ESPRITS
DE FRANCE
HENRI DE RÉGNIER
M. B.
PREMIÈRE PARTIE
EN HARIALE
I
Sur les confins de l'Ile-de-France et du Valois, en Hariale...
Comment, que dites-vous, madame? Vous avez été dans les forêts, dans le pays d'Hariale? Allons donc! Vous y serez allée pour les courses, aux grandes réunions d'automne et du printemps. Vous aurez aperçu du haut des tribunes le château des anciens ducs de Guyenne. Vous aurez lu dans votre journal que la petite ville d'Hariale-sous-Bois est un «centre d'élevage et d'entraînement», c'est-à-dire que chaque matin des bandes innombrables de chevaux en parcourent les rues, qu'il y a dans la contrée plus de grainetiers que de boulangers, et qu'on ne saurait y trouver un gamin de six ans qui ne parlât anglais et ne cachât ses mollets nus sous des leggins. J'admets encore que vous ayez regardé par la portière de votre wagon, quand vous traversâtes la forêt. Il me semble même que vous dûtes faire «ah!...», ainsi que tout le monde, en passant le viaduc d'où l'on a vue sur les étangs.
Mais vous êtes-vous promenée dans cette forêt si élégante, si douce aux yeux, et dans celles qui s'y rattachent, et parmi tous ces paysages qu'on dirait peints sur un éventail, et qu'on découvre à l'orée des bois? Avez-vous seulement poussé jusqu'aux futaies d'Alcret, à quelques lieues de là? Avez-vous visité le château et son parc, plus aimable et mieux tenu que celui de Versailles?.. Un parc dont notre La Bruyère lui-même écrivit sans doute: «Cela est bien imaginé et bien ordonné; il règne ici un bon goût et beaucoup d'intelligence».
Hélas, vous ignorez tout cela. Vous aviez, au printemps, une robe charmante à faire admirer, ce dont je vous loue, et vous n'avez point quitté les tribunes, ce dont je vous blâme. Et pourtant, le château qui s'élevait là, devant vous, tout au bord du champ de courses, de «la pelouse», comme on dit si joliment dans le pays, c'est un palais national, pareil à ceux de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Compiègne. Chacun y peut entrer le dimanche, le jeudi, le mardi, le samedi même, je crois. Ouvrez un guide, vous verrez.
Ah, de grâce, madame, par un beau jour, en semaine, prenez le train, et descendez à Hariale-sous-Bois. Veuillez même y coucher, s'il vous plaît. Vous irez visiter les trésors du Château et errer dans le parc infini. Vous écouterez demain matin le galop sourd et vif des bandes de pur-sang qu'on lance sur la pelouse. Vous pourrez, pendant l'automne et l'hiver, suivre les chasses du Rallye-Vaille, et forcer votre cerf comme les autres. Vous aurez chance enfin de croiser à quelque tournant de route Sylvie Montreux, de la voir sourire au passage ou même rêver dans son jardin.
Car notre grande Sylvie daigne vivre en Hariale. Et de certains endroits du parc, vous apercevez les allées de sa propriété, vous en approchez, vous croyez y être.
Mais ne le saviez-vous pas? C'est pourtant écrit aussi sur le guide, en toutes lettres.
II
D'ailleurs, qui ne la connaît, cette incomparable Sylvie? Qui ne pourrait raconter ses débuts, n'a point applaudi sa beauté, son charme et son talent, qui n'a contribué à sa gloire? Seriez-vous donc la seule à ignorer que le baron Levaître, alors veuf, l'épousa scandaleusement en 1897, et qu'il lui apportait en cadeau de noce, outre ses millions, une fille âgée de quinze ans, née de son premier mariage et nommée Pauline? Allons, vous en aurez jasé, comme nous tous. Ce fut un mariage européen.
Et le moyen en effet que Paris, que la France, que l'Europe entière ne se troublassent point quand un insolent millionnaire avait ainsi l'audace de confisquer une femme dont le moindre geste était ordinairement déclaré le miracle de l'art; une femme dont les inflexions de voix avaient enchanté les deux mondes, une femme qui était revenue des contrées lointaines chargée de cadeaux royaux, qui avait mis le schah de Perse à la porte et n'avait pas voulu voir le sultan--notre glorieuse Sylvie enfin, notre grande comédienne, une comédienne! Qu'on y songe, l'impératrice de Russie n'a pas tant de prestige que nos deux ou trois reines de théâtre. Il vaut mieux d'ailleurs atteindre comme celles-ci la dignité suprême par les planches: on y montre plus de talent, d'abord; puis on y a plus d'autorité, c'est certain.
Il y a longtemps qu'un critique dramatique avait écrit pour la première fois: «Mademoiselle Sylvie Montreux est vraiment très intelligente.» Ses confrères ne s'étaient pas fait faute de tenir le même propos quelques mois plus tard, et il n'y eut bientôt plus personne à Paris qui ne répétât régulièrement lorsqu'il s'agissait d'elle: «Quelle nature d'élite, cette Sylvie!» Elle ne cessait en effet de donner à chaque instant les preuves les plus indéniables d'esprit, dont une ingénieuse entre toutes fut, par exemple, de quitter avec éclat l'Opéra-Comique et d'abandonner brusquement le chant pour la comédie. Le procédé est sûr et tout artiste qui ne se croit pas assez en vogue devrait s'y résoudre: que les peintres injustement appréciés commencent à sculpter, que les poètes qu'on ne décore pas se fassent reporters, et que les barytons méconnus se mettent aux affaires publiques. Ils s'en loueront.
Enfin, après des années de triomphes inouïs, le vieil Amédée Paqueret était un soir entré dans la loge de l'illustre Sylvie, amenant avec lui un autre monsieur, grand, chauve, d'aspect un peu grave et très distingué.
«--Ma chère amie, dit-il, vous avez été plus que belle, plus que délicieuse, et voici mon camarade le baron Levaître qui a voulu vous exprimer aussi son émotion.»
Et telle avait été l'origine de cette passion profonde qui lia pour toujours le baron Levaître à Sylvie Montreux. Il avait des millions, un équipage, un yacht, des chevaux de courses; il avait sa fille enfin, et la comédienne ne pouvait se défendre d'un plaisir délicat à la pensée de jouer ce rôle si périlleux et si difficile de mère. Elle permit qu'on la fît baronne.
Aussi bien l'opinion publique lui fut-elle favorable dans cette circonstance. Cela se conçoit du reste: il n'y avait pas un chroniqueur qui ne crût un peu marier en elle sa petite cousine ou sa s½ur aînée, pas un minuscule gazetier qui n'eût traité cette cérémonie comme une fête de famille. Le malheureux baron fut au contraire traîné dans la boue: épouser une actrice, quel scandale, quel défi! De sorte que les mêmes qui disaient gentiment: «Eh bien, l'incomparable Sylvie consent donc à se donner un maître...» ajoutaient avec douleur: «Ce Levaître est bien coupable.»
Le baron Etienne méprisa les uns comme les autres, et fit bien. On peut, lorsqu'on dispose de plusieurs forêts de chasse et d'une meute sérieuse, se permettre d'épouser en somme qui l'on veut. Les gens du monde ont sans doute une passion très noble pour les convenances sociales, mais ils en nourrissent une fort irrésistible aussi pour la poursuite des cerfs et des daguets. Il est beau de flétrir la conduite d'autrui, mais encore plus divertissant de mener une bête aux étangs. Comme l'avait fort exactement prévu l'avisé maître d'équipage, ces messieurs et ces dames boudèrent un peu le premier mois, puis revinrent en foule, et la baronne Sylvie se trouvait traitée avec les plus grands égards par la meilleure société de l'Ile-de-France et du Valois, quand une pleurésie lui enleva brusquement son mari en décembre 99.
Mais il y avait bientôt trois ans de cela. Aujourd'hui, Gaston Levaître a succédé comme maître d'équipage au baron Etienne, son frère aîné. La petite Pauline et sa belle-mère Sylvie ont quitté le deuil; elles habitent ensemble leur princière maison de chasse, élevée en face du château d'Hariale, perdue parmi les arbres et bordée par le plus majestueux canal. Cette eau seule sépare le jardin de Sylvie des parterres que disposa Le Nôtre: un canot, quelques coups de rames, et vous y voilà.
III
Cependant Adeline Demain et Blanche de Rueil, au Café de Paris, n'en croyaient pas leurs beaux yeux, le soir qu'elles virent le jeune marquis de Caumais-Simier et le baron Gaston Levaître causer si sérieusement et si longtemps l'un avec l'autre.
«--Penses-tu, ma chère, qu'il lui en raconte, le petit!
--Et le vieux qui lui répond, sérieux comme un pape!
--Oh, le vieux.... Tu sais qu'il a cinquante ans, cet homme-là, pas davantage?
--Mais il est mal conservé. C'est une crapule d'ailleurs.
--Eh bien, et Caumais-Simier, donc?
--C'en est une pire.»
Aussi bien ce mot de «crapule» signifie-t-il peu de chose en notre langage d'aujourd'hui. On ne l'emploie que dans les cas les plus incertains. Sans doute François de Caumais-Simier ne possédait-il qu'une fortune dérisoire, ce qui est bien fâcheux pour un gentilhomme élégant. Mais son titre du moins était pur et sans nul alliage de Pape ou d'Empereur.
Or, à ce moment précis, François de Caumais-Simier, appuyant doucement ses coudes pointus sur la nappe, disait au baron Levaître:
«--Enfin, mon cher, voilà: je voulais vous pressentir, vous avertir, savoir enfin si vous seriez hostile à un projet d'union, à une demande....
--Mais, mon petit François, répliquait l'autre, encore une fois, c'est à ma belle-s½ur qu'il faut poser ces questions. Vous savez bien qu'elle est tutrice de Pauline. Ah, mon frère Etienne avait des idées particulières! Epouser une comédienne et lui laisser jusqu'à sa fille par testament, voilà qui est original, amusant, imprévu....»
Et le baron parlait ainsi avec une vivacité qu'il regretta sans doute, car il reprit d'un air important: «Sylvie d'ailleurs est une femme extrêmement intelligente; Etienne eut bien raison de nous l'imposer. On aurait pu sans cela lui tourner le dos; c'eût été inique. Elle a su se montrer pour notre Pauline plus affectueuse et peut-être meilleure qu'une mère véritable. Parlez à Sylvie, mon petit François, tout ceci ne regarde qu'elle. Moi, je suis le maître d'équipage en forêt d'Hariale, rien de plus. S'il s'agit de vénerie, venez me trouver. S'il s'agit de ma nièce, voyez Sylvie.»
Gaston même ajouta: «Du reste, si je m'en mêlais, il me faudrait discuter dot et fortune. Or, j'ai horreur des affaires d'argent.
--Hélas, je ne puis malheureusement les souffrir non plus,» répondit poliment François. Il est inconvenant, en effet, dans la bonne société, de conclure la moindre affaire sans s'être au préalable assuré qu'on n'y songe point. On déclare même avec grâce le plus souvent: «C'est à peine si je sais ma table de multiplication.»
Blanche et Adeline pourtant, aidées de deux petits jeunes gens d'une sévérité toute romaine, continuaient à s'occuper de leurs voisins.
--«Tenez, voulez-vous mon opinion? Eh bien, je suis persuadée que votre Levaître et votre Caumais-Simier organisent ensemble quelque chose de pas très propre.
--Bah! cela n'empêchera pas qu'on les honore, ni surtout qu'on les épouse: ils sont à vendre.
--Pas le vieux, du moins.... D'ailleurs sa position n'inquiète plus personne depuis qu'il est devenu premier valet de chiens chez sa belle-s½ur.
--On dit qu'elle ne compte jamais, la belle Sylvie, et qu'elle le loge même gratuitement à Vaille....
--Au chenil.
--Taisez-vous donc, fit Adeline, vous serez encore bien contents et vous irez lui faire des courbettes s'il vous invite à ses chasses.»
Au bout d'une demi-heure, les jeunes Catons n'avaient pas encore mis un terme à leurs vertueux propos, mais en dépit d'eux nos compères, là-bas, devaient s'être entendus, car le baron Levaître concluait: «Je n'éprouve pas de plus cher désir, mon petit, que de vous voir réussir.»
Mon Dieu, Gaston n'avait aucune confiance en François. D'autre part, celui-ci n'eût pas laissé son portefeuille entre les mains de celui-là. Et voici cependant que ces deux hommes se sentaient pris l'un pour l'autre d'une petite faiblesse, d'une sympathie plus sincère au fond qu'ils ne l'eussent crue: ils se trouvaient de la même race, ils étaient «du monde», ils se méprisaient délicatement.
Et quand ils quittèrent le Café de Paris, promenant à la ronde un regard hostile et cruel, comme il sied à quiconque entre dans un restaurant ou en sort; quand, passant devant les deux femmes, ils eurent soulevé ensemble leurs chapeaux, Blanche ne put malgré tout s'empêcher de dire à Adeline: «Ce sont des crapules, mais on ne s'en douterait pas.
--Caumais-Simier, surtout, est étonnant.
--Il marque bien.»
En effet: avec son visage immobile, sa moustache si blonde et si fine qu'elle en semblait postiche, sa raideur, ses vêtements incassables, il vous avait un air charmant de gravure de modes; on eût cru qu'il allait jouer à la Comédie-Française, il était un peu ridicule.
IV
Personne ne serait si osé que de venir troubler la quiétude et le silence du splendide palais national d'Hariale avant sept heures du matin. Le boucher ou le boulanger ne se permettraient jamais d'y apporter plus tôt la nourriture de MM. les conservateurs et gardiens, et l'indomptable laitier lui-même ne s'y risquerait point. Ce château est devenu bien de l'Etat: on n'y entre pas comme dans un moulin, devant qu'il ne fasse jour, et grand jour. Il faut attendre au moins que le brouillard de l'aube ait découvert l'entrée des charmilles et que tous les cygnes, bien réveillés, flottent sur les pièces d'eau.
Cependant la baronne Levaître, la belle Sylvie, ne se gêne pas tant. Elle ne s'embarrasse ni de la coutume ni des règles. Sa maison n'étant, on l'a vu, séparée du parc d'Hariale que par le canal, elle passe l'eau en barque à chaque instant, va, vient, donne des ordres, envoie ses domestiques, se croit chez elle.
Aujourd'hui, dès l'aurore, c'était son groom qui s'en venait aux nouvelles chez le gardien-chef.
«--Madame m'envoie; elle est très inquiète. Comment va-t-il ce matin?
--Qui?
--Le daim du bosquet de Phillis.
--Ma foi, je ne sais pas encore. Hier soir, en tous cas, il était toujours couché et se laissait approcher sans remuer une patte. Il pourrait bien mourir aujourd'hui: il est vieux.
--Madame dit que non. Elle veut qu'on le transporte au jardin, chez nous. Madame trouve que le trajet n'est pas plus dangereux pour la pauvre bête que les nuits passées ici, en plein air.
--Mais... il faudrait au moins prévenir M. Fouvier.»
Et voilà comment M. Jacques Fouvier, conservateur adjoint du château d'Hariale, fut réveillé à une heure insolite ce jour-là par la sollicitude de sa belle voisine.
«--Dites-moi, Lehup, répondit-il, l'animal est perdu, n'est-ce pas?
--Oh, monsieur, s'il n'est pas mort maintenant, ce sera tout à l'heure. Il ne bougeait déjà plus hier soir.
--Que madame Levaître fasse donc ce qu'elle veut. Ne la chagrinons pas.»
M. Jacques Fouvier pouvait apprécier, dans son emploi au château, les avantages qui s'attachent aux situations secondaires, à la «médiocrité dorée». Sans doute existait-il plusieurs conservateurs du domaine d'Hariale: mais on ne les y voyait jamais l'hiver, et s'ils consentaient l'été à venir un peu respirer l'odeur des roses et des bois au château, c'était encore le jeune conservateur adjoint qui, même alors, recevait le courrier, classait la bibliothèque, soignait les tableaux, veillait à la propreté des meubles et des parquets, surveillait les jardiniers, faisait des rondes dans le parc, réglait la dépense, allait voir les gardiens malades, et recevait les observations du ministre s'il s'égarait un numéro de vestiaire les jours de visite, ou si l'un des paons du domaine perdait ses plumes hors de saison.
Ainsi troublé dans son repos du fin matin par le gardien Lehup, Jacques Fouvier ne se rendormit pas, mais se leva dans le dessein sournois de faire sa ronde à l'improviste et d'aller voir jusqu'au fond du parc, plus tôt que de coutume, comment les jardiniers balayaient les feuilles mortes et couvraient pour l'hiver les terres fragiles.
Lorsqu'il partit: «Pourquoi déjà?» fit Edmée, son épouse, en ouvrant à demi des yeux furtifs.
«--Parce que madame Levaître m'a fait réveiller à une heure extravagante. Je m'en félicite, d'ailleurs...»
Mais déjà Edmée n'insistait plus et reprenait ses rêves: le nom seul de Sylvie suffisait à tout.
Jacques Fouvier suivit d'abord les allées menant au Pavillon d'Echo, qui est une sorte de Trianon tout caché sous des ombrages. On dit que la duchesse de Guyenne enferma jadis le poète Sarasin dans une chaumière qui déjà se trouvait nichée là: elle l'y nourrit de confitures et de blanc-manger, le munit d'argent, le choya toute une année, puis le rendit à l'hôtel de Rambouillet, reposé, frais et plus disert qu'auparavant. On avait après cela rebâti le galant asile, on l'avait meublé, orné d'une terrasse, environné de fleurs et de buis taillé. On en avait fait un lieu de délices, enfin, où échanger à l'aise, au murmure des feuilles et des abeilles, épigrammes, serments éternels, vers indiscrets et douces prières. Et aujourd'hui encore, il semble que de vieux parfums s'y exhalent. On voudrait, dès qu'on s'en approche, se rappeler un madrigal ou un sonnet. On forme malgré soi des pensées cadencées, langoureuses. Une vigne épaisse tapisse l'entrée; à l'entour, les arbres se balancent plus mélodieusement, le soleil ou la pluie passent avec moins de force entre les branches, et à la plus légère brise, la nymphe elle-même, la nymphe Echo s'y souvient du passé: on l'entend.
Le jeune conservateur poussa la grille dédorée et toucha l'une des portes du pavillon. Elle n'était point close et s'ouvrit: à l'intérieur un gardien menait grand bruit, époussetait les tentures, frottait les meubles.
«--Bonjour, monsieur.
--Bonjour. Mais qu'est-ce que cela? fit Jacques Fouvier en apercevant, posée comme un coquillage sur le marbre d'une console, une épingle d'écaille, blonde et courbe.
--C'est à madame la baronne. Hier, elle est venue lire ici. Je lui rendrai l'épingle tantôt.
--Vous savez pourtant bien, Constant, que je ne veux pas qu'on séjourne dans le pavillon, qu'on y écrive ni qu'on y lise. Cette règle est pour madame Levaître comme pour les autres. Ne vous le faites plus rappeler.»
Puis Jacques Fouvier marcha longtemps sous les avenues couvertes, prenant l'une, l'autre, au hasard, guettant parmi les feuilles d'or la fuite légère des écureuils et méditant sur la tyrannie de madame Sylvie.
Dans un carrefour, un jardinier savonnait un banc de pierre: «Vous devenez fou, mon ami?
--C'est, monsieur, le banc préféré de madame la baronne. Elle m'a recommandé de le tenir toujours brillant.
--Vous feriez mieux de couvrir les statues. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, et toutes celles que j'ai vues de ce côté du parc n'ont pas encore leur manteau de chaume.
--Mais, monsieur, madame la baronne m'a conseillé, de votre part, d'attendre les prochaines pluies...»
En revenant le long du noble et vaste canal que Le Nôtre jadis creusa, le conservateur adjoint eut encore la douloureuse surprise de voir nager au milieu des eaux une douzaine de cygnes qui portaient tous une chaînette d'or au col. Il ne douta point que ce ne fût là une fantaisie nouvelle de Sylvie: «N'oubliez pas, déclara-t-il sévèrement au gardien Lehup qui passait, que ces intrus appartiennent à madame Levaître; que leur nourriture par conséquent la regarde seule, et que nous ne sommes nullement responsables du vol de tous ces petits colliers dont elle a jugé bon de les orner. Qu'elle y veille, s'il lui plaît!»
Lorsque enfin, arrivé devant la maison même de la baronne, Jacques Fouvier trouva le groom en train de planter des pieux surmontés de lanternes japonaises, une sorte de découragement le saisit.
«--C'est pour la fête de ce soir, dit le domestique. Madame en fait planter toute une rangée de votre côté du canal. Ils éclaireront l'eau, et cela fera bien, vu du jardin.»
«Remportez-moi tout cet attirail! aurait dû répondre Jacques Fouvier. Le parc d'Hariale, la nuit au moins, appartient au passé, au souvenir, au silence. Votre maîtresse peut réunir un peuple de cercleux et d'imbéciles, et même tirer des feux d'artifice, mais chez elle, au delà de notre eau, qui restera jusqu'au matin noire, immobile et mystérieuse...»
Hélas! vous ne dîtes rien de tout cela, monsieur le conservateur adjoint... Vous vous rappelâtes malgré vous, comme le gardien Lehup, comme Constant, comme le dernier des jardiniers d'Hariale, la bonne grâce irrésistible, le sourire, la voix souveraine de madame Levaître. N'était-elle point une manière de fée dans tout le pays? Ne respectait-on pas ses volontés et ses moindres caprices de la forêt du Mahouleux jusqu'au Bois du Roy, de Pontmorin jusqu'en Alcret? Et qui soutenait l'asile d'Hariale-sous-Bois, qui l'école des dentellières, qui l'hôpital des jockeys, qui toutes les familles pauvres du canton? Elle, parbleu. Qui faisait du Rallye-Vaille l'équipage le plus recherché de toute l'Ile-de-France? Elle, toujours elle. Et quel homme civilisé se fût senti le grossier courage de résister à cette Sylvie glorieuse et belle, triomphante et enviée? Voilà ce que vous pensâtes, monsieur Jacques Fouvier. Et vous avez sagement renoncé à lutter, et vous avez permis qu'on plantât les pieux et qu'on disposât les lanternes; et vous êtes revenu avec modestie dans votre bibliothèque, afin d'y reprendre vos savantes recherches sur la vie du poète Sarasin, non sans songer d'ailleurs qu'il serait galant de dédier un jour cet ouvrage à la baronne Levaître. Votre auteur lui-même n'avait-il pas écrit:
Achille, beau comme le jour, Et vaillant comme son espée, Pleura neuf mois pour son amour Comme un enfant pour sa poupée...
A chanter ces fameux exploits J'employrois volontiers ma vie; Mais je n'ay qu'un filet de voix, Et ne chante que pour Sylvie.
V
Dans le temps même que Jacques Fouvier après avoir dûment constaté le pouvoir invincible de la baronne Levaître, rentrait au château, celle-ci s'éveillait au crépitement d'un grand feu de bois, à la fraîcheur exquise du matin et au parfum des roses mourantes. Car Sylvie, qui ne craignait ni les faiblesses ni les migraines, dormait avec sa fenêtre ouverte, quelque froid qu'il fît, dans une chambre garnie de fleurs, en quelque mois que l'on fût.
A Paris, elle n'était point si matinale. Cela se conçoit: à quoi bon s'éveiller tôt dans notre ville, si l'on n'y est pas contraint? Dehors, on pave la rue, les tramways hurlent, les fiacres et les camions font sauter la boue, les passants vous attristent avec leurs habits de croque-morts; il faut, dès que l'on quitte son logis, se blottir en voiture, ou affronter des milliers de regards malveillants, dont on est las de s'expliquer la cause. Autant rester au lit. A la campagne au contraire, un vrai bain de Jouvence vous attend au jardin: on descend, on plonge dans la brume glacée et l'on ressort énergique et rajeuni d'un jour, aussi fort qu'hier matin. Cela vaut la peine.
Et pourtant Sylvie ne descendit pas ce matin-là, et ne s'en fut ni voir ses poules, ni parler à ses chevaux, ni caresser ses lévriers. Elle demeura paresseuse et souriante au milieu des lettres innombrables qu'on venait de lui envoyer à l'occasion de sa fête. Pour la Sainte-Sylvie, en effet, cette volée de billets s'était abattue sur son lit de tous les points de la France, et les plus intimes parmi ses chères «madame et amie» ou ses galants «tout dévoué» avaient joint à leurs meilleurs v½ux quelque menu cadeau, un souvenir.