Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes
Part 5
--Bien. C'est très grave. Etait-ce de votre plein gré ou par contrainte?
--Oh!
--De votre plein gré, alors?
--Oui.
--C'est affreux. Vous méritez les feux de l'enfer.
--Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup.
--Bien. Continuez. Pas d'autres tentatives habituelles pour éviter la procréation?
--...
--Vous satisfaisiez votre passion sans songer à autre chose, comme les bêtes, selon la parole de l'apôtre saint Paul?
--...
--Vous mêliez vos chairs au hasard, sans autre but que le plaisir bestial?
--Oh!
--Sans jamais un retour sur vous-même, un regret, une pensée pour les enseignements de la Sainte Eglise?
--Hélas!
--Sans honte?
--J'en ai maintenant.
--Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue, toute nue?
--Oui.
--Sans rougir?
--Hélas!
--Vous étiez pareille à un démon.
--Oh!
--Il n'y a que les démons qui ne rougissent pas de leur nudité.
--J'en rougis maintenant.
--Avez-vous cédé à l'entraînement d'un tempérament trop ardent?
--...
--A la passion, alors?
--Oui, j'aimais.
--Il fallait recourir aux sacrements, aux exercices de piété.
--Je le fais, maintenant.
--Comment vous avait-il prise?
--Je ne sais plus. Par des regards, des sourires, des paroles...
--Avez-vous lutté?
--Je l'aimais.
--C'est fini?
--Oui.
--Vous ne le verrez plus?
--Jamais.
--Bien. Continuez.
Et on avait passé en revue les autres péchés, la gourmandise, la paresse, le mensonge, et Pauline se souvenait des goûters délicats, après les furieux repas d'amour, des siestes dans les bras de son ami, des histoires compliquées qu'elle inventait pour dépister la curiosité maritale. Ce songe! Car ce n'était plus qu'un songe! Ce songe! Elle pleura.
--Puisque votre repentir est véritable, je vais vous donner l'absolution, qu'il aurait été préférable de différer, peut-être, mais les larmes effacent bien des choses. Demandez pardon du fond du coeur à Dieu, que vous avez offensé si gravement.
Son attendrissement avait redoublé, pendant que les paroles latines tombaient une à une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux chapeau mauve assorti à la robe, qui était du même ton, mais plus pâle.
La cérémonie finie, elle salua, sans aucun embarras, le prêtre qu'elle connaissait. Ils parlèrent un instant de la dernière vente de charité dont les résultats avaient été merveilleux, et le pauvre homme ne pouvait s'empêcher de considérer, sans convoitise, certes, mais avec une certaine complaisance étonnée, cette élégante jeune femme, jolie et fine, qui connaissait sans doute mieux que le plus retors casuiste tous les secrets de la luxure.
«La femme! La femme! Celle-ci a deux petits enfants jolis comme des anges, qu'elle conduit elle-même à la messe et au catéchisme. Son mari prêche la guerre sainte et son amant l'a quittée pour Mme de Ruel, qui dit tout haut: «Moi je suis fanatique de Dieu!» La femme! La femme!»
Pauline, remontant en voiture, pensa à de délicieuses orchidées qu'une main qu'elle croyait bien deviner avait fait envoyer chez elle, le matin même.
«Me voilà pure, sans tache, quel bonheur! Il y en a une, avec sa petite queue rose tirebouchonnée, qui est un amour! C'est lui, assurément, c'est lui. Déjà six heures! Pourvu que je ne le manque pas! Mon Dieu! que la religion est belle! Je suis heureuse.»
LILAS
Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.
FRANCIS JAMMES
Béatrice, étant princesse, se croyait tenue à beaucoup de sévérité envers ses adorateurs. Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont la cueillaison mérite quelques tourments? Elle leur imposait des épreuves. L'un, grand fumeur, dut, pendant une partie de campagne, rester tout un jour sans fumer. Un autre, qui aimait la danse, dut se priver des plus agréables bals de la saison. Trois élégantes premières, de suite, furent défendues à un des maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse en haine. Lionel, au contraire, accepta tout, même le ridicule. Quand il fut bien humilié, on lui permit quelques baise-main un peu appuyés; il fut favorisé de discrets sourires; on accepta quelques fleurs; on le choisit pour faire un tour aux Salons ou pour aller entendre les conférences de M. Jules Lemaître. Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête dans le petit salon lilas, qui était l'antichambre connue des bonheurs définitifs. Longtemps, assis, debout, à genoux, Lionel prononça sur sa passion des discours galants, spirituels, ou pathétiques. Un jour, après un tendre mouvement d'abandon, Béatrice reprit soudain sa dignité:
--Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je ne dois pas défaillir, et vous ne devez pas m'induire en tentation.
La chair, même celle des princesses, et elle appuyait un peu sur ce mot, est faible. Mais une femme comme moi sait souffrir. Née pour la vertu, je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous appartiendrai jamais. Soyez mon ami, Lionel, soyez le complice de mon renoncement et le confident de mes douleurs.
Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette phrase de la comédie on devait se révolter, entrer en désespoir et se briser légèrement la tête contre les panneaux de la petite bibliothèque en vieux chêne; ils étaient fort solides. Alors, pour éviter un plus grand malheur, la princesse, en pleurant, cédait. Elle allait elle-même mettre le verrou, comme dans les estampes galantes de jadis et, telle une grisette, elle se laissait déshabiller très adroitement.
Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer dans les arrangements de la princesse étonnée:
--Nous pleurerons ensemble. Je vous aime trop pour oser contrarier une volonté qui m'est si chère. Soyons amis, hélas!
Béatrice aimait Lionel. Au moment où il parlait ainsi, elle le désirait de tous les désirs secrets de son âme et de sa chair. Comme il prenait congé, mélancoliquement, elle fut sur le point de serrer très fort et d'attirer vers son coeur la main qui touchait la sienne, mais une pudeur qu'elle n'avait jamais connue contraria son désir. Elle laissa partir Lionel sans trouver autre chose que:
--Déjà!
La porte refermée, elle se sentit enveloppée de chagrin. C'était lourd, c'était épais, cela lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin la souffrance céda un peu devant cette idée:
«Il reviendra demain.»
Lionel ne revint pas le lendemain, ni de deux jours, ni de trois jours. Le quatrième, un mot, de Londres:
«Chère amie, une affaire inattendue... J'espère demain, à l'heure habituelle, vous présenter les devoirs respectueux de votre ami, Lionel.»
A l'heure habituelle, un bleu: «Souffrant...»
Réponse de Béatrice:
«Je savais bien, cher ami, que l'inattendu seul pouvait vous éloigner de moi. Mais pourquoi m'avoir privée de vos nouvelles pendant si longtemps, trois ou quatre siècles? Enfin, je les ai, ces nouvelles, et voici qu'elles sont mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète? Béatrice.»
Lionel, en lisant cela, dit:
«Elle est vaincue. C'est pour demain.»
Pendant cette semaine, l'imagination de Béatrice avait fait mille tours, de branche en branche, comme un écureuil. Elle avait passé par la déception, l'espérance, la crainte, l'ennui, le désespoir, la joie, l'inquiétude, et elle en était là, quand Lionel fut introduit.
A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante. Lionel ouvrit les bras; elle y tomba, fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus à rien. Il y eut de longs baisers muets, de tendres caresses, puis ce fut Lionel lui-même qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en même temps que son amour, son autorité.
Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre la princesse une souriante rancune. Tout en satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance. Après la grande privauté, ce furent les petites, qui sont indécentes, et les singulières, qui sont excessives. Il osa tout et il exigea tout. Chaque jour ajoutait une strophe au poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait à mesure que passaient entre ses doigts les grains du chapelet, et un jour que Lionel, à bout d'imagination, avait joui naïvement d'un mutuel et simple bonheur, Béatrice, reposée et riante, inventa un enlacement fou.
Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds, non comme un amant, mais comme un dévot et il songeait:
«O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de beauté, Béatrice d'amour, Béatrice de volupté, je te demande tout bas pardon de ma sottise. J'ai voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru te traiter un peu en odalisque et c'est moi qui ai fait ta volonté; c'est moi l'esclave.»
ORANGE
Des bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.
CORNEILLE.
Quand le capitaine entra dans la petite salle où elle travaillait avec sa mère, Berthe se sentit comme assommée. Elle ne put se lever qu'en comprimant son coeur. Vite retombée sur sa chaise, elle baissa la tête. Ayant l'air de plier son ouvrage, elle frissonnait, heureuse.
La mère se répandait en grâces et en paroles inutiles et vulgaires:
«On ne l'attendait pas de si bonne heure. On aurait voulu s'habiller et le recevoir dans le salon. On aurait mis, puisque c'est la mode à Paris, quelques fleurs dans les vases de la cheminée. Et surtout, on eût prié M. Bernard d'être là, car rien n'est plus intimidant pour des pauvres femmes qu'un brillant officier.»
Elle avait très peur. L'ordonnance, qui était venue dans l'après-midi, en courrier, visiter la chambre, déballer un porte-manteau de campagne, n'avait pas donné à la vieille domestique une idée très avantageuse du capitaine.
--C'est un rude homme, allez, avait-il dit, grand deux fois comme moi et qui mange comme un diable.
--Seigneur Jésus, est-ce possible! On va lui faire un bon dîner et un bon lit, à ce bon monsieur.
--Ce n'est pas un bon monsieur, c'est un dur à cuire. Il sera là à six heures. Maintenant, salut à la compagnie. Rompez.
--Vous allez bien boire un coup tout de même, monsieur le militaire.
--Tout de même.
Et en buvant, le militaire avait précisé l'idée qu'il se faisait de son capitaine: une belle brute.
Aux propos répétés, toute la maison avait tremblé, mais non pas Berthe. M. Bernard était allé inviter à dîner le percepteur, homme avisé, pour n'être pas seul face à face avec un être aussi redoutable.
--Nous le griserons, avait-il décidé. Ce sera le moyen d'en venir à bout!
Mme Bernard se disait, de son côté:
«Je le gâterai. Les sucreries, il n'y a que ça pour amadouer un homme.»
Berthe avait songé aussi. Elle avait songé:
«Voilà donc un homme! Je verrai enfin un homme. Ah! qu'il y a longtemps!... Peut-être qu'il me fera du mal? Peut-être! Peut-être!»
Et elle avait voulu absolument travailler comme tous les jours à sa broderie, pour n'avoir pas l'air de s'émouvoir:
«Allons-nous avoir l'air de gens qui ne reçoivent jamais personne?»
Et tout en tirant l'aiguille, elle répétait en elle-même:
«Est-ce que mon heure est venue, enfin, l'heure définitive?»
On parlait des grandes manoeuvres, du pays, de sa fraîcheur, de l'herbe, des arbres. L'officier esquissait des tableaux champêtres, vantait le charme de la petite rivière sous les saules, déplorait d'avoir été obligé de laisser piétiner un coin de pré vert tout fleuri de boutons d'or.
Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant de douceur, lorsqu'il accentua son admiration en claquant son genou et en proférant:
--N. d. D.! le joli coin de terre! Il y avait une grande fille qui continuait de battre son linge et de temps en temps se levait pour en étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si j'avais été seul!
Berthe, redevenue heureuse, songea:
«S'il avait été seul avec elle, il serait arrivé des choses terribles, c'est évident. Oh! si je pouvais être seule avec lui?»
Comme l'officier louait le jardin, qu'il avait entrevu en entrant, Berthe parla pour la première fois:
--Il est très simple, mais si vous voulez le voir?
--C'est cela, dit la mère, et tu couperas quelques fleurs. Je vous rejoins dans un instant.
Au premier rosier, le capitaine voulut prendre le sécateur:
--Je couperai celles que vous me direz. Je ne veux pas que vous vous blessiez les doigts devant moi.
--Non, non. Me croyez-vous si maladroite?
Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant prendre l'instrument. Il lui ouvrit les doigts doucement.
--Bon augure, dit-il. Avoir touché une si jolie main donne envie de toucher le coeur.
Elle ne répondit pas, songeant:
--Tout va encore se passer en fadeurs!
Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine tendait une rose d'une main toute balafrée:
--Du sang? N'en mettez pas sur mes fleurs, au moins.
--Mais, c'est beau, le sang.
--Non, c'est sale.
--Je ne croyais pas que l'on dît jamais cela à un officier qui a eu la tête à moitié fendue d'un coup de sabre.
Elle le regarda.
«C'est qu'il a vraiment l'air fort en colère. S'il osait, il me battrait. Que lui dire pour l'exciter davantage?»
Elle ne trouva rien, et il y eut un long silence.
«Encore un, songeait-elle, qui est maître de ses émotions. Je m'étais trompée. Il ne m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse!»
«En somme, se disait le capitaine, elle m'a insulté. Ce n'est qu'une femme, soit. Elle m'a tout de même insulté. Il me faut une réparation.»
Le capitaine regarda autour de lui. Ils étaient dans un endroit écarté, clos par des massifs de verdure.
--Le panier est plein, je crois, dit-il, voici le sécateur.
Et, comme elle tendait les doigts, un peu inquiète, malgré sa résolution, du changement d'attitude dans l'homme qu'elle observait, elle sentit deux mains s'abattre sur ses épaules et, aussitôt, une bouche s'écraser sur la sienne.
Son geste de vengeance achevé, de vengeance ironique, le capitaine lâchait les épaules, et se reculait, quand il éprouva qu'on lui rendait avec passion son rude baiser. De l'épaule, une de ses mains descendit sur le sein gonflé; l'autre bras soutenait la taille qui se ployait. Pose éminemment classique et dont les suites, non loin d'un lit de verdure, sont les maladresses à relever une jupe prise sous le corps affaissé. Il faut le plus souvent que la tendre victime, qui n'a point perdu le sens des plis, vienne délicatement en aide au brutal.
--Oui, oui..., murmurait Berthe.
Mais, du côté de la maison, une voix appelait:
--Berthe, Berthe.
En se redressant, elle dit:
--Nous avons la nuit. Je viendrai. En attendant, silence, froideur ou galanterie fade.
L'officier, au grand étonnement de ses hôtes, mangea et but fort modérément. Il ne fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup de café. Son attention, toute la soirée, se concentra à deviner les motifs de conversation qui pouvaient déchaîner l'éloquence de ses partenaires. Il fut assez heureux pour les trouver. Pendant qu'ils parlaient, il réfléchissait:
«Vierge? Un amant? Des amants? Innocence? Perversité? Curiosité? Bêtise? En tous les cas, c'est grave. D'abord ma conscience? Ensuite, le mariage? Je mettrai le verrou.»
L'instant d'après, le mâle songeait à la belle fille qui se livrait:
«Pourquoi des scrupules? Quoi, ne pas cueillir la fleur le long du chemin?»
Enfin:
«Si je ne prends pas, j'aurai des remords pendant deux ans, peut-être toute ma vie.»
Il la regarda sans affectation, cependant qu'elle lui versait une tasse de thé, et il osa dire:
--Oh! pas tant, il est très fort, vous allez m'empêcher de dormir.
Pour toute réponse, elle leva la tête, le regarda et baissa les paupières.
Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce n'était pas sa première bonne fortune, mais il n'en avait pas encore eu d'une telle qualité. Cette jeune bourgeoise de campagne décidément l'exaltait au plus haut point. Quel était ce sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance la nudité avec un tremblement. Il la voyait toute blanche, pareille aux statues de marbre qu'il avait désirées jadis plutôt qu'admirées.
--Vous allez coucher dans la chambre orange, dit Mme Bernard, qui commençait à somnoler. Un caprice de ma fille, qui l'a voulue toute de cette couleur. Mais vous l'avez vue, déjà. J'espère que vous y dormirez bien.
Ce dernier mot fut atroce pour l'officier. Cette intervention maternelle le rejetait dans son indécision.
Berthe devina peut-être l'impression mauvaise, car elle ajouta:
--Orange, c'est ma couleur. Il me semble que je suis moins laide au milieu de cette flamme, où je me fonds. Personne n'y couche jamais, dans cette chambre, mais moi je m'y retire souvent. C'est mon domaine.
--Et qu'y fait-elle, je vous le demande? reprit Mme Bernard. Elle lit, elle rêve, car nous sommes un peu rêveuse. Que voulez-vous? Les jeunes filles! J'étais toute pareille à son âge. Mais moi, j'aimais le bleu.
--L'orange aussi est une belle couleur.
--Dites que c'est la plus belle, affirma Berthe.
--C'est la plus belle, dit l'officier.
Maintenant, il attendait. Après avoir fait sa toilette, il s'était rhabillé à demi, et il fumait une cigarette en dessinant des arabesques sur les marges d'un journal. Il ne pensait plus à rien. Seulement, son coeur s'arrêtait de battre, à chaque bruit, à celui d'une mouche réveillée.
Toutes les dix secondes, il regardait la porte. Il se leva pour aller y coller son oreille.
A ce moment, un panneau de tapisserie, près de la cheminée, sembla se décoller.
«Suis-je halluciné?»
Il alla vers le mystère et il y arriva comme il fallait pour recevoir Berthe dans ses bras.
--Ma chambre est là, expliqua-t-elle, après avoir accepté et rendu le baiser d'accueil. Tout simplement un double placard, dont j'ai pu rendre mobile la cloison intérieure. Que de fois, depuis trois ans, je suis venue voir si tu étais là! Personne, toujours personne! Mais enfin te voilà. M'aimeras-tu au moins?
Voyant que ces paroles étonnaient son amant, elle reprit:
--Celui qui vient est celui qu'on attendait. Tu es venu et je suis à toi.
Marchant tout bas, parlant tout bas, ils arrivèrent au bord du lit et s'y assirent. En la serrant contre lui, le capitaine sentait, sous la légère robe la beauté corporelle de la jeune fille. Il fut très ému, mais il eut le courage de dire:
--Non, tu es une folle enfant et je n'abuserai pas de toi. Si tu veux m'aimer, nous avons la vie. Vous disiez, imprudente et innocente: «Nous avons la nuit.» Moi je dis: «Nous avons la vie.»
Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine de l'officier, en serrant très fort le bras qu'elle lui avait passé autour du cou. Puis elle la redressa, sa tête rousse, aux yeux d'or ardents et fous, trouva les lèvres qu'elle mordit, et se renversa, entraînant sur elle l'homme, qui entra.
«Aurions-nous, dit-elle plus tard, en se pelotonnant dans le giron de son amant, aurions-nous jamais retrouvé un instant pareil?»
Deux mois plus tard, la chambre orange fut la chambre de noce.
Ils furent très heureux et parlèrent bien souvent de leur aventure, mais Berthe, je pense, n'avoua jamais à son mari qu'il était le troisième capitaine pour qui elle avait percé les murailles.
CHOSES ANCIENNES
DISTRACTION MATINALE
Afin d'exercer la plus amère méchanceté, Primary, vêtu ainsi qu'un riche cosmopolite, entra.
«_Amabilités, la pluie, le beau temps, comme si la faillite ne la menaçait pas! Cette femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je verrai dans le clair de ses yeux bleus la joie de la résurrection, et tout de suite après, au coin des paupières, deux larmes que j'aurai su évoquer, sans en avoir l'air. Robe noire de veuve, trois petits enfants. Sont-ils gentils, petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement trente mille francs? Trente, mais le plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une garantie que je dois prendre, dans mon propre intérêt, pour la réussite absolue de l'opération._»
--Il me faut, Madame, quelques anneaux, boucles, parures, brimborions, mais je suis assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, opinant pour autrui, sans nulle commission, entendez-le! à de sérieux marchandages. Je ne dépasserai pas, quelle que soit la qualité des tentations... (_Elle est suspendue à mes lèvres, c'est le mot..._), cinquante... Ce sont vos enfants, trois petites filles!... Je ne dépasserai pas, dis-je, cinquante... Charmantes créatures... mille francs. (_Elle a pâli, elle porte la main à son coeur... Un grand, grand soupir... Nerveusement, elle saisit une des petites filles et la serre contre sa poitrine, l'embrasse, affolée... Elle ouvre la vitrine à double glace, sa main tremble..._) Je n'ai que cette somme sur moi et je paie toujours comptant.
--Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels... la confiance...
--Voyons, un dernier calcul... oui, c'est bien cela, cinquante francs et rien de plus.
--J'avais cru entendre... Allez-vous-en, mes pauvres petites, allez jouer dans la cour.
«_Elle a senti le coup, elle tombe sur sa chaise, elle souffre... oh! cela va trop vite..._»--Ai-je dit autre chose que cinquante mille francs?
--Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je suis sotte... Vous allez choisir... oh! Monsieur, nous nous entendrons facilement... Voici: bagues, boucles d'oreilles, broches, médaillons, parures complètes... oh! que je laisse à bien bon compte... petites breloques... qui seront, si vous le permettez, Monsieur, par-dessus le marché... Ah! mon Dieu... où es-tu?... Petites... Mariette... Ah!... C'est un peu d'étourdissement...
«_Elle se remet, bon... très bon... Pourvu qu'elle soit de force à supporter l'expérience... C'est capital... Cela va... Elle sourit, elle est radieuse, empressée... je suis sûr qu'elle me baiserait les mains de bon coeur... Chère petite femme... On peut dire qu'elle nage dans la joie... Elle prononce MONSIEUR, comme une amante le nom de son bien-aimé... Bravo!... Là, je vais faire un petit tas... Je m'y connais... Il y en a pour cinquante mille, juste._»
--Je crois, Madame, que cela ne dépassera pas mon prix...
--Voyons... Oh! non, Monsieur, au contraire... trente... trente-trois... quarante-huit... Si vous désirez aller jusqu'au chiffre rond... je mettrai encore ce diamant, il est beau et on l'avait marqué jadis, hélas! cinq mille francs... et vous prendrez dans ces menues fantaisies les objets qui vous plairont...
--Bien, très bien... nous allons, comme vous dites, nous entendre... Oui, tout cela me plaît... oui... oui... (_Maintenant, tout en jetant un dernier coup d'oeil, tirer son portefeuille et le remettre, cela plusieurs fois de suite... Ah! ah! elle a un frisson... Bon... Un geste qui signifie: Décidément, non... puis se lever brusquement et dire de bonnes paroles..._) Tout réfléchi, je ne suis pas encore bien décidé... Ayez la bonté... je verrai... je repasserai tantôt... oui... tantôt... mettez-les à part, naturellement... car il est probable, plus que probable... (_Elle connaît cela: est-ce qu'on revient jamais? Allons, encore une petite secousse_)... Bah! autant les emporter moi-même!...
--Comme vous voudrez, Monsieur...
(_Le timbre de la voix a changé, elle va pleurer... Nous y sommes... Ah! vous voilà, larmes! Il y en a deux... joyaux, vrais joyaux, plus précieux que tous les diamants... oh! comme je voudrais vous boire dans un baiser! Ne sont-elles pas à moi? N'est-ce pas à mon commandement qu'elles ont jailli du fond de ton coeur, pauvre petite femme, pauvre petite mère?..._)
--Au fait, non, j'ai une course à faire... tantôt... A tantôt, Madame, comptez sur moi... Et en tous cas, mille pardons. (_Elle est brisée... Elle est vraiment brisée!..._)
«Ah! me voilà dehors, je respire... Cela finissait par devenir trop émouvant... Il ne faudrait pas abuser de ces distractions matinales.»
LA CLOISON
Un mois à la campagne. Ce n'est pas dans la montagne,-- Ni au bord de la mer,-- Où l'air est amer.
Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures, très bien rapiécées, y font tapisserie).
Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde: là-bas les boeufs dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais quelques-uns ruminent.
«Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature: son Primary en est, son cher amour de Primary que depuis trois mois elle adore, oh! un vrai Amour!