Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes

Part 4

Chapter 43,830 wordsPublic domain

--Je rentre, dit Aline à ce même moment; viens-tu, Paule?

Elle regarda encore une fois les deux jeunes femmes qu'Alain, tourné vers elles, lui cachait à demi.

--Non, je reste.

Alain tourna la tête vers elle. Sa figure esquissait un sourire.

--Oui, je m'en vais aussi, attends-moi.

Elle avait songé:

«Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit que je veux le surveiller, quelle idée! Je me moque bien de lui!»

Aline entra au salon. Paule monta à sa chambre. Elle versa de l'eau dans un petit vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la rose, elle la respira, elle la regarda longuement, soudain, d'un geste brusque, la porta à ses lèvres.

«Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même! Que me fait cette fleur? Quelle bêtise! Non, non, non.»

Et elle froissa la rose avec une violence passionnée, la jeta brisée sur le tapis, en piétina les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant. Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la cheminée les débris de sa joie méprisée, mais une crise de revirement la saisit dans cette humble attitude et, le petit balai de foyer dans sa main crispée, l'autre main appuyée au marbre, ridicule et tragique, elle pleura.

Paule eut encore une fois la force de réagir. Elle se releva, baigna ses yeux, s'astreignit à lire trois pages du _Trésor des humbles_ et descendit, calme et froide. Tout le monde était rentré. Elle servit le thé, avec Aline, comme d'habitude.

Alain, pendant cela, avait continué ses jeux d'adolescent. Alain, qui avait dix-huit ans, était gauche et insolent, mais en toute innocence, car il se croyait très adroit, ayant déjà conquis deux chambrières et une petite fleuriste de la ville voisine; il les avait vues, tour à tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il leur avait dit, chaque fois, les paroles que la situation exigeait: il ne se croyait donc pas insolent, mais au contraire bien élevé et même affable.

Il était assez grand et svelte, sans barbe et les cheveux ras; sa tête n'avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier et séduisant; les femmes le désiraient, comme elles désirent un bijou éclatant et rare, mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait pas de leurs désirs. Les amies de sa mère ou de sa soeur lui semblaient, d'ailleurs, d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, avaient montré des faiblesses et il commençait à les croire vulnérables.

Resté seul avec les deux jeunes femmes, il leur disait gauchement les plus grandes impertinences du monde.

--Je vous aime toutes les deux, oui, toutes les deux.

--Nous n'avons pas besoin d'être aimées, répliqua vivement la plus jeune. Nous avons nos maris.

--Ça aime donc, un mari?

--Mais certainement, reprit-elle.

--Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient pas à la chasse. Ils auraient fait comme moi. Ils auraient eu mal au pied, pour rester près de vous.

Et il montrait sa pantoufle.

La jeune femme ne voulut pas être battue. Elle dit:

--Il y a temps pour tout.

Mais elle songeait:

«Mon Dieu! c'est pour moi qu'il est resté! Il m'aime.»

«Il m'aime donc? songeait l'aînée? Il m'aime!»

Comme s'il eût perçu ces pensées secrètes, Alain s'enhardit.

--Il n'y a que les amants qui savent aimer.

«C'est peut-être vrai? songea l'aînée. Si j'essayais.»

«Il a raison, songea la jeune, qui avait de l'expérience. Il m'aimerait bien, lui!»

Elles avaient baissé les yeux, pour mieux rêver.

--Mesdames, dit Alain, je mets mon coeur à vos pieds.

Cette fois, elles rirent:

--Quel diable!

--Quel petit démon!

--Oh! si je pouvais vous parler à l'oreille, à toutes les deux à la fois!

--Le vilain!

--Le vilain!

--Eh bien l'une après l'autre. On va tirer à la courte paille.

Elles rirent plus fort.

--Je dirai un mot à chacune et je ferai une question. Il faudra me répondre.

--Non, je ne veux rien entendre.

--Et encore moins répondre.

--Mais je ne dirai pas le même mot à toutes les deux, je ne poserai pas la même question.

--Vous ne direz que des choses qu'on puisse entendre?

--Vous ne ferez que des questions auxquelles on peut répondre?

--Naturellement.

--Allons, donnez vos pailles, mauvais sujet.

--Je ne tiens pas à commencer.

--C'est vous, chère Madame. Daignez approcher. Bien: «Je vous aime. Et vous?--Monstre!» A vous maintenant: «Je vous adore. M'aimez-vous?--Chut!» J'ai tenu parole, et vous aussi. Maintenant, allons prendre le thé, avec la satisfaction du devoir accompli.

Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait, en se demandant:

«Par laquelle commencer, et comment m'y prendre?»

* * * * *

Le jour naissait à peine que Paule était debout. Elle avait fort peu dormi. Avant même de faire sa toilette, elle sortit de sa chambre et se dirigea vers une grande pièce voisine que l'on appelait la lingerie, et qui contenait, outre le linge de la maison, toutes sortes de débris de robes et de chapeaux, de rubans délaissés, dépouilles de plusieurs générations de femmes. Il y avait des soies gorge de pigeon à la mode de l'impératrice Eugénie, il y avait des velours amarante et des satins nacarat:

«Ah! voici mon affaire!»

C'était un carton de rubans dont la triste couleur semblait bien répondre à la définition du zinzolin, un violet rougeâtre.

«Que c'est laid!»

Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à ses cheveux châtains, elle disposa des noeuds de soie zinzoline.

«J'ai l'air d'une sauvagesse, dit-elle, en se regardant dans la glace. Il va se moquer de moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère? Si je ne lui déplais pas tout à fait, cette fois, comment faire?»

Elle descendit au jardin. Un merle sifflait éperdûment les cinq notes de son appel monotone; le soleil faisait de longues ombres; la rosée veloutait les feuilles et les herbes; elle vit un liseron s'ouvrir vraiment comme un oeil doux; elle mangea une pomme fraîche comme de la glace: Paule ne pensait plus à rien qu'à la joie d'être un chevreuil matinal.

Qu'aperçut-elle, tout à coup, au détour des syringas? Alain, assis sur un banc, qui la regardait avec surprise.

La vue de cet ennemi fraternel ranima sa rancoeur:

--Hein? Tu ne pensais pas à moi?

--Non, ma chère Paule, je pensais à moi-même.

--Tu te lèves de bonne heure?

--Oh! pas tous les jours.

--Alors, aujourd'hui?

Paule, en pleine lumière, flamboyait de lueurs zinzolines.

--Où as-tu trouvé cela?

--Quoi donc?

--Ces affreux rubans.

--Affreux? tu trouves?

--Serait-ce en ma faveur, par hasard?

--Pourquoi pas?

--Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi. Mais, dis-moi, je te croyais indifférente à tout, je croyais que rien ne pouvait te remuer le coeur, et voilà que tu t'es levée à cinq heures du matin...

--Et toi?

--Moi? C'est parce que je suis amoureux.

--Pas moi.

--... et que tu t'es travestie en bohémienne et que tu cours le jardin pour secouer tes idées... Assieds-toi près de moi, Paule, viens... C'est bien du zinzolin... Quelle idée! Mais tu n'as pas été aussi maladroite que tu croyais et moi je suis moins bête que tu ne penses...

--Alors? dit-elle, avec une froideur très mal simulée.

--Alors, je suis comme toi, je ne sais que dire. Je voudrais blaguer, et ça ne sort pas... Paule, Paule, sais-tu pourquoi nous nous sommes levés tous les deux avec l'aurore? dis, le sais-tu?... Donne-moi ta main, Paule.

Elle laissa prendre sa main, elle laissa le bras d'Alain entourer sa taille, elle permit qu'il la pressât contre sa poitrine. Les arbres, les fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et tournait. Elle ferma les yeux et sa tête se pencha.

--Dis, le sais-tu? continuait Alain. Eh bien, nous nous cherchions et nous nous sommes trouvés.

Elle fut la tendre maîtresse d'Alain, pendant toutes les vacances et bien longtemps après, chaque fois qu'il revenait à la maison.

Alain lui disait un jour:

--Il faudrait nous marier, mais comment faire? Un homme peut-il se marier à dix-huit ans? Attendons.

--Ne parlons pas de cela, répondit Paule. Je t'appartiens, tu feras de moi ce que tu voudras.

Ainsi elle conciliait son bonheur et l'amour de la souffrance. Elle fut très heureuse pendant plusieurs années.

ROSE

... et les roses trop hautes.

H. DE RÉGNIER.

C'était un enfant. Il n'était plus habillé en garçonnet, mais il ne l'était pas encore en homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés; on le voyait grandir; il jouait aux billes, à la saison, et raillait les filles toute l'année.

Mais il ne raillait pas Christiane, cependant, parce que Christiane avait dix ans de plus que lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme sa mère, une dame plus jeune et sans mari. Il l'aimait, au contraire, parce qu'elle était bonne, câline et rieuse. La vie est une chose qui doit rire, pensent les petits garçons, et quand on ne rit pas, c'est qu'on ne vit pas.

Toutes les amies de Christiane étaient mariées ici et là. Elle allait les voir, espérant, ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais elle n'avait guère de dot, et c'était difficile. Elle venait souvent chez la mère du petit garçon, parce que leurs maisons étaient voisines et aussi parce que le père du petit garçon, qui collectionnait des estampes, recevait fréquemment la visite de riches amateurs, auxquels il se plaisait à montrer son cabinet. Qui sait? C'était son mot. Elle le répétait à tout moment, avec confiance dans l'avenir. Christiane avait vingt-cinq ans.

L'été, les amies de Christiane se réunissaient sur une petite plage bretonne et celle qui avait trouvé la maison la plus large recevait Christiane, dont les parents, vieux et débiles, aimaient à ne pas remuer. Cela faisait l'assemblage le plus gai d'enfances et de jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore plus amphibie. Il ne savait plus auquel de ses instincts obéir. Aller dresser contre la mer montante des forteresses de galets, c'était bien tentant; de rester à lire près des jeunes femmes qui cousaient et de Christiane qui brodait, c'était bien tentant aussi. Alors il se partageait et quand il croyait avoir assez fait le jeune homme sérieux, il courait vers les tout petits, patauger avec joie dans le sable mouillé d'écume.

Ainsi passait le temps, depuis quelques jours, quand l'amateur d'estampes reçut une lettre mystérieuse: «Monsieur, votre départ que j'ai appris, en me présentant chez vous, jeudi dernier, a contrarié un projet auquel je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine impatience ne me permet pas d'attendre votre retour. Serais-je indiscret en me permettant d'aller vous déranger pour quelques instants au bord de la mer, où vous fuyez précisément les indiscrets?...» La signature, «Durand, de l'Institut», rappela à l'amateur d'estampes un visiteur qu'il avait reçu deux ou trois fois et qui, à sa dernière visite, paraissait distrait. Il se rappela aussi que Christiane s'était trouvée avec lui, le premier jour, qu'il l'avait saluée avec beaucoup de déférence, qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il avait délaissé pour elle le carton des pièces rares.

Christiane avait conquis un mari. On n'en douta plus, quand on vit M. Durand s'installer à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il finirait là ses vacances, se mêler gravement aux entretiens frivoles des jeunes femmes. Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. Il pensait:

«Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, c'est un amateur de Christiane.»

Cette pensée, qui lui revenait souvent, il la laissa même échapper tout haut, devant sa mère, qui le gronda très fort, tout en ayant bien envie de rire. Bientôt, personne ne nomma plus M. Durand que l'amateur de Christiane, et ce nom devait lui rester toute sa vie.

Ce fut la seule allusion à un mariage qui se décidait en silence. Vers la fin du mois, quand tout le monde, d'un commun accord, parla des préparatifs du retour, M. Durand attira à l'écart l'amateur d'estampes et lui dit:

--Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. Je suis bien décidément «l'amateur de Christiane».

--Ah! Vous avez entendu?...

--Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on m'a compris.

--Mais elle?

--Je n'ose pas.

L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre la main de Christiane dans celle de M. Durand. Christiane faisait des yeux étonnés. M. Durand baisa en rougissant la petite main obéissante et Christiane comprit que cet homme l'aimait et désirait son bonheur. Cette pensée la rendait déjà heureuse.

Christiane s'arracha aux compliments, aux baisers de ses amies. Elle monta à sa chambre et, assise près de la fenêtre, elle contemplait la mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à l'infini de sa vie.

Elle rêvait depuis un instant, quand un bruit lui fit remuer la tête. Elle écouta. On eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A genoux près du lit, et à demi caché par le rideau retombé, le petit garçon pleurait, la tête enfoncée dans les couvertures.

Christiane s'approcha et, prenant l'enfant par les épaules, le releva et l'attira vers elle:

--Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit?

--Christiane! Christiane!

--Quoi donc?

--Oh! Christiane!

--Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi ce que tu as. Elle s'était laissé tomber sur le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle reprit, quand le petit garçon fut près d'elle, la tête appuyée à son épaule:

--On t'a grondé?

--Non.

--Tu souffres?

--Oui.

--Où cela?

--Je ne sais pas.

--Voyons, dit-elle un peu brusquement, sois raisonnable, parle.

--Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes, toi que j'aime tant!

Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui fit peur. Mais ses paroles l'avaient attendrie aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le serra contre son sein.

--Christiane, il va t'emmener, alors?

--Mais non, je resterai avec vous tous, avec toi.

--Ce n'est pas vrai!

--Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir, comme d'habitude, et je t'aimerai toujours, mon petit.

--Moi, je t'aime tant!

Des mains innocentes et curieuses serraient Christiane et pressaient sa chair. Elle regarda, troublée, les yeux alanguis qui cherchaient ses yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche, et la jeune bouche monta vers la sienne et la saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon ouvrit les yeux et l'instinct le jeta sur Christiane. Il ouvrait son corsage, caressait sa chair douce, enfonçait la main sous les épaules. Christiane sursauta, redressa son buste, puis, tout à coup, se voyant dégrafée:

--Oui, mon petit, embrasse mon coeur. Tiens, là! Donne-moi mon premier baiser d'amour!

Et le petit garçon, pressant à pleines mains le sein gonflé de Christiane, posa ses lèvres heureuses sur la rose pâle qui pointait, près d'éclore.

Elle poussa un cri, comme mordue, se leva, rajusta sa toilette et dit:

--Eh bien, je suis contente. Tendre petit ami, je t'aimerai toujours. Garde le goût de mon coeur. Qui sait?

POURPRE

_Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen._

PROPERCE.

SIDOINE CLOTILDE MARCELLE

SCÈNE PREMIÈRE

SIDOINE.--CLOTILDE

CLOTILDE.--Un amant? Non, j'aime trop ma liberté. Un amant? Des soupçons, la jalousie, des tourments. Un amant? Non, je veux pouvoir aller et venir dans la vie, selon mon gré. Un amant? Que faisais-tu hier, chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais. Quoi? Une voiture. Ah! Et il ne croit pas. Toute sa figure dit: C'est bien singulier. Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari. Mon mari est un gardien débonnaire et qui ne craint que le scandale. Me sachant bien élevée, il ne me surveille que de très loin, et puis l'infatuation propre aux maris fait que, même s'il me voyait en conversation suspecte, il n'en croirait pas ses yeux. Mais un amant?

SIDOINE.--Votre mari a raison. Soupçonner sa femme, c'est l'injurier, et un galant homme ne saurait injurier sa femme.

CLOTILDE.--Si sa femme est honnête, cela va bien. Si elle ne l'est pas, les soupçons deviennent donc légitimes, avant même le commencement de preuve?

SIDOINE.--Les soupçons ne sont jamais légitimes.

CLOTILDE.--Ne dites pas de bêtises. Les soupçons sont toujours légitimes. Mais on en a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères. Je ne sais pas si mon mari m'a jamais soupçonnée; il ne l'a jamais fait paraître. Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, pas tout à fait aussi bien, mais enfin vous savez que j'ai eu un amant, puisque vous étiez non seulement son ami, mais notre confident. Alors, avouez que vos belles phrases ne sont que de belles phrases.

SIDOINE.--Du tout. Quand on aime, quand on se croit aimé, les soupçons sont infâmes. Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un acte de confiance. Tromper, c'est se dégrader. Or, peut-on jamais supposer que celle qu'on aime est un être dégradé?

CLOTILDE.--Enfin, moi, je sais que les amants sont soupçonneux, et rien ne m'énerve davantage. Votre ami m'a torturée pendant trois ans. J'en ai assez. Les chagrins qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs qu'il m'a pourtant fort libéralement donnés. Une autre femme aurait été heureuse avec lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une expérience. Je ne dis pas que je ne céderai jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des caprices, mais j'en cherche et je bénirais le ciel, je ferais une neuvaine à N.-D.-des-Victoires, si cette plante germait dans ma tête. Hélas! voilà des années que je ne sens rien, ma chair ne se lève pour rien ni pour personne. Je suis désolée. Quant à mon coeur, n'en parlons pas. Je l'ai mis à la raison.

SIDOINE.--Vous êtes une délicieuse petite égoïste. Ce n'est pas pour cela que je vous aime, mais je vous aime.

CLOTILDE.--Vous me l'avez assez dit. Aimez-moi, qui vous en empêche?

SIDOINE.--Mais pour aimer il faut être deux.

CLOTILDE.--Le beau mérite, alors! Moi, j'ai aimé votre ami pendant six mois, avant qu'il eût seulement daigné jeter les yeux sur moi.

SIDOINE.--Mon mérite, si c'en est un, est bien plus grand, puisqu'il y a un an jour pour jour que je vous fais la cour.

CLOTILDE.--Il serait double, en effet, si vous m'aimiez vraiment.

SIDOINE.--Comment, vous ne croyez même pas à ma sincérité?

CLOTILDE.--On ne croit à la sincérité que de ceux qu'on aime, et je ne vous aime pas.

SIDOINE.--Me voilà bien!

CLOTILDE.--Qu'avez-vous? Vous pâlissez?

SIDOINE.--Le coup a été un peu direct. Adieu.

CLOTILDE.--Sidoine, ne partez pas sur cette mauvaise impression.

SIDOINE.--Ah! vos yeux ne sont plus méchants, merci! je puis donc rester encore un peu?

CLOTILDE.--Oui, mais pas assis.

SIDOINE.--Je resterai donc debout.

CLOTILDE.--Pas debout, à genoux.

SIDOINE.--Oui, je vous demande pardon de vous aimer trop.

CLOTILDE.--Eh bien, je vous pardonne, et même, voici ma main à baiser. C'est complet, hein?

SIDOINE.--On est bien, à vos genoux.

CLOTILDE.--Que c'est bête, un homme amoureux. C'en est attendrissant.

SIDOINE.--Elle pleure vraiment. Ah! tu m'aimes, Clotilde!

CLOTILDE.--Oui.

SCÈNE II

CLOTILDE.--MARCELLE

MARCELLE.--Cela va être très amusant. A quelle heure exactement?

CLOTILDE.--Dix heures.

MARCELLE.--Nous avons encore dix minutes. Tout est bien prêt?

CLOTILDE.--Oui. Sais-tu que tu es charmante ainsi? Tu me ferais perdre la tête, si c'était sérieux.

MARCELLE.--Ma chère, j'avais envie de t'en dire autant. Depuis que je suis habillée en homme, je te trouve je ne sais quel charme qui me fait battre le coeur.

CLOTILDE.--Tant mieux, tu joueras bien ton rôle.

MARCELLE.--A merveille.

CLOTILDE.--Non, non, sois sage! Attends le coup de timbre.

MARCELLE.--Je suis impatiente.

CLOTILDE.--Ah! mais! tu deviens dangereuse!

MARCELLE.--Hélas! si peu!

CLOTILDE.--Voyons, sois sage, te dis-je. Ah! n'as-tu pas entendu?

MARCELLE.--Oui, et voilà un second coup.

CLOTILDE.--J'ai donné des ordres. Il entrera au troisième. J'ai peur, maintenant, j'ai peur.

MARCELLE.--Moi, je m'amuse énormément.

CLOTILDE.--Marcelle! Mais c'est qu'elle...

SCÈNE III

CLOTILDE.--MARCELLE.--SIDOINE

MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime!

CLOTILDE.--Chéri! Ah!--Ah!--Ah! Marcel! Marcel! Ah! Ah! Ah! Ah!...

MARCELLE.--Je t'aime, je... aim... ah-â-â-h!

SIDOINE.--Est-ce possible?

CLOTILDE.--Marcelle, cache-toi bien la figure, surtout! Ah! Sidoine! Quel bonheur! Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais, je rêvais, peut-être. Il m'arrive de rêver tout haut, quand je m'endors après dîner.

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Non, par ici. Il y a trop de désordre, sur le divan.

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Qu'avez-vous?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Que cherchez-vous?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Vous? Sidoine, je vous en prie!

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Des soupçons, alors!

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Comme les autres!

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Alors, vous croyez?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Qu'est-ce que cela prouve?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Ah! tu ne m'aimes pas!

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Bien, je sais ce que j'ai à faire.

SIDOINE.--?...

CLOTILDE.--Non, tu m'aimes encore, dis, tu ne crois pas? Sidoine?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Parlez, à la fin! Vous me détestez?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Vous me méprisez?

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Les soupçons sont infâmes.

SIDOINE.--...

CLOTILDE.--Je vous présente mon complice.

SIDOINE.--Quoi! Marcelle!

MARCELLE.--La tragédie est finie. Cela fut bien émouvant.

CLOTILDE.--C'est vous qui aviez raison, Sidoine, il ne faut jamais...

SIDOINE.--Ah! que tu m'as fait souffrir. Que tu es donc méchante!

CLOTILDE.--J'ai voulu te mettre à l'épreuve.

SIDOINE.--Cette fois encore, cela fut un peu direct.

CLOTILDE.--Ce sont les meilleurs coups.

MARCELLE.--Adieu. Je vous laisse ma conquête, mais je la regrette.

SIDOINE.--Mais qu'elle est jolie ainsi!

CLOTILDE.--Il était temps que tu arrives.

SIDOINE.--Eh bien, qu'elle fasse la femme, maintenant, ce sera ma vengeance.

MARCELLE.--Non, non! Clotilde, arrête-le!

CLOTILDE.--Sidoine! Sidoine!

SIDOINE.--Je t'aime! Je t'aime!

CLOTILDE.--Quelle horreur! J'en tremble! Je meurs! Marcelle, je t'en conjure!

MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime! Je... aim... ... Ah!--â--â--h!

SIDOINE.--Aâââh!

SCÈNE IV

CLOTILDE.--SIDOINE

SIDOINE.--Je me suis bien vengé.

CLOTILDE.--Méchant! Méchant!

SIDOINE.--Oui, je suis peut-être allé un peu loin! Mais vous m'aviez donné un si bon exemple.

CLOTILDE.--Tu fus plus cruel que moi.

SIDOINE.--Non pas. La réalité, c'est ce que nous sentons comme réel.

CLOTILDE.--Un simulacre innocent!

SIDOINE.--Moi aussi.

CLOTILDE.--C'est vrai? Dis? C'est vrai?

SIDOINE.--Un simulacre.

CLOTILDE.--Est-ce vrai, méchant? Elle criait aussi...

SIDOINE.--Eh bien, crie à ton tour.

CLOTILDE.--Ah! tu m'aimes, tu m'aimes, toi.

MAUVE

Quelques mauves, sous les rosiers, Avec des airs humiliés...

R. G.

Pauline passa au confessionnal une demi-heure fort agréable. A mesure qu'elle détachait les fruits lourds du péché, l'arbre allégé redressait ses branches, reprenait son attitude printanière.

«C'est aussi un peu, songeait-elle, comme quand Amélie me lave la tête. A mesure que les ondes fraîches m'inondent, je me sens devenir plus légère, débarrassée d'un voile lourd, du crêpe des soucis.»

En songeant cela, elle avait honte, car elle aurait dû être tout entière à la contrition et participer par des élans de repentir aux indulgentes paroles du prêtre.

«Mais c'est bien cela! poursuivait-elle en elle-même. Et puis, cette sensation de bien-être que j'éprouve, n'est-ce point la preuve même de l'action du sacrement sur la pécheresse?»

Elle avait conté doucement, sans forfanterie, mais sans réticences, toute sa vie depuis deux ans.

--J'ai péché contre la chasteté.

--Bien. Toute seule?

--Non.

--Avec votre mari?

--Oh! non.

--Bien. Continuez.

--J'ai péché en pensées, en paroles et en actions.

--Un amant d'habitude? Un seul? Plusieurs?

--Un seul.

--Bien. Vous désiriez ardemment voir votre complice, l'embrasser, vous donner à lui?

--Oui.

--Souvent?

--Toujours.

--Bien. Quand vous étiez ensemble, vous échangiez des propos déshonnêtes?

--Oh! non.

--Des propos déshonnêtes, c'est-à-dire des paroles tendres?

--Oui.

--Bien. Ensuite, des caresses. Normales?

--...

--Il vous embrassait sur tout le corps?

--Oui.

--Longtemps?

--Oui.

--Et vous?

--Moi aussi.

--Et c'est ainsi que vous arriviez à la volupté?

--Quelquefois.