Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes
Part 3
La vieille fille consentit. Cela lui parut tout d'abord une oeuvre de charité.
--Si je ne puis m'en occuper, dit-elle, Rosalie ira le chercher et le surveillera. Elle le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau. Il boira du lait. Aime-t-il cela?
--Oh! dit la mère, beaucoup. Remercie Mademoiselle.
--Merci, Mademoiselle.
Au son de cette voix douce et déjà presque mâle, la vieille fille regarda le jeune garçon.
Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on rentra les pois, et la vieille fille, qu'appelait l'angélus, s'en alla à l'église.
Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au collège. On lui donna le jeune garçon.
Mademoiselle ne rentrerait que le soir. Seul avec une bonne, l'enfant bientôt s'émancipa. Puis, fatigué, il devint sérieux, parla de ses études, de ses projets d'avenir. Quand Mademoiselle arriva à l'improviste, elle trouva un jeune homme qui disait gravement:
--Dès que je serai sous-lieutenant, je me marierai; j'y pense déjà.
--Et vous savez peut-être avec qui?
--Je le sais très bien.
La servante riait. Elle aussi savait bien avec qui elle se marierait, dès que cela serait possible.
--Mais, il est charmant, cet enfant! dit la vieille fille.
Depuis ce premier jour, elle ne manqua jamais de se trouver chez elle les jours de sortie. On causait, on se promenait, on jouait près du feu. Elle le tutoyait, elle l'embrassait, elle tapotait ses vêtements, elle faisait la mère, elle l'aimait.
Cependant, l'enfant eut treize ans, puis vinrent les vacances; elle les laissa passer, s'en alla elle-même en voyage. Mais la fin de septembre eut la force d'un anniversaire: elle voulut aller elle-même chercher celui qu'elle appelait son protégé. En attendant la rentrée, il passa chez elle trois jours. Elle fut si prévenante, presque si tendre que Rosalie eut de la jalousie.
Les jours de sortie revinrent, tous pareils, tous heureux. C'étaient des heures d'intimité, des heures familiales, mais avec je ne sais quoi d'inquiet, de très doux, d'une douceur aiguë et lassante. Les jours passèrent, et l'enfant eut quatorze ans.
L'absence de Rosalie, une après-midi qu'elle était allée à la ferme, les troubla, comme trouble un animal l'ouverture subite de sa cage. D'un commun accord, ils rentrèrent. Il faisait orage et très chaud.
--Allons, dit-elle, dans ma chambre, c'est la seule pièce fraîche.
Et tout cela était innocent et invincible.
Dans la chambre, ils s'approchèrent d'une table où il y avait des albums, ils les regardèrent ensemble, mais sans rien voir. Leurs voix, quand ils parlaient, leur semblaient changées. Leurs genoux se touchèrent, puis leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint aussi, quoique difficilement.
Le saisissement de la chaste vieille fille fut émouvant. Elle pleura. Puis elle se mit à genoux et vénéra, comme un signe sacré, le corps adorable de son petit ami. Le dieu qu'elle avait distraitement cherché, au long de ses pieuses journées, se faisait enfin visible; et le bonheur que lui présageaient les prêtres, elle l'avait enfin senti qui gonflait son coeur.
Le jeune garçon était beaucoup moins troublé, car à cet âge le plaisir est sans rayonnement. Il eut des curiosités anatomiques. Il fit le tour de la femme qu'il avait conquise, pareil à l'adolescent qui palpe en tous sens sa première perdrix, et qui lui rebrousse toutes les plumes.
--Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille, Rosalie va revenir.
Les heures jusqu'au dîner furent des actions de grâces. Elle dîna, comme on entend la messe.
Et cela continua pendant quatre ans, de jeudi en jeudi, de vacances en vacances. Le jeune garçon, parfois, eût désiré d'autres amours, mais les toutes petites villes sont peu fécondes en aventures et puis des bras si tenaces le serraient, des jambes si dévouées, des mains si généreuses!
Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse, en profita pour se faire une dot, vu les incertitudes de l'avenir, et le fils adoptif de la «vieille fille» devint un jeune homme fort considéré.
Cependant la vieille fille découvrit que, parmi les enfants de son amie, il y avait encore deux petits garçons, l'un de douze ans et l'autre de huit ans.
--Je me chargerai, dit-elle, de leurs années de collège. Mais je n'en veux qu'un à la fois.
Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la menèrent jusque vers la soixantaine. Riche des années de jeunesse qu'elle avait économisées, et sans cesse rafraîchie par de jeunes chairs, cette Ninon innocente continua, jusqu'à un âge avancé, d'être la bienfaitrice des familles honorables et pauvres qui avaient des garçons à placer au collège. Sa piété, devenue aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé, mais un des pupilles, dégoûté des oeuvres d'amour, étant entré au grand séminaire, où la vieille fille payait sa pension généreusement, l'église se rassura. Il y a des crises de sécheresse dans les âmes les plus dévotes.
Seul le confesseur de la vieille fille, car elle se confessait avec ordre et avec volupté, seul, cet honnête vieux chanoine connaissait toute la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux de sa pénitente et fuyait à son approche. L'odeur du secret qui scellait ses lèvres empoisonnait son coeur. Il mourut de tristesse à voir la douce lionne dévorer son septième agneau.
Les violettes paraient toujours et parfumaient le corsage et le chapeau, le jardin et le coeur de la vieille fille aux yeux violets.
ROUGE
Cum vere rubenti candida venit avis.
VIRGILE.
Elle revenait déjà, les bras tendus par les seaux de lait; ses sabots étaient mouillés de rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid. Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume du matin, elle songea:
«La journée va être belle.»
Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux du sentier, pour ne pas répandre son lait, et les hautes herbes penchées et pleurantes, car ses jambes nues avaient vraiment froid.
«La journée va être belle.»
Elle allait toujours, traversant maintenant un champ d'ajoncs, où la sente, plus large, s'allongeait toute droite, faite exprès par les gens de la ferme. La brume avait disparu, enchantée par le soleil, remontée là-haut, sans doute, d'où elle retomberait doucement, rosée sereine, manteau de fraîcheur que les étoiles jettent fraternellement sur les épaules de la terre altérée.
Elle songea encore:
«Il va faire très chaud.»
Puis une tige de sarrasin, perdue là par un oiseau, lui suggéra:
«Le sarrasin sera bon à battre.»
Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta, car la saison avait été mouillée, et si le sarrasin était bon à battre, sûrement on le battrait. Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait, donner à manger aux poules, et bien des choses, tant de choses qu'elle en eut un serrement de coeur.
Comme elle marchait trop vite, une goutte de lait sauta du seau et tomba sur son sabot. Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se reposer un peu, bien qu'elle en eût des remords, levant tout haut, pour les défatiguer, ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu du soleil.
Soudain, elle sursauta, devenant presque pâle, portant la main à sa poitrine. Elle n'avait pas eu peur. Elle avait seulement été surprise par le premier coup de fusil de l'année.
Au même instant, elle vit un flocon de fumée; une plume vola près d'elle; une perdrix blessée tomba au milieu des ajoncs.
--Allons, Tom! disait une voix. Cherche! Apporte.
Le chien sautait le long du sentier, allait, revenait, affairé, inquiet, mais bien décidé à ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse. Comme la voix, plus impérieuse, plus colère, plus rapprochée aussi, répétait le commandement, Tom, la queue basse, vint se réfugier dans les jupes de la jeune fille, qui se baissa pour le caresser, pour l'encourager.
--Ne le caressez pas, battez-le! cria la voix.
C'était celle d'un jeune homme qui se montrait maintenant, debout dans la haie, parmi les branches.
La servante se redressa, regarda, rougit. Elle n'avait pas reconnu, à la voix, si c'était le père ou le fils. Elle croyait que c'était le père; elle le désirait, parce que le mépris du grand jeune homme, qui ne lui avait jamais adressé la parole, lui était très pénible.
Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir baisser les yeux. Elle admirait, elle se sentait prête à tomber à genoux.
Le commandement fut répété, le chien fit le mort.
Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans les ajoncs et elle saigna. Elle marchait sans presque chercher son chemin, très vite, retenant ses larmes.
Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans la gueule de Tom.
Le jeune homme, toujours debout entre les arbres, au-dessus de la mer des ajoncs cruels, lui fit un signe amical, puis sauta, allant au devant de son chien.
Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être le signe amical qui remerciait la pauvre servante, tendit encore une fois sous le bât ses jeunes épaules, et les seaux de lait, bien en équilibre, pendaient à ses mains rouges.
Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des choses si obscures et si profondes que son esprit ne pouvait les atteindre.
Ses jambes saignaient, sa main saignait, elle avait autour du bras droit une large éraflure qui lui faisait comme un bracelet.
«Cela, c'est une ronce.»
Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas.
Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient plus légers. Elle marchait, vite, aussi vite que le permettait son instable fardeau.
Un homme, qu'elle croisa près de la ferme, regarda son bras sanglant. Alors, elle rougit. Plus tard, en passant son lait, elle pensa se trouver mal.
Le bracelet de pourpre lui serrait le bras, mais c'est au coeur qu'elle ressentait l'étreinte.
Tom arrivait vers elle. Elle eut peur.
«Est-ce que cela va recommencer?» se disait-elle, toute étourdie par l'émotion.
Haletant, mais joyeux, le chien se coucha à ses pieds. Alors, avisant une écuelle, elle lui versa un peu de lait.
--Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui s'avançait. Je vous l'ai dit, il mériterait plutôt d'être battu.
Elle trouva des mots, pour dire:
--Battre votre chien?
--Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix serait restée dans les ajoncs. Vous êtes-vous fait mal? Oh! vous saignez?
Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus sa joie. Un autre monde l'entourait. Elle était une femme en face d'un homme.
--Montrez!
Elle tendit son bras rose et doré, le retira aussitôt, ce qui fit remuer ses seins, sous la grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté, mais il se maîtrisa:
--Ne dites rien. Mais je ne veux pas que l'on sache que je vous ai rencontrée près des ajoncs.
Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait faire.
Le lendemain matin, comme la rosée se levait et que Tom quêtait après les perdrix de la veille, un cri inattendu, un cri doux et douloureux, monta d'entre les hautes herbes sèches, près du champ des ajoncs, là où commence la bruyère.
La servante revint comme la veille, les épaules sous le bât, les mains pendantes, maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta pas en chemin, malgré qu'elle fût très lasse et très émue. Elle passa son lait, comme tous les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne finie, elle s'assit sur un escabeau, et elle regarda son bras.
Une morsure folle avait mis au bracelet de sang un fermoir rouge.
VERT
Un regard vert...
R. G.
Après huit jours de silence, ayant résisté avec dédain aux tortures du secret, aux stratégies de l'interrogatoire, Catherine, accusée d'avoir empoisonné sa maîtresse, la dame W., parla et dit:
--Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je ne suis pas coupable. Je vivais seule avec elle et elle avait si mauvais caractère que personne, depuis six mois, n'est resté chez elle plus de deux heures de suite, et le matin seulement. On ne peut donc accuser que moi; j'ai réfléchi et j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé à me sauver en ne disant rien, en restant devant vous et devant tous les juges, muette et comme morte; mais j'ai compris encore que mon silence me condamnerait. C'est seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues claires pour moi; jusque-là, il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde et je songeais que peut-être on me laisserait là, qu'on m'oublierait. Quand vous me faisiez venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, mais je souriais, je crois, parce que j'étais contente d'entendre parler. Cette nuit sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à mon insu. Je vais donc vous raconter l'histoire telle qu'elle est. Je ne suis pas coupable.
Catherine n'avait de vulgaire que la condition équivoque d'où elle sortait. Son emploi tenait le milieu entre celui de dame de compagnie et celui de servante. Elle avait été institutrice. Ses origines étaient modestes, mais dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux bruns à reflets roux, et ses yeux étaient verts. Quand elle releva la tête, avec un mouvement de défi, le juge considéra ces yeux verts avec un certain effroi.
«Des yeux verts, se disait-il, des yeux de chat, des yeux de monstre!»
Elle abaissa ses paupières, attendant une réponse; puis les releva, l'air interrogateur.
«Des yeux verts, mais d'un beau vert tendre et profond, songeait le juge. Des yeux d'amoureuse... C'est évident, il y a un homme dans cette histoire... Elle veut sauver son amant. Qu'elle aime, ses yeux le disent; qu'elle soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère que la justice et qu'importe au monde la disparition de cette vieille femme, si cela a mis du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils doivent être beaux, quand ils sont fous!... Ah! mais, c'est moi qui deviens fou...»
Il fronça les sourcils, dit simplement:
--Je vous écoute.
Mais Catherine avait très bien eu conscience de l'effet produit par son attitude de femme, et elle se fit femme encore plus.
--Il y a deux ans, j'entrai chez Mme W., en qualité de dame de compagnie, mais je m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au moins la plupart du temps, de remplir un office plus humble. Les femmes de chambre demeuraient rarement plus d'une semaine; une querelle, des soupçons, la mauvaise humeur constante décourageaient ces filles. Ayant ma part de ces traitements revêches, je songeai d'abord à quitter la place, moi aussi, quand je m'aperçus qu'elle me craignait un peu et qu'en somme, avec de l'adresse, je pourrais lui tenir tête. Je restai. Dans les derniers temps, je faisais venir une voisine pauvre qui me déchargeait du gros ouvrage et je tenais la maison seule, sans le concours d'aucun domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, finissant même par sourire des propos désobligeants qui m'étaient adressés. Jamais elle ne m'adressait la parole que sur un ton rogue et insolent, mais je ne répondais pas, et cela passait. J'aurais supporté cette vie, en attendant mieux, car je sortais fréquemment...
--Vous alliez voir votre amant?
--Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant tous les jours, et je retournerai le voir tous les jours, quand vous me le permettrez...
Les yeux verts s'étaient faits si doux à la fois et si ardents que le juge n'osa en braver l'éclat. Il baissa la tête et dit:
--Continuez, je vous prie.
Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe quoi sur une grande feuille de papier blanc.
--J'en étais, reprit tranquillement Catherine, au chapitre des soupçons. La cuisine nous venait du dehors, mais c'est moi qui, naturellement, la disposais; elle passait par mes mains, j'en étais responsable. Comme nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait que je fisse pour moi des choix particuliers. C'est ce qui causa mon malheur,--et le sien, ajouta-t-elle, avec cruauté.
--Comment cela?
--Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à croire...
--A croire ce qui devait arriver, dit le juge.
--Oui, Monsieur, à croire ce qui devait fatalement arriver, ce qu'elle préparait elle-même, non de ses propres mains, mais de ses propres paroles. Tout d'un coup, elle repoussait son assiette, criait: «Catherine, vous avez voulu m'empoisonner?» Je répondais avec calme: «Moi, Madame, je n'ai jamais pensé à cela, vous le savez bien.» Elle reprenait: «Alors, mangez de ceci.» Et je me résignais à puiser un morceau dans l'assiette repoussée. Satisfaite, Mme W. reprenait son repas, en murmurant: «Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui.» Ces mots, si souvent répétés, agirent sur moi comme un commandement. Je les entendais la nuit, dans mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers le même temps, les plus graves chagrins. Mon amant tomba malade, dut être éloigné de Paris. Je devins folle, si l'obsession est une folie, et un matin je me pris à répéter, comme une litanie: «C'est pour aujourd'hui! C'est pour aujourd'hui!»
Le juge tira sa montre et se leva brusquement.
--Tantôt, nous reprendrons tantôt... Calmez-vous... Ne dites plus rien.
Deux heures plus tard, seul avec Catherine dans sa cellule, le juge lui disait:
--Mon enfant, il n'y a d'autres preuves contre vous que vos aveux possibles. Aussi je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous me direz tout.
--Plus tard? dit Catherine. Savez-vous si vous me reverrez?
--Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été bon pour vous? Mon enfant, je ne dis pas cela pour m'en faire un titre; mais si je ne vous sauve pas de la mort, je vous sauve sans doute de la prison, et certainement de l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance?
--Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et maintenant? La prison me faisait peur, la liberté me fait peur aussi.
Elle cacha sa figure dans ses mains et pleura.
--Votre amant vous attend, dit le juge, d'une voix qui tremblait un peu.
--Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant m'attendait?
--Je puis donc vous aimer! Voulez-vous que je vous aime?
--Puis-je le défendre?
--Merci, mais vous, m'aimerez-vous?
--Moi, moi?... Je vous aurais aimé, peut-être, si vous m'aviez fait condamner par jalousie pour me séparer d'un amant...
--Mais je savais que vous n'aviez plus d'amant. Les juges d'instruction savent beaucoup de choses.
--Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il me trompait... Laissez-moi, laissez-moi seule...
--J'irai vous voir, vous me raconterez la fin de l'histoire. Mais ici, continua-t-il à voix basse, pas un mot de plus. Vous recevrez demain l'adresse de la maison où l'on vous attend.
Le juge posséda le sourire de ces yeux qui l'avaient envoûté, et le corps blanc et pur de Catherine avec ses fleurs rouges et ses ombres rousses. Elle fut une maîtresse agréable, mais si rêveuse, parfois, qu'elle semblait devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait la main qui lui avait touché l'épaule et la baisait.
Il ne fut plus jamais question entre eux de la fin de l'histoire. Le juge la connaissait; il savait que le poison avait été versé: il savait que le crime avait été commandé par le mot qu'il ne fallait pas dire.
Un jour, il demanda à boire.
--Jamais, dit Catherine, vous ne boirez, jamais vous ne mangerez ici. Jamais.
--Tu ne m'aimes pas? dit le juge.
--Je ne t'aime peut-être pas assez pour croire à ton amour.
--Que te faut-il donc, mon enfant?
--L'oubli... Veux-tu boire maintenant?
Il ne répondit pas.
--Tu vois? dit Catherine.
ZINZOLIN
D'une lumière zinzoline...
SCARRON.
On parlait couleurs, et les jeunes femmes disaient leurs goûts, qui n'étaient point précieux. L'une aimait le rose et l'autre le bleu; une autre vantait le vert pâle et la quatrième préférait le rouge.
--Et vous, Alain? demanda la Bleue.
--Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état d'homme, voué aux noirs, aux gris et aux cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d'éclatants plumages. Pourtant, s'il m'était permis d'avoir un tel désir, je me voudrais vêtu de zinzolin.
Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur ignorance.
--Le mot, continua Alain, n'est-il pas joli?
On ne répondit pas. Alors, le jeune homme reprit:
--Je ne veux pas vous tromper. Le mot est joli, la couleur est affreuse. Figurez-vous un violet rougeâtre, pensez à ces velours violets tout usés et qui montrent une trame d'un rouge douteux.
--Vous vous moquez de nous, ce n'est pas bien.
--Je ne me moque pas. J'aime ce mot, parce qu'il est joli, peut-être parce qu'il rime avec mon nom, peut-être surtout parce qu'il rime avec le tien, mon Aline zinzoline?
Et il embrassa passionnément sa soeur, qui protestait:
--Non, je ne suis pas zinzoline, je ne veux pas être zinzoline!
--Mais si j'aime le mot, reprit Alain, je n'aime pas la couleur qu'il désigne, et si mon Aline se faisait vraiment zinzoline, je l'aimerais moins.
--Vilain! dit Aline.
--Pendant quelques instants, dit Alain.
Celle qu'on appelait la Bleue était une orpheline. Fille de la plus tendre amie de la mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute petite dans la maison où elle avait grandi, et pourtant on sentait qu'elle n'était pas tout à fait de la maison. Son caractère la séparait de sa famille adoptive. Elle était sombre, et ils étaient riants; elle semblait craindre la vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes et vieux comme dans un tiède océan; ni les uns ni les autres n'avaient beaucoup de volonté. Paule, au contraire (c'était son véritable nom), semblait toujours en état de tension morale, et s'il lui arrivait de rire comme tout le monde, elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle reprenait conscience d'elle-même. Un philosophe eût trouvé dans cette enfant la passion de souffrir que les prêtres ont tant exploitée dans les femmes, où elle n'est pas rare, et que les hommes y aiment presque toujours, parce que leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement, parce qu'ils trouvent cela tout naturel. De telles créatures sont très difficiles à apprivoiser, car elles sont très défiantes et aussi très craintives. Souvent, on les croit méchantes, et elles ne sont que peureuses. Les plus avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent à déplaire, comme d'autres cherchent à plaire, mais elles ont toujours un motif secret et, quand on l'a deviné, on devient leur maître.
Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits de sa figure un peu ramassée s'éclairaient par hasard d'un sourire, elle devenait agréable; ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût imposé le silence; elle était petite, sans maigreur, assez légère, et ses cheveux, très abondants, étaient châtains, de cette nuance neutre qui est peut-être la plus séduisante, parce qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle ne présage rien.
Avec les deux jeunes filles, il y avait deux jeunes femmes, et c'était à elles, naturellement, qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop laquelle lui plaisait davantage, ni même si elles lui plaisaient, l'une ou l'autre. Très brunes toutes les deux, elles lui faisaient presque peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, il les agaçait, un peu comme on tourmente des bêtes singulières, pour voir ce qui va se passer. Il se passait que, tout en jouant, elles échangeaient des regards obliques et que chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand elle avait reçu une faveur particulière. A l'une, Alain baisa le bout des doigts, et le corsage, où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla comme une grosse vague. Il s'approcha de l'autre, en traître, et effleura de ses lèvres le duvet de la nuque: la nuque et toute la femme frissonnèrent longuement.
Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux, Paule semblait ne rien voir et voyait tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.
«Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée une seule fois! Il est vrai que je suis laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me va pas! Mais cela me convient d'être ainsi. Oh! je voudrais lui déplaire encore plus!»
Alain, à ce moment, la remarqua.
«C'est elle, tout de même, qui est la plus jolie.»
Il lui lança à la tête une rose qu'il venait de voler à l'une des jeunes femmes.
--Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me fais pas souvent de cadeaux, je garde celui-là.
Elle mit la rose à son corsage et reprit son air dédaigneux.
«Il a voulu m'humilier, songeait-elle, comment faire pour lui être bien désagréable? Rester ou m'en aller?»
Elle regarda les deux jeunes femmes:
«Rester.»
Elle sentit la rose:
«M'en aller.»