Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes

Part 2

Chapter 23,931 wordsPublic domain

Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si fort et si cruel qui était venu prendre son amie, briser son coeur.

--Ah! qu'il me tue, mais qu'il ne t'emporte pas!

--Il ne m'emportera pas. Est-ce qu'il a emporté Angèle, Laure, Juliette qu'il a aimées l'année dernière et qui en sont encore tout heureuses?

--Alors, il ne t'aimera pas toujours?

--Il m'aimera toujours, mais de loin, et moi aussi, je l'aimerai. Mais il n'y a pas que moi sur terre et il faut qu'il entre dans le coeur de toutes les petites filles qui font leur première communion.

--Entre-t-il aussi dans le coeur des petits garçons?

--Je ne pense pas, dit-elle d'un ton ironique. Il ne peut offrir aux petits garçons qu'une bonne et solide amitié.

--Moi, je ne l'aimerai jamais.

--Tu seras forcé de l'aimer, quand tu auras le coeur pur, tu verras.

--Ah!

--Moi, j'ai le coeur pur. J'ai confessé tous mes péchés!

--Quels péchés?

--Tais-toi, et demande pardon à Dieu.

Elle recommença ses prières.

Son ami réfléchissait.

Les petits garçons, moins avancés, font généralement leur première communion un an après les petites filles de leur âge. C'était un usage; il ne s'en sentait pas humilié. Cependant, il aurait bien voulu participer aux mystères que son amie allait connaître. Il ressentait à la fois de la jalousie et de la peur.

«Pourvu, songeait-il, qu'il ne lui fasse point de mal!»

Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie pâle et jolie dans un nuage de mousseline. Ces deux candeurs étaient charmantes. S'approchant d'elle, il murmura:

--Comme je t'aime!

Elle baissa les yeux et fit rouler entre ses mains gantées de blanc les grains de son chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre, sans le regarder. Il fut triste pendant toute la cérémonie. La récitation des actes le réveilla un peu, mais il eut le coeur brisé, quand il entendit la voix de son amie:

«O mon unique bien, mon trésor, ma vie, mon paradis, mon amour, mon tout, je veux vous recevoir le coeur brûlant d'amour... O mon trésor, je veux vivre et mourir dans une union continuelle avec vous!... Mon bien-aimé s'est donné tout à moi, je me donne aussi toute à lui. O mon Jésus, je ne veux plus m'appartenir, je veux être à vous. Que mes sens soient à vous et qu'ils ne servent plus qu'à vous faire plaisir...»

«Ingrate!» songeait-il. Il eut un mouvement de colère. Puis il se remémora les charmantes heures passées avec son amie, leurs jeux, leurs rires, ces lents baisers qui les mettaient hors d'haleine, ces étreintes dont ils sortaient rougissants, la peau brûlante, les yeux humides...

«Tous ces plaisirs, c'est un autre qui va les lui donner! Et moi je suis seul... Elle ne m'aime plus...»

La petite fille eut l'honneur de parler encore après la communion. Elle revint à sa place, la première de la blanche théorie, s'agenouilla la tête dans ses mains, resta longtemps absorbée. Un sentiment puissant l'écrasait. Elle se sentait dolente et heureuse:

«Il est en moi, je le sens dans mon coeur... Mon coeur se gonfle... J'étouffe, mais c'est de bonheur... je suis aimée, je suis aimée... C'est toi, mon amour? Oh! reste dans mes bras, serre-moi bien fort encore, encore! Ah! je me trouve mal... La tête me tourne... Ah! Ah! quelle émotion! Je vais maintenant lui déclarer encore tout haut mon amour, je suis bien contente et bien fière... Tu m'aimes, dis? Il m'aime.»

Elle se leva et parla:

«O Sauveur tout aimable, je me suis donnée à vous et vous vous êtes donné à moi, je veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre, je vous sacrifie mon corps, mon âme, ma volonté. Je n'ai que cela à vous offrir, hélas! Si j'avais davantage, je vous donnerais davantage, je voudrais mourir pour vous... Enflammez-moi de votre amour! Mais je ne me contente pas d'une étincelle, je veux une flamme, j'en veux mille, je veux un incendie qui détruise à l'instant en moi toute attache aux créatures... Vaines créatures, laissez-moi, vous ne me verrez plus. Ne me demandez plus aucune affection. Mon coeur appartient tout entier à mon bien-aimé...»

«Elle ne m'aime plus, songeait-il, elle ne m'aimera plus jamais.»

Il pleura. Ses voisins croyaient que c'était par pieuse émotion.

Cependant la messe s'accomplissait et on entendait déjà remuer les chaises dans le bas de l'église. La petite fille rénovée par l'amour se sentit également dévorée par la faim. Alors, elle pensa à sa maison, à ses parents, à son ami, à la belle table de cérémonie, brillante de fleurs, de cristaux, d'argenterie; elle pensa à la cuisine, à la cuisinière. Bien sûr qu'une bonne assiette de potage refroidissait déjà pour elle.

«Après, je mangerai un petit pâté... Mon ami va être là, attentif à me servir... Je l'aime bien... Nous nous promènerons en attendant les vêpres, nous cueillerons des fleurs, rien que les blanches, blanches comme mon voile, comme mon coeur. Je suis contente!»

Le petit garçon avait couru à la maison de son amie, où sa famille ce jour-là déjeunait, il était allé prévenir la cuisinière, et, à l'office, sur un coin de table, on avait préparé deux potages, et deux bouchées à la reine, et deux verres de vin.

Quand la petite fille arriva, il lui prit la main et elle se laissa entraîner. A l'aspect de la dînette préparée, son petit coeur de femme fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du petit garçon et l'embrassa de toutes ses forces, disant:

--Tu sais, Jésus est mon époux mystique, mais cela ne va pas durer longtemps. Pendant qu'il m'aime, dis-moi ce que tu veux, il n'a rien à refuser à sa petite épouse.

--Je veux que tu m'aimes comme avant.

--Tiens, dit-elle.

Elle lui donnait ses lèvres.

--Es-tu content? Mangeons, maintenant, j'ai bien faim.

BLEU

La demoiselle bleue aux bords frais de la source.

TH. GAUTIER.

Elle était princesse. Soeur de la reine, elle vivait près d'elle et partageait ses honneurs. Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des plaisirs moins pompeux et elle voulait bien aller parfois chez une de ses dames d'honneur dont le mari était simple garde du corps et d'ailleurs excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, tendre.

La princesse était mariée dans son pays à un prince qui pouvait devenir roi, si plusieurs générations disparaissaient dans un cataclysme. Ils ne s'étaient jamais aimés. La princesse, d'ailleurs, qui était parfois rieuse et toujours orgueilleuse, passait pour avoir un coeur de fer. Elle avait reçu beaucoup d'hommages, et n'en avait agréé aucun. Tantôt elle se moquait, tantôt elle prenait un ton glacé. Elle n'aimait que la toilette, le jeu et la domination. Ce qui lui plaisait chez le garde du corps, c'est que ses sourires y étaient des ordres; ensuite, elle gagnait toujours au vingt-et-un; ensuite ses robes et ses diamants éclipsaient toutes les autres parures et toutes les autres robes. Le garde du corps ne lui avait jamais témoigné d'autre sentiment qu'un profond respect.

Comme elle était blonde, elle aimait les étoffes bleues, les fleurs bleues, les saphyrs, bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini par l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait de ce nom, qui semblait sorti d'un conte de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se sentit quelque langueur dans la pensée et dans les membres, et elle dit: «Mon âme est un oiseau bleu.» Ce mot, qu'elle répéta plusieurs fois, lui rendit toute sa sérénité, tant il était joli. Alors elle regarda autour d'elle:

--Votre mari est donc absent, ma chère? Il me semble qu'il n'est pas venu me saluer.

--Mon mari vous paraît absent aujourd'hui, mais ne l'est-il pas tous les jours?

--Que voulez-vous dire?

--N'est-il pas tous les jours absent de lui-même?

--Pauvre amie, cela signifie qu'il vous néglige.

--Il ne m'aime plus.

--Vraiment, voilà une belle conduite. Mais ce n'est pas possible. D'ailleurs, je ne le permettrai pas. Je ne veux pas que mon amie soit malheureuse. Il va recevoir mes ordres.

--Ah! Madame, vous croyez donc que l'on commande aux coeurs?

--Mais sans doute. M'a-t-on consultée pour me marier, moi, princesse? On m'a dit d'aimer mon mari, et je l'ai aimé.

--Combien de temps?

--Mais je l'aurais aimé toujours, s'il avait voulu. Il n'a pas voulu.

--Vous voyez bien.

--Il ne l'a pas voulu ou peut-être il ne l'a pas pu. Le mariage ne me causait aucun plaisir, il me reprocha ma froideur, et je pleurai. Depuis ce moment, nous ne nous sommes jamais revus sans témoins. D'abord, je me sentis très humiliée, puis j'appréciai le calme des nuits solitaires. Je suis jeune fille avec bonheur. Mais depuis mon expérience, je comprends encore un peu moins les jeux, les drames, les comédies de l'amour... Alors, cela vous amuse, vous, la cérémonie conjugale?

La dame d'honneur regarda sa maîtresse avec une respectueuse et triste ironie.

Puis elle dit:

--J'ai peur que mon mari n'ait quelque amour en tête, ou quelque amourette.

--Amourette? dit la princesse. Le mot est joli. Amourette, cela ne doit pas être grave, cela?

--Grave? Non, l'amourette passe et l'amour reste. Mais je ne sais. C'est peut-être un véritable amour qui l'éloigne de moi. J'en ai bien peur.

--Je ne comprends presque rien à tout cela, dit la princesse, mais je voudrais vous voir heureuse comme je le suis moi-même. A moi, pour cela, il ne faut rien que la vie qui passe et que je respire. A vous, puisqu'il vous faut l'amour, j'essaierai, je vous le répète, de vous secourir. La parole de sa princesse touchera son coeur... Eh! ma bonne amie, c'est peut-être moi qu'il adore?

--Peut-être, hélas!

--Pourquoi hélas? Si c'est moi, vous êtes sauvée.

A ce moment, le garde du corps entra et vint saluer la princesse.

--Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à six heures au palais, en audience particulière.

Elle se leva et sortit.

Tout le monde imita la princesse et les deux époux restèrent face à face, fort troublés tous les deux.

--Madame, dit le mari, vous avez donc déplu à la princesse? C'est encore à vous que je dois cette avanie?

--Avanie? Comment, la dame de vos pensées veut bien vous recevoir en particulier et vous vous plaignez?

Il ne sut d'abord que répondre, car c'était la première fois que sa femme faisait allusion à des sentiments qu'il croyait tenir bien cachés dans son coeur.

--La dame de mes pensées, dit-il brutalement, c'est ma carrière, et vous l'avez sans doute brisée par vos bavardages.

--Je ne suis pas bavarde.

--Vous êtes sotte.

--Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas d'être aimé.

La dame s'enfuit, ressentant une colère triste. Mais, malgré toute raison, elle espérait que l'intervention de la princesse serait heureuse, et elle passa la fin de sa journée à pleurer doucement.

Le garde du corps adorait la princesse en secret et sans espérance. Timide et violent, il gardait ses timidités pour sa divinité, ses violences pour sa femme; mais quand il avait été brutal, il ressentait beaucoup de honte et sa timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était presque toujours malheureux. Aussi, depuis quelque temps cherchait-il dans l'ambition un remède à ses maux. Il venait de passer l'après-midi à faire les plus humiliantes commissions pour la maîtresse du roi, inquiétée par les allures d'un amant subalterne qu'elle avait congédié. Le garde du corps devait, en échange d'un billet de trois lignes, recevoir un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans son portefeuille et c'est à six heures exactement qu'il devait le remettre à la favorite.

L'amour, la curiosité, l'inquiétude l'emportèrent sur l'ambition. Il alla se parer, se parfumer et courut à l'audience, en se disant: «C'est peut-être un rendez-vous.»

La princesse, au lieu de se faire attendre, attendait, et non sans impatience. Elle était plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux brillants. Sa figure avait la douceur d'une hampe de lilas blanc cachés sous les feuilles, mais les feuilles étaient blondes: sa coiffure, défaite avec beaucoup d'art, laissait pendre jusqu'à ses épaules quelques boucles de cheveux.

--Approchez-vous, dit-elle d'une voix dolente, approchez. Mettez-vous ici, près de moi. Je suis souffrante et ne puis parler que très bas. Et puis, c'est l'amie, l'amie de votre femme qui vous reçoit, et non la princesse. Voici donc: je me suis aperçue que vous n'aimiez plus Elisabeth et cela me fait de la peine. Est-ce bien vrai que vous ne l'aimez plus?

--Hélas!

--Et le sentiment de votre devoir, de votre honneur?

--Mon honneur?

--Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité conjugale, une tendresse éternelle...

--Elle l'a cru... je l'ai cru peut-être aussi...

--C'est mal de la délaisser, de la tourmenter... Elle pleure en ce moment, j'en suis sûre...

--Je ne suis pas méchant pour elle.

--Eh bien, promettez-moi de ne plus lui faire de chagrin.

--Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement.

--Bien, mais promettez-moi davantage, promettez-moi...

Elle sembla oppressée, et sa voix devint si basse que, pour la percevoir, le garde du corps dut se pencher vers la princesse, jusqu'à presque effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique habitué à toutes les dissimulations du courtisan, souffrait affreusement. Aimer la princesse de loin, cela lui avait paru un doux supplice, en comparaison de la torture que lui faisait, en ce moment, subir le désir. Avec toute autre femme, ou il fût tombé à genoux, ou il eût pris la fuite; avec la princesse, il fallait rester, se taire et maintenir l'attitude d'un soldat qui reçoit des ordres.

--Promettez-moi, reprit la princesse, d'être bon pour elle, d'être très bon, de l'aimer encore...

Le garde du corps resta muet.

--Vous le promettez?

Il se taisait toujours.

--Cela n'est donc plus possible? Tout est donc fini entre vous? Vous avez une faute grave à lui reprocher?

--Je n'ai rien à lui reprocher, je ne l'aime plus, voilà tout.

--Qu'elle ne s'en aperçoive pas, au moins!

--J'espérais qu'elle ne s'en serait jamais aperçue.

--On peut donc cesser d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive?

--C'est difficile, je n'ai pas eu l'adresse nécessaire. Ce qui est facile, hélas! c'est d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive.

--Oh! croyez-vous?

--J'en suis sûr. Celle que j'aime ne s'est jamais doutée de mon amour et ne s'en doutera jamais.

--Monsieur le garde du corps, dit la princesse, monsieur le militaire, vous êtes un enfant. Celle que vous aimez connaît votre amour...

--Hélas! dit-il, incrédule.

--... et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui tendant ses deux mains.

Il se jeta sur l'offrande, mais encore indécis, si troublé qu'il haletait.

--Embrasse-les, enfant, dit la princesse, embrasse-moi, toi qui m'aimes, toi qui m'as désirée si longtemps dans le secret de ton coeur, embrasse ta princesse bleue, embrasse ton amour.

Le lendemain matin, la femme de chambre disait à sa maîtresse:

--Oh! Madame a un bleu sur la gorge.

--Cela ne m'étonne pas. C'est un signe. Mais si singulier! Il est ici, il est là. Il se montre, il disparaît. Sur la gorge, c'est vrai, sur le coeur...

--C'est peut-être pour cela qu'on appelle Madame la princesse bleue? continua l'innocente.

--Va voir si ma dame d'honneur est là.

La princesse, demeurée un instant seule, considéra avec émotion son signe bleu.

«Dieu! que je suis heureuse! songeait-elle Et comme je suis adroite! Et que mon amie est bête! Faire des confidences d'amour! Pauvre Ariane, sans toi, je n'aurais peut-être jamais rien su. Ces regards, que je prenais pour les marques d'un attachement ardent et respectueux, c'était de l'amour!... Mais la voilà...»

La dame d'honneur entrait tout agitée.

--Ah! princesse! Il m'a fallu l'attendre jusqu'à quatre heures du matin! Je suis folle! Tout est perdu.

--Là! Vous ne pouvez donc jamais être raisonnable? Tout est arrangé, au contraire.

--Ah! Merci!

--Ecoutez-moi. Je l'ai confessé. Cela a été difficile, cela a été long. Enfin, je sais la vérité. C'est une amourette. La personne qui a fait tourner la tête à votre mari est une petite actrice sans conséquence. On les prend, on les laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé par bien des mains, et entre autres par celles de mon mari... Vous voyez, nous sommes en famille... Or voici. Une actrice n'est presque jamais libre dans la journée. Sa liberté commence à l'heure où finit celle des autres femmes, à minuit. J'ai donc décidé que votre mari prendrait son service à mon palais tous les jours de minuit à quatre heures du matin... Naturellement, il aura des compensations, car cela est pénible... Son avenir est assuré et son bonheur... Il est ambitieux? Oui. Très bien. Un titre lui plairait? Une décoration? D'abord je l'attache à ma personne. Dès qu'il aura un grade possible, dans six mois, dans trois mois, il sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il ne me quittera que pour aller vous faire la cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons à nous deux...

--Que vous êtes bonne!

--N'est-ce pas?

--Vous êtes la bonté même.

--Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux.

--Belle! Qui est plus belle que vous?

--Flatteuse! J'ai trente ans et vous en avez vingt-cinq... Hélas! J'ai renoncé à tout. Vous m'aimerez au moins?

--Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai. Ma vie vous appartient. Je vous serai dévouée jusqu'à la mort, et mon mari aussi, je l'espère bien.

--Je l'espère aussi. Je l'ai peut-être sauvé d'un grand péril, d'un amour malheureux, car quelles joies trouver dans l'aventure où il s'engageait?

--Quand il sera revenu à lui-même, il vous aura bien de la reconnaissance... Hier soir, c'est-à-dire ce matin, il était bien troublé... Quand il est rentré, je l'ai cru ivre. Il me regardait avec des yeux égarés. Sitôt entré dans sa chambre, il a verrouillé la porte, puis je l'ai entendu crier: Ah! Ah! Ah!...

--Il n'a pas dit autre chose?

--Je ne crois pas. Il n'est pas expansif.

--Précieuse qualité. Que diriez-vous d'un mari qui vous ferait d'humiliantes confidences?... Il y en a qui sont ainsi... Le mien, par exemple...

--Vous avez été bien malheureuse!

--Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le présent exalte mon coeur... Faire le bonheur de ceux que l'on aime et qui vous aiment, est-il rien de pareil au monde?

--Vous êtes adorable!

--Et je suis adorée.

--Oh! oui.

--Chère amie!

Elle laissa prendre sa main, que la dame d'honneur couvrit de baisers.

«Ils se superposent, pensait-elle, mais les derniers n'effacent pas les premiers. Vos lèvres, pauvre couple, se rencontrent encore avec ferveur, mais sur ma peau... C'est bien curieux...»

--Ah! reprit-elle tout haut, maintenant que vous êtes certaine de retrouver votre bonheur un jour ou l'autre, j'espère que vous serez prudente. D'après les confidences que j'ai reçues, les joies conjugales ont un peu lassé votre mari. Les hommes n'aiment pas qu'on leur fasse des avances...

--Oh! entre mari et femme! N'importe, je serai prudente, généreuse amie...

--Plus généreuse encore que vous ne croyez! Car, enfin, votre mari est séduisant. Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent, passionné...

--Il le fut.

--Il l'est encore, soyez-en sûre, et vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. Si je n'avais pas renoncé à tout, si je n'étais pas princesse... A votre place, je serais jalouse.

--Ah! Dieu, je connais trop votre coeur.

--Alors vous allez rentrer chez vous pleine de confiance? Encore un peu triste?

--Encore un peu.

--Mais les nuages se dissipent, le ciel commence à redevenir bleu?

--Oui.

--Bleu comme mon âme, ma tendre amie, bleu comme mon coeur.

Et elle enfonçait son doigt dans son sein, à l'endroit de la meurtrissure bleue qui enchantait sa chair amoureuse.

VIOLET

L'heure violette.

LÉO LARGUIER.

On l'appelait la vieille fille, et pourtant, si elle était fille et vieille, elle n'avait l'air ni l'un ni l'autre. Son apparence était d'une veuve sur le déclin du bel âge. Elle était toujours vêtue de noir, avec une profusion de broderies, de parements et de rubans violets. Un bouquet de violettes pâles, le plus souvent, ornait son corsage et se répétait, factice, sur son chapeau. L'odeur des violettes emplissait son jardin, sa maison et son coeur: ses yeux doux étaient deux belles violettes.

La vieille fille était rieuse et dévote; et les curés ne manquaient pas d'en tirer la preuve que la bonne humeur est l'inséparable compagne de la vertu et de la piété: «Voyez la vieille fille. Le ciel est dans son âme et dans ses yeux.» Ses yeux étaient en effet des plus doux et un sourire, à la fois céleste et puéril, répandait sa grâce sur la plénitude rose de son visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais sans excès, et l'ensemble avait cette suavité reposante des architectures définitives.

Un seul point indiquait son âge, la couleur de ses cheveux. Leur blond très cendré s'était encore décoloré avec la quarantaine, tombant à la nuance de la toile bise que les années, habiles lavandières, blanchissaient, à chaque printemps, un peu.

Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.

Vers le temps qu'elle eut à subir la grande crise féminine, sa fortune, par l'établissement d'un chemin de fer qui lui prit une ferme, s'accrut. Alors, se sentant à la tête quelques vapeurs, elle voulut remuer. Elle fit des pèlerinages lointains, mais seule avec une amie et à loisir. Ayant vu des provinces et des figures nouvelles, elle se sentit différente; sa curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique lettré lui prêta des livres d'histoire. Le roman ne parle que des amours possibles, l'histoire parle des amours réelles que certifient des lettres et des reliques. La vieille fille fut surprise; elle rêva longuement un jour devant l'image d'un beau cardinal mondain qui décorait un livre grave.

_Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse._

Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant, entre les mains d'un prêtre implacable aux joies terrestres, fait voeu de se consacrer au Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, menaça de mourir; alors, elle différa, remettant ce délaissement du monde au temps où sa mère serait partie. Mais les années, sans amortir sa piété, avaient effacé peu à peu dans son esprit jusqu'au souvenir de ce voeu, et quand elle s'était trouvée libre de l'accomplir, elle n'y avait plus pensé. Le prêtre fanatique était mort. L'heure du mariage aussi était morte. Ayant refusé tous les partis du pays, elle était devenue, sans s'en apercevoir, la vieille fille; et maintenant qu'elle s'en apercevait, il était trop tard. D'ailleurs, elle était heureuse ainsi, et plus heureuse encore depuis qu'elle rêvait.

La vieille fille rêvait donc, par un beau soir de la fin de septembre, en écossant des pois dans son jardin, de concert avec sa servante. On voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite ville; un de ses bras à demi nus montait vers la gare; l'autre allait se perdre dans une forêt; sa tête formait l'église; son corps, la cité; et ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre deux cris.

La vieille fille rêvait si bien que sa servante, lasse de n'obtenir aucun assentiment à ses discours, s'était tue; elle rêvait si bien que, la cloche de la porte d'entrée ayant sonné, elle sursauta et se leva à demi, l'air égaré.

Ce qui entrait ne correspondait pas à son rêve. Elle reconnut une de ses amies de jeunesse, une pauvre femme qui vivait à la campagne, mariée à un petit notaire et chargée d'enfants. Un garçon d'une douzaine d'années, vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette forme, l'air humble et la casquette à la main.

L'accueil fut froid, mais la pauvre femme fut si aimable, elle apportait de si jolies fleurs de village, des prunes si grosses, que la vieille fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant, qui allait, le lendemain, entrer au collège de la ville comme pensionnaire. Or, les parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient venir le voir, il y avait loin, que trois ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que l'on demandait, c'est que, parfois, quand cela ne la désobligerait pas trop, elle fît sortir ce gamin qui était bien sage, bien doux, bien respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de conquérir une bourse.