Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes

Part 1

Chapter 13,890 wordsPublic domain

REMY DE GOURMONT

Couleurs CONTES NOUVEAUX

SUIVIS DE Choses anciennes

NEUVIÈME ÉDITION

PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

_Roman, Théâtre, Poèmes_

SIXTINE. LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. Le Livre des litanies. Pages retrouvées LES CHEVAUX DE DIOMÈDE. D'UN PAYS LOINTAIN. LE SONGE D'UNE FEMME. LILITH, _suivi_ de THÉODAT. UNE NUIT AU LUXEMBOURG. UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat. COULEURS, _suivi_ de CHOSES ANCIENNES. HISTOIRES MAGIQUES. LE CHAT DE MISÈRE. _Idées et Paysages._ (Meissein, édit. «Collection des trente».) LETTRES D'UN SATYRE.

_Critique_

LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen âge) (G. Crès, édit.). LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton. LA CULTURE DES IDÉES. LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._ LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire._ PHYSIQUE DE L'AMOUR: _Essai sur l'instinct sexuel._ ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie._ 1895-1898; 1899-1901 (2e série); 1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol. DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série, 1905-1907.) NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 5e série, 1907-1910). ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée. PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol. PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol. DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE. PENDANT L'ORAGE. PENDANT LA GUERRE.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3;

Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

C'est une chose que j'ai dite obscurément, il y a déjà bien longtemps (à propos d'un livre de M. d'Annunzio), qu'un roman est un poème et doit être conçu, exécuté comme tel, pour être valable.

Je disais donc:

«Le roman ne relève pas d'une autre esthétique que le poème; le roman originel fut en vers: c'est l'Odyssée, roman d'aventures, c'est l'Enéide, roman de chevalerie; les premiers romans français étaient, nul ne l'ignore, des poèmes, et ce n'est qu'assez tard qu'on les transposa en prose pour les accommoder à la paresse et à l'ignorance de lecteurs plus nombreux. De cette origine, le roman garde la possibilité d'une certaine noblesse, et tout véritable écrivain, s'il s'en mêle, la lui rendra: à qui voudrait-on faire croire que _Don Quichotte_ n'est pas un poème, que _Pantagruel_ n'est pas un poème, que _Salammbô_ n'est pas un poème? Le roman est un poème; tout roman qui n'est pas un poème n'existe pas.»

Flaubert ne m'avait pas encore appris, par les lettres qui racontent la composition douloureuse de _Madame Bovary_, qu'il faut «donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose, très prose) et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée». En méditant cela, j'ai trouvé que Flaubert outrait de peu l'idée qu'il faut avoir de la prose littéraire, dont la beauté ne peut être faite que de mots et de rythme, le rythme étant primordial. La méthode qu'il voulait pour le roman, je la crois bonne aussi pour la comédie, le conte, même qui n'est qu'une anecdote, tout écrit, presque, et le simple article destiné à la matinée d'un journal. Il n'est point d'art inférieur. Un article peut être un poème, dès qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il déroulera sa brève pavane. Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l'idée s'incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme sans que la conscience d'un travail soit quasi intervenue.

Le conte, il me semble, réclame une condition particulière: il faut, pour l'écrire, l'illusion, au moins brève, d'être heureux; une après-midi gaie convient. Et ceci l'apparente plus étroitement au poème que ne saurait faire une théorie raisonnée. Etre heureux, c'est-à-dire avoir joui d'une fleur, de celles que l'on voudra, ou de l'éclat de tels yeux: alors on considère avec intérêt les jeux des autres êtres. En effet, étant heureux, ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on ne vit bien que par le désir. Un conte, c'est une promenade.

Presque tous ceux qu'on va lire furent écrits d'une haleine, sauf les retouches et les agrandissements de morceaux trop grêles, les coupures. Aussi, il vient, certaines fois, un moment où la respiration manque. On remet au lendemain, et c'est dommage, parce que les songes troublent les journées.

Je ne dis pas tout cela pour instruire d'une méthode le public qui se soucie peu des méthodes. Le jet de ces notes coula un soir en quelques instants sur un papier de hasard.

Je l'ai clarifié, pour mon plaisir d'abord, ensuite pour essayer de résoudre un problème. Croyez-vous que ce poète qui se répand maintenant en romans, en feuilletons même, en toutes les menues besognes d'un homme de lettres, le croyez-vous vraiment infidèle à sa muse première? Oui, sans doute, souvent. Pas toujours. Tant que le rythme chante en lui, il est fidèle. La déchéance ne commence qu'au jour où l'harmonie de la phrase est toute sacrifiée à la raison, à ce que les hommes sans au-delà dans l'esprit appellent la vérité. Le vrai poète et le vrai savant savent toujours, comme Goethe, concilier Poésie et Réalité, et d'autant plus facilement que Poésie est fille de Réalité. J'ai vu M. Quinton admirer que Pasteur eût écrit une tragédie. Sans doute, elle était très mauvaise (pas plus que celles où excelle la régence de M. Claretie), mais cet exercice témoigne d'un sens originaire du rythme. Ses belles expériences furent, dans la suite, rythmées comme les poèmes, comme les marbres de ses compatriotes Hugo, Rude, Clésinger. Le _Satyre_ qui gravit la montagne des mystères, la _Bacchante au Thyrse_, qui se jette à la volupté, le jeu des cornues qui prouvent que la vie ne sort que de la vie, ce sont des gestes de génie animés d'un même rythme. On aime que Descartes ait composé un ballet pour plaire à la grande Christine; on aime que Montesquieu ait rythmé les jeux de sa jeune imagination, que Pascal ait composé une symphonie sur les Passions de l'amour, que Nietzsche ait fait résonner dans les forêts le rire surhumain de Zarathoustra, que Flaubert ait rythmé comme des vers homériques les paroles quotidiennes de la Bêtise dont il fut l'Hercule.

Le rythme donne de la beauté à la pauvre ballerine qui ne semble drapée que de sa chemise. Qu'il en donne un peu à ces femmes qui, en leurs rapides aventures, dansent trop follement peut-être, chacune dans un des rayons de la lumière décomposée par le prisme naïf de leur désir.

R. G.

30 juillet 1908.

COULEURS

JAUNE

Que c'est beau, le jaune!

VAN GOGH.

C'était entendu.

La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser, les yeux clos, comme en extase, et elle avait souri tendrement, en baissant les paupières.

Ils ne s'étaient jamais parlé.

Elle demeurait là. Il y avait des maisons, le long de la rivière et à mi-côte, bordant la route qui gravissait la colline: il y avait un moulin, une auberge, une saboterie et deux ou trois petites fermes, avec un hangar où dormait une charrette. On entendait un hennissement, le juron d'un roulier, le chant d'un coq, le bruissement de l'eau sous les roues du moulin et son murmure sous le pont de bois.

Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut, derrière les arbres qui fermaient l'horizon. Le soir, en revenant de la chasse, il s'arrêtait sur le pont, regardait la rivière, les saules, l'herbe, l'étroite vallée, où le soleil, avant de mourir, venait se reposer un instant.

C'est de là qu'il l'avait vue. Elle étendait sur l'herbe fraîche des bandes de toile bise. Il pensa qu'elle était la fille du tisserand dont on entendait le métier près de l'auberge, ou une servante. D'autres fois, elle lavait du linge sous le grand coudrier dont les branches retombaient à fleur d'eau, elle l'étendait sur les buissons; puis, avant de s'en retourner, cueillait quelques noisettes, ou des fleurs, ou lançait des cailloux dans la rivière. Quand elle se sentait regardée, elle riait, mais sans se laisser distraire de sa besogne ou de son divertissement.

Un jour, cependant, elle resta longtemps à le regarder, mangeant des noisettes qu'elle cassait entre ses dents avec la prestesse d'un écureuil.

Alors il vint tous les jours. Elle était là, ou bien elle arrivait lentement, levait la tête. Ils auraient pu se parler, ils se taisaient. Il lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n'y faisait pas attention. Il apporta un oeillet jaune: elle le cacha dans son corsage et, sans un geste, disparut.

C'est le lendemain que fut conclu leur accord muet.

Le jour suivant, après le premier regard échangé, il la vit remonter du côté du bois, s'engager dans le taillis. Il fit un détour, la rejoignit, comme elle franchissait les barres d'une clôture. Sa jupe courte se releva. Elle montra un genou blanc. Cela le décida. Cette petite fraîche paysanne était propre. Le désir le fit un peu trembler.

Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa ses lèvres, mais elle se dégagea doucement et, courbant les épaules, se glissa sous les branches.

C'était un chemin creux abandonné qui menait à une ancienne carrière; elle allait vite, évitant les ronces, frôlant les genêts, les chèvrefeuilles, les digitales qui s'enchevêtraient follement dans ce trou sombre de sable et de pierres, que les branches des hêtres, des frênes et des chênes protégeaient de leur manteau épais et vert.

Arrêtée par une ronce qui agrippait ses jambes, il la joignit, s'agenouilla, vainquit la ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut pas tomber encore. Elle se raidit; elle lui tournait le dos. Il se redressa; ses mains montèrent aux seins qu'elles pressaient; il baisait la nuque; il mordit une oreille.

Alors, elle tourna la tête; ses yeux étaient sérieux; elle cessa de se débattre. Appuyée au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa bouche aux baisers, son corps aux caresses.

Ils tombèrent doucement.

Assis maintenant l'un près de l'autre, ils se regardaient du coin de l'oeil, occupés à des gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux, il refaisait le noeud de sa cravate.

Elle souriait.

Il songeait.

Cette bonne fortune l'enchantait. Il en avait rencontré peu d'aussi agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. «Mais que les femmes sont difficiles à émouvoir! les transports de cette amoureuse ont été bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée qu'abandonnée, je ne sais.»

Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il jouissait! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont leur forme première, dans ces organes naïfs! «Elle est lisse comme un tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d'orgueil, mais tant de simplicité aussi! Comme c'est simple, l'amour!»

Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il n'avait pas l'habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre.

Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant, plus naturelle. Ce sentiment du naturel, il ne l'avait encore jamais éprouvé. C'est peut-être que le silence le faisait réfléchir.

Il parla enfin, disant le charme du moment, la fraîcheur de cette grotte, son bonheur, son repos.

Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait entre ses doigts une hampe de digitale, souriait, mais ne manifestait aucun contentement.

«Il me semble que je l'aimerais presque, si elle me câlinait.»

Voulant prendre sa pipe, il se trompa de poche, heurta sa bourse.

«Ah!»

Il ramena secrètement une pièce d'or, prit la main de l'enfant, referma ses doigts sur la surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda, rougit; son sein se gonfla, elle poussa un grand soupir, puis s'abattit dans les bras de son ami, toute secouée des sanglots nerveux de la joie.

A genoux près de lui, elle lui baisait les yeux, les joues, la barbe, le coin des lèvres.

Elle était heureuse.

NOIR

Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

BAUDELAIRE.

La plus belle fleur que Duclos avait jamais vue était un dahlia noir.

C'était dans le jardin public d'une petite ville de Normandie, un jardin de tulipes, de pâquerettes, de glycines, de charmilles et d'orangers, un jardin où la plante rare, surgie d'entre les plantes connues, semblait vraiment rare, exceptionnelle et belle.

Qu'une touffe de violettes blanches ferait bien dans une serre torride, parmi la singularité des orchidées! Qu'une orchidée est agréable et comme elle saisit étrangement les yeux dans un grand jardin de province, où rient trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient d'achever son bréviaire, échange des phrases timorées avec deux vieilles dames en noir!

Ce jardin était beau et frais, élégant comme une jeune femme qui va peut-être trouver l'amour, car on trouve bien le trèfle à quatre feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles dosaient avec goût les fleurs de serre qui viennent prendre l'air, et les fleurs rustiques qui couchent dehors, celles qui ferment à la nuit les yeux qu'elles ouvrent au soleil, celles qui ont toujours un nouveau sourire pour remplacer celui qui se meurt et celles qui se donnent toutes, tout d'un coup, d'un seul grand baiser.

Il y avait aussi beaucoup d'arbres, et même des frênes, des saules et des osiers rouges, parmi les lilas, les boules de neige et les roses de Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins, des jets d'eau, des poissons rouges et des poissons blancs.

Il y avait des fleurs noires.

Tout l'été qu'il passa dans cette petite ville, Duclos vint, chaque matin, se promener dans l'allée des dahlias. Il avait l'air d'un inspecteur des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant les nouvelles venues, déplorant le destin de celles qui allaient mourir.

Il s'arrêtait longtemps devant la touffe des dahlias noirs. Une fleur noire est noire. C'est un morceau de velours noir découpé en forme de fleur, et rien de plus.

Les dahlias noirs sont simples ou doubles, comme tous les dahlias. Les dahlias doubles sont des boules tuyautées, raides et qui semblent en métal ou en toile passée à l'empois et bien calamistrée. Les dahlias simples ont la forme d'un soleil ou d'un ostensoir et semblent, du haut de leur tige verte, répandre une bénédiction amicale. Ils ont un oeil, et presque toujours, dans les dahlias noirs, un oeil jaune, un louis d'or insolent posé au centre du soleil de velours noir. Ils font peur, parce qu'ils semblent vivre, et que c'est contraire à la nature des fleurs, qui ne doivent être que des choses, de jolies choses.

Cependant les dahlias noirs qui exaltaient Duclos tous les matins, dans le grand jardin solitaire, n'avaient pas d'oeil: des pétales frisés s'entrecroisaient au-dessus du mystère des étamines et des pistils.

«Cette fleur n'est qu'une idée, elle est un désir. Est-elle une fleur?»

Un jour il eut une surprise. Un petit liseron rose avait glissé sa tige souple entre les pétales d'un grand dahlia, et il venait de s'ouvrir au centre de la fleur, il avait osé mettre parmi cette nuit de velours noir la caresse d'une nacre charnelle.

«... Et moi, se disait-il, qui n'avais jamais compris le vers de Baudelaire... Non, c'est impossible... Adieu, fleur innocente qui offenses la paix de mon coeur... Qui vais-je aimer, puisque tu n'es pas une femme et puisque ce pays est un désert d'amour?»

Il s'en alla fort mécontent, les yeux baissés, poussant du pied et du bout de sa canne les petits cailloux, méditant sur ces désaccords de la pensée et de l'acte qui rendent si difficiles et si rares les réalisations agréables.

«Le désir ne vient presque jamais à propos. On n'a envie que de l'impossible, de l'eau qui fuit, de l'oiseau qui s'envole, de la femme qui rentre et referme brusquement sa porte. La sagesse serait de ne jamais désirer que le morceau de pain que l'on porte à sa bouche. Et encore qui sait si le gosier ne va pas se contracter au passage? Alors, ne désirer que ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre les moments qui furent heureux...»

Un cri arrêta ses divagations.

Il regarda, aperçut, assise sur un banc, devant lui, une jeune femme qui, le bas de la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec inquiétude, au-dessus d'un soulier blanc. Le bas était noir.

Duclos n'était pas timide. Pendant qu'il s'inclinait, le chapeau à la main, expliquant la méchanceté des petits cailloux que l'on pousse du pied, il observait la sévérité d'une toilette qui l'enchanta. Tout était noir et blanc, sauf, au cou, la lueur d'un ruban rose, tout pareil, de nuance, au liseron qui s'ouvrait, là-bas, sur le coeur du dahlia noir.

Près de la dame, une brochure de théâtre, jaune et un peu salie. Il rapprocha cela d'une grande affiche qu'il avait aperçue le matin, et, ivre encore de sa fleur et de son désir, il murmura, regardant le cou, qui était frais, puis le visage mat et doré, les yeux très sombres:

Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant.

Un sourire un peu forcé lui répondit.

Ils parlèrent théâtre. On n'eut point l'air fâché qu'il prît place sur le banc.

Cette stupidité! dit la dame, en roulant la brochure.

Alors, il lui récita des vers:

O musique, musique des arbres, Bercez, bercez-moi. Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière Caresse, caresse-moi...

Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris.

De longs sifflements. Le train passa en grondant.

--La gare est tout près, dit Duclos. On descend un petit escalier.

--Nous avons l'après-midi, murmura la la dame.

--Je vous aime! dit le jeune homme.

--Pourquoi pas? répondit la dame.

--Qui sait?

--Qui sait?

Ils se levèrent du même accord.

En passant devant le grand dahlia noir, noir et rose, maintenant, Duclos s'arrêta, et montrant la fleur:

--Je vous aime, parce que j'aime cette fleur noire et rose. Je vous aime, parce que vous êtes les deux soeurs.

--Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle. La méchanceté des hommes...

--Tous les hommes ne sont pas méchants.

Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent les mains.

--Etes-vous mon destin?

--Peut-être, répondit-elle.

Elle ajouta encore, comme la première fois:

--Qui sait?

--Vite, dit Duclos, voici l'heure.

Ils descendirent rapidement le petit escalier de la gare. Ils partirent.

Quelquefois Duclos appelait son amie: «Mon Dahlia.» Cela la faisait rire et songer aussi.

Dès qu'ils se furent connus charnellement, ils s'aimèrent avec passion.

Le dahlia noir au coeur rose fut pour Duclos un réconfort éternel. La grande fleur de velours apaisa son front, son coeur et ses lèvres. Elle faisait un beau mystère sur la blancheur du marbre.

BLANC

Cet unanime blanc conflit D'une guirlande avec la même.

S. MALLARMÉ.

Il était une fois deux enfants du même âge, un petit garçon et une petite fille. Ils s'aimaient beaucoup, ne se plaisaient qu'ensemble, et leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A cache-cache, quand la petite fille était prise, elle se laissait tomber dans les bras de son ami, elle renversait la tête, baissait les paupières, entr'ouvrait la bouche; et si les baisers ne tombaient pas, elle les réclamait, ou allait les chercher en haussant gracieusement ses lèvres vers les lèvres distraites ou timides. Ils venaient d'avoir dix ans.

Un jour qu'il faisait très chaud, ils ôtèrent leurs bas pour patauger dans le ruisseau. Ils se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher dans l'herbe chaude, au soleil. La vue de leurs petites jambes roses, cependant, et de leurs genoux moirés excitait leur curiosité. Ils comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse d'avoir la peau moins lisse. «Elle est aussi moins douce», dit-il; et les mains furent d'accord avec les yeux.

Ils recommencèrent le lendemain, et chaque jour ils lisaient davantage. Leurs baisers, maintenant, s'accompagnaient de douces caresses qui leur faisaient monter le sang à la tête. Mais l'instant d'après, ils n'y pensaient plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient heureux.

Venus les premiers froids et la pluie, ils transportèrent leurs jeux dans une grande chambre à moitié vide qu'on leur abandonnait. Le petit garçon, qui allait à l'école, venait passer toutes ses récréations chez son amie. La petite fille recevait ses leçons à la maison. A de certains jours très mauvais, le petit garçon les prenait avec elle. Leurs parents, qui considéraient l'avenir, voyaient avec plaisir la tendresse enfantine des deux écoliers.

Vers le mois de décembre, un curé vint à la maison, introduit par la mère dans la grande chambre où jouaient les enfants. On lui apporta un fauteuil et un tabouret. Il s'assit, tira sa tabatière, se moucha, aspira une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce sujet leur était déjà connu, mais la petite fille devint attentive, quand le prêtre, se tournant vers elle, lui dit:

--Mon enfant, vous ferez bientôt, je l'espère, connaissance avec votre créateur. Vous savez combien il vous aime, et vous l'aimez aussi. Les coeurs purs aiment toujours le bon Dieu. Mais le véritable amour exige plus d'intimité et plus d'abandon. Jésus viendra vers vous et vous vous livrerez à lui avec confiance. Vous sentirez les saints embrassements de votre créateur. En un mot, ma chère petite, nous allons vous préparer à votre première communion.

--Et moi? demanda le petit garçon.

--Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit de mes paroles. Vous savez, continua-t-il, en revenant à la petite fille, toute l'importance d'un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite de la grandeur de ce sacrement. Quel mystère que l'union du créateur et de la créature! Cette union s'opère par la communion eucharistique et elle apporte aux êtres qui savent s'y préparer et s'en rendre dignes les joies ineffables de l'amour divin...

Il parla longtemps, et la froideur de son verbe contrastait avec l'exaltation des sentiments qu'il exprimait. A chaque instant, il déployait un grand mouchoir rouge très sale, il ouvrait sa tabatière, prisait, crachait, éternuait. La petite fille ne comprenait rien aux grandes paroles d'amour débitées par ce vieillard machinal; cependant, il parlait d'amour et ce mot, même dans une telle bouche, la charmait et la faisait un peu tressaillir.

Son confesseur ne lui avait encore fait aucune question sur le sixième commandement, mais, à l'approche du grand jour, il se départit de sa réserve ou de son indifférence. Ses questions très précises, et d'ailleurs conformes aux manuels de dévotion, intéressèrent beaucoup la petite fille. A la réflexion, elle fut navrée. Ainsi tout cela, c'était des péchés. Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces caresses, des péchés! Le prêtre ne lui apprit rien, d'ailleurs, sinon qu'elle avait, sans le savoir, cessé d'être innocente.

Une après-midi, elle refusa le baiser de son ami et, sans autres explications, alla s'agenouiller dans un coin de la chambre. Ensuite, elle prit un livre et lut: «Soyons fidèles à enlever tous les obstacles qui pourraient s'opposer à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui un sanctuaire pur, orné, embrasé d'amour; et quand il sera venu, nous pourrons dire, dans la ferveur de notre joie: Mon bien-aimé est à moi, il a reposé sur mon coeur...»

Elle avait prononcé ces derniers mots à haute voix. Le petit garçon les entendit et demanda, tout en larmes:

--Ce n'est donc plus moi que tu aimes?

--Tu ne peux pas comprendre ces choses-là. Je t'aime comme mon frère et comme mon petit ami; j'ai beaucoup d'affection pour toi, mais mon amour appartient à Jésus.

--A Jésus!

Il haussait les épaules, rageur dans son chagrin.

--Jésus m'aime, comment ne pas l'aimer? Il me fait la cour, comment lui résister? Tu ne sais donc pas qu'il est tout puissant, et qu'il peut nous pulvériser tous les deux, à l'instant même?

--C'est vrai?