Corysandre

Chapter 9

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Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit.

Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.

--Je cède ma chaise.

--Je la prends, dit une voix derrière lui.

C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.

Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une abdication.

XIX

C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le retenait plus.

A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même indifférence apparente.

Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de Corysandre.

Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.

Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le duc de Naurouse.

--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.

--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu.

--Vous paraissez agité.

--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après.

Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de faire.

A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes gens de son monde.

Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé:

--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.

--Vous savez bien que je parle toujours franchement.

--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous mademoiselle de Barizel?

--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles.

--Je m'en doutais.

Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de recevoir un coup cruel.

--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit:

--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré?

--L'admiration.

--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même?

Roger ne répondit pas.

--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot: l'aimez-vous?

--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.

--Pourquoi?

--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de taire.

--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes les résistances que vous opposez aux miennes.

--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé à Bade.

--Vos questions, vos questions?

--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même que celle que vous me posez l'aimez-vous?

Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:

--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.»

--Vous voyez donc...

--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.

Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans son coeur troublé une résolution terrible à prendre.

--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est de trop à Bade...

--C'est-à-dire?

--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.

Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole.

--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.

Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.

Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français.

XX

C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion.

Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le plus étroit?

Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions sans les examiner et les peser.

Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.

Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux confidences de Savine.

Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.

Quelles accusations portait Savine?

Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les obtenir soi-même.

En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.

Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?

Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de Savine ressemblait à une accusation.

Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.

C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.

Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage.

Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements précis sur cette famille de Barizel.

Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.

XXI

Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait Corysandre.

Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient plus.

Il n'avait qu'à parler.

Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.

--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?

--Rien de particulier.

--Je vous ai laissés en tête-à-tête.

--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de se laisser entraîner.

--Alors?

--Alors il me regarde.

--La belle affaire!

--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!

--Et toi?

--Moi, je le regarde aussi.

--Avec les mêmes yeux?

--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres tout alangui, comme s'il se fondait.

--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?

--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.

--Tu es stupide.

--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.

Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.

Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida:

--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.

--C'est toute mon espérance.

--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas, sois-en certaine.

Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet égard:

--Tu ne crois pas ce que je te dis?

--Je suis sûre de lui.

--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.

--Ce n'était pas la même chose.

--Avec lord Start.

--Ce n'était pas la même chose.

--Avec Savine.

Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié.

--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?

--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que...

--Que?...

--Que je l'aime.

--Tu ne le lui as pas dit?

--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous sommes séparés.

--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent?

--A nous rendre heureux.

-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé à leur projet?

--Non.

--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation.

--A qui la faute?

--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.

--Et ils se sont retirés.

--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.

--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?

--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.

--Alors c'est un rôle que tu m'imposes.

--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à tes sentiments.

--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi...

--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain.

XXII

En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité absolue.

Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement, l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle.

Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?

Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de retenir son attention.

Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots, une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.

C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait.

Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête; enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.

Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être endormie pour en avoir l'idée.

Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre de sa fille.

Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la montagne qui se trouvait en face de leur chalet.

--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.

--Je réfléchis.

--A quoi?

--A ce que tu m'as dit hier.

--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie?

--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.