Corysandre

Chapter 8

Chapter 84,043 wordsPublic domain

Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?

--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de faire une pareille supposition.

--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez.

--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de tous.

Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.

--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...

Savine se révolta.

--La fortune?

--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a les idées françaises.

--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine.

Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince?

Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être les surpassaient.

Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par l'orgueil.

--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part, je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de Corysandre?»

--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine stupéfait.

Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le forcer.

Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta bouche close.

Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette exclamation:

--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?

Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre, allait décider le sien.

La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.

Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.

Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.

--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans le monde?

Il haussa les épaules avec un parfait mépris.

--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.

Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses attaques.

--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur majestueusement,--mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous l'adressera.

Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie.

--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais juré de mourir garçon.

Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était lui-même dégagé.

Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable.

XVII

Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.

--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon!

Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de réfléchir.

Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on priât Corysandre de descendre.

Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.

--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.

--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle.

--Oui.

--Hélas!

--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu.

--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée.

Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression mélancolique:

--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.

--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du prince Savine?

--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.

--Le temps n'a pas modifié ton impression première?

--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc.

C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé devant elle.

--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?

Corysandre ne répondit pas.

--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.

--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa femme?

--Pour connaître ton sentiment.

--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.

--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas changé?

--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez l'autre.

--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu l'accepterais?

Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.

--Il m'a demandée?

Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte durée.

--Pas encore, dit madame de Barizel.

--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se renversant dans son fauteuil.

--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à te donner à lui.

Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.

C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.

Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:

--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le.

--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!

XVIII

Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même.

C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible.

Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...

Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.

Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait en profiter.

Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter.

Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.

Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.

Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours.

Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda.

--Le moment est-il favorable? demanda Savine.

--On ne peut plus favorable; ainsi...

Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.

--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.

Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense.

--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au moins m'a-t-elle enlevé...

Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:

--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il perd au jeu?

--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne plus jouer.

Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.

--Cependant vous venez me demander un conseil.

--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.

--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la divine Providence, qui...

Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:

--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.

Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.

--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs; moi je n'ai pas de passions.

--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.

--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations.

--Défiez-vous-en.

--Je vous dis que j'ai la veine.

Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter, il se fit faire place.

Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe assurance qui disait:

--Regardez-moi bien, vous allez voir.

Il fit son jeu.