Chapter 3
--Demain, après-demain, dans quelques jours.
--Pourquoi pas ce soir?
--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être payer cher.
--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les paye.
--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.
Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit à. M. Houssu.
Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.
--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en chasse.
--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!
--Jouer l'argent de mon enfant!
--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue.
V
M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles.
--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel.
Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre), le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait l'argent «de celles qu'il aimait».
Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur de son major pendant son service.
«Ma chère fille,
«Misère et compagnie.
«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille.
«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche.
«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.
«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se marier?
«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder dans son jeu pour le deviner.
«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les Américaines et si peu sur le prince?
«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas, que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.
«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les voici:
«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père du prince...
«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un mariage avec notre prince les arrangerait?
«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens qui paraissent très remarquables.
«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.
«Tu vois qu'elle est redoutable.
«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:
«1° La détresse d'argent des Américaines;
«2° La beauté de la jeune fille.
«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter: tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge, nous autres, gens d'honneur.
«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui?
«Le prince veut-il ce mariage?
«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.
«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un indice grave.
«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer.
«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un mal de galérien et pour pas grand'chose.
«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus.
«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent file.
Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué.
«Houssu.»
A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique qui ne contenait que deux mots:
«Reviens immédiatement.»
M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.
VI
Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_ annonçait l'arrivée en ces termes:
«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation des gentlemen qui doivent les monter.»
Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer en France.
Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.
Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?
A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire rien que le rêve.
Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.
Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie.
De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible.
Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle consolée?
Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ.
Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques journées de bonheur.
Et comment l'en avait-il payée?
Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le _Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un mouvement où il y avait autant de colère que de douleur?
Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de Varages ou dans celui de Naurouse.
A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.
Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant un juge d'instruction.
Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait interroger librement.
Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.
Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à Paris.
Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.
Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis qu'il avait vus dans son voyage.
C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le frappa:
--Roger!
Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son coeur, était partie.
La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.
Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression vraie de ce visage ému.
Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:
--Vous ici!
--J'arrive.
--Et moi aussi. Quel bonheur!
Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.
Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment de se donner en spectacle.
--Votre bras? dit-elle à Roger.
En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle lui avait pris le bras.
Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés.
Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.
Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:
--_Carino, Carino_, enfin je te revois!
Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour.
--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.
--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.
Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face, plongeant dans ses yeux.
--Vrai, dit-elle, c'est vrai?
Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son chemin.
--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et au lit encore?