Chapter 17
--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:
--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les couvents.
Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la question de rémunération.
--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.
Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre; cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait partagée.
Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de Corysandre.
Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine, le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté, mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.
Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.
Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien.
Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris.
--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié.
Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les angoisses du duc.
C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour lui-même.
En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour le Midi.
--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore.
--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.
Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans l'Inde, au bout du monde.
Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas une seconde? Et il attendait.
Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse.
--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.
--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....
--Allez donc.
--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot de sa fille.
--C'est insensé.
--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.
--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais vous donner.
--Cela sera bien difficile.
--Je payerai l'impossible.
--On tâchera.
Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot des projets de mariage avec Dayelle fils.
Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi bien fermée que celle d'une prison.
Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée vert et argent,--celle de Dayelle.
Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.
XL
C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de Corysandre.
Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?
C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en elle, en sa fidélité, en son amour.
Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?
C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on devait réussir.
--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un autre côté.
Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles de mademoiselle de Barizel?
--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non, que je veux enlever.
C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle Renée.
Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:
--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle?
Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération véritablement habile.
Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé.
--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.
--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.
Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance pour eux.
Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son salon, l'attendant.
Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec Dayelle s'il voulait s'en servir.
Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle était la mère de Corysandre.
Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut parler haut.
C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
--Une lettre de la part de ma fille.
Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa poche.
Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de retenir un mouvement.
--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de Roger, elle poursuivit:
--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; puis comme il ne répondait pas, elle continua:
--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites?
--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.
--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.
--Ah! vous le reconnaissez?
--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle.
Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et ferme.
--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.
--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace.
--Même si je vous les remets.
Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers qui lui avaient été remis par Raphaëlle.
Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.
Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant:
--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.
Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains.
XLI
Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie.
Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa journée de la veille.
--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?
--A trois heures.
--C'est fou.
--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe.
--Au moins vous êtes-vous amusé?
--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue.
--Vous vous tuez.
--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin.
Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une intention.
--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non comme ami.
Roger garda le silence un moment:
--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division entre nous; je vous aime trop.
S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se livra à son nouveau médecin.
Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le cordon bleu le plus exigeant.
Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.
Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?
Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.
--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
--Et vous avez renversé le guéridon.
--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.
--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien je suis content de vous voir.
--Vrai?
--En doutez-vous?
--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable, écrire vos lettres.
--Merci, mon bon Crozat.