Chapter 15
Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.
Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille!
Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution.
Jamais il ne reverrait Corysandre.
Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul.
Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse.
Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de son nom lui imposait.
Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait un suicide.
Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.
Il écrirait donc.
Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui.
Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête.
«Madame la comtesse,
«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.
«NAUROUSE.»
Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:
«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.
«Nous ne nous verrons plus.
«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.
«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.
«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre.
«ROGER.»
Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait justement pas l'exprimer.
Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication.
Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.
Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts de la volonté.
Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!
Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur.
Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il monta chez lui.
En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.
--Quelle joie, mon cher Roger!
Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta.
--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.
--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.
Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.
--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.
--Mais que voulez-vous?
--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.
--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense qu'en ce moment.
--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes souvenirs.
--Et après?
--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.
Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas.
Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.
Comment l'empêcher de les reprendre?
XXXV
Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids.
C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.
Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image.
Il envoya chercher une voiture:
--Où faut-il aller?
--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs.
En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.
A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon particulier.
--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.
--Un seul.
--Que commande monsieur le duc?
--Ce que vous voudrez.
A huit heures il entra à l'Opéra.
Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique l'exaspérait.
Il sortit et s'en alla aux Bouffes.
Mais il n'y resta pas davantage.
Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.
Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait horreur.
Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose, puis le surlendemain, puis toujours ainsi.
Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.
Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame la comtesse de Barizel.
La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.
--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.
--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.
Son parti fut pris.
--Faites entrer, dit-il.
Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre.
Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes pas paru être plus à son aise.
--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.
--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel.
--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main de ma fille?
Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé.
--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.
Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et son sourire s'accentua:
--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on dit!
--Vous le demandez?
--Certes.
--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et ruiné, était la dernière des filles.
--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette... fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors.
--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre?
Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains, mais le tremblement de ses bras trahit son émotion.
Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir reprendre la parole:
--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de relations entre mon père et une jeune femme...
--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la concernant et concernant aussi sa mère.
Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle continua:
--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur.
--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est devenue?
--Morte.
--Il y a longtemps?
--Une quinzaine d'années.
--Vous avez un acte qui constate sa mort.
--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.
--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.
--Monsieur le duc!
Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant le bras vers la porte:
--Je vous prie de vous retirer.
--Mais je vous jure.
--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe Boudousquié?
Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:
--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?
--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!
XXXVI
Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau.
--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.
--Ne la recevez pas.
--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie.
Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du domestique, paraissait toute-puissante:
--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra.
Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant d'elle:
--Vous!
--Roger!
Le domestique sortit vivement.
Elle se jeta dans les bras de Roger.
--Chère Corysandre!
Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première prit la parole:
--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!
Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait touchée et qu'elle entraînait.
Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.
--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme.
--Mais...
--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas que tu me les dises.
De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait peur de voir et d'entendre.
--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.
Il inclina la tête.
--Et cependant tu l'as prise?
--J'ai dû la prendre.
--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!
--Si je t'aime!
La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent sans parler, les lèvres sur les lèvres.
Mais doucement elle se dégagea:
--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que je ne pouvais pas être ta femme?
Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.
--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
--Je ne le peux plus.
--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les yeux:
--Me veux-tu?
--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il.
--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.
Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée par la passion.
--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la tienne.
Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête.
--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.
Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses regards.
--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il pas?