Chapter 12
Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle prit la parole.
--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille.
--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.
--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi.
--Alors, comment écrivent-elles?
--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire?
Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation:
«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.
--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère.
--Très bon; continuez.
«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer de mon souvenir...»
--Elle s'interrompit:
--Si nous mettions «même»!
«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...
Elle s'interrompit encore:
--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?
--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
Elle continua de dicter:
«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête, désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en vous disant...»
Elle s'arrêta:
--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
Après un moment de réflexion, elle poursuivit:
«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous tenir fermée.»
--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui puissent écrire des lettres.
XXVIII
Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que Corysandre ne pût pas se tromper?
Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie.
--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de Naurouse.
Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.
--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.
--Il s'est prononcé.
--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc.
Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable.
Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut s'adoucir.
--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?
--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.
--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement examiné, j'y ai renoncé.
--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui lui était présentée.
--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas.
--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.
--Tu dis cela.
--Cela est ainsi.
--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...
--Moi?
--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.
--C'est de la surprise, rien de plus.
--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens et si je me suis mise à ta place.
Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.
--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.
--Oui, je crois.
Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt:
--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler contre ton coeur?
--Oh! oui.
--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi.
Corysandre acheva sa lecture.
--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au duc.
Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:
--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.
--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant à chaque mot.
--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.
--Il m'aime.
--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes pour le passé.
--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner.
Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de réfléchir.
--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit madame de Barizel.
--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.
--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide toi-même.
Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit:
-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.
Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas réfléchir.
--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?
--A une heure pour...
--Et il est?
--Midi passé.
--Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire.
--Je vais écrire.
--Alors, tu es sûre de lui?
--Oui.
XXIX
Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».
Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.
Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.
Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.
Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter à rien.
Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.
Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.
C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.
Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait le parfum de Corysandre.
Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.
Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.
Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:
«Allez à ma mère...»
Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.
Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.
Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.
C'était une dépêche; qu'on lui apportait.
«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»
Plus sage!
D'un bond il fut à son bureau.
«Madame la comtesse,
«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.
«On attendra votre réponse.
«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.
NAUROUSE.»
Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»
Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:
--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement, de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, la voilà.
--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
--Vous, monsieur le duc!
--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois. Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me la donner pour femme.
Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée.
Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant.
--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...
--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
Roger se retira.
Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra en dansant.
--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!
XXX
Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on racontait sur son compte.
Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous s'étaient jetés sur cette nouvelle:
--Naurouse se marie, est-ce possible?
On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de Kappel:
--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on peut.
Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut Mautravers.
Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger encore au lit et endormi.
--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère.
--Pour très longtemps, pour toujours probablement.
--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
--Que raconte-t-on?
--Que vous avez l'idée de vous marier.
--C'est vrai.
--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?
--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel.
--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
--Vraiment!