Correspondance: Lettres de jeunesse

Part 4

Chapter 44,144 wordsPublic domain

--«Tu craindrais, d'après ta dernière lettre, que notre amitié avec Baille faiblit. Oh! non, car, morbleu, c'est un bon garçon; mais tu sais bien qu'avec mon caractère comme ça, je ne sais trop ce que je fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu'il me les pardonne: mais autrement, tu sais que nous sommes très bien ensemble, mais j'approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc nous sommes toujours très amis.»

Tu le vois, mon cher Baille, j'avais bien jugé que ce n'était qu'un nuage léger qui s'évanouirait au premier vent; je t'avais bien dit que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il l'avoue assez plaisamment lui-même; et que, lorsqu'il vous chagrine, il ne faut pas s'en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui obscurcit sa pensée. C'est une âme d'or, je le répète, un ami qui peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi rêveur.--Je ne suis pas d'avis qu'il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet de votre paix; il faut même qu'il croie que j'ai agi à ton insu, qu'il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été brouillés un instant.--Quant à ta conduite envers lui jusqu'au mois d'août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit être celle-ci,--toujours selon moi, bien entendu:--tu lui écriras régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards qu'il pourra mettre lui-même à te répondre; que ces lettres soient comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion, de tout souvenir qui pourraient rappeler votre petite brouille; en un mot, qu'il en soit entre vous comme si rien ne s'était passé. C'est un convalescent que nous traitons, et si nous ne voulons pas de rechute, évitons les imprudences.--Tu comprends ce qui me fait parler ainsi, la crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être inutiles, en mettant le tout sur l'amitié que je vous porte à tous les deux.

Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale.--Lorsque je jette un regard à l'horizon, je me vois seul; rien ne m'attache à la vie, ni haine, ni amour. Je me demande avec angoisse si je n'ai pas de cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu'un tas de boue incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce qui m'effraye; et cette solitude, étrange chose, c'est moi qui me la suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de crainte de n'être pas compris, n'ai rien dit, rien confié. Suis-je donc un sot orgueilleux? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge exempt d'orgueil. Si j'ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste, avec mes joies et mes douleurs; c'est que jusqu'à présent je n'ai pas encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne; c'est que je me suis agité dans un monde d'imbéciles, sans cœur pour la plupart. La solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poète ne lui suffit plus, où son âme ne peut plus se contenter d'ombres vaines. Alors il cherche autour de lui ce qu'il a vu en songe, il ne le trouve pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut plus de lui; la solitude ne lui parait plus qu'un grand abîme noir, et il souffre. Il souffre toujours et partout.--Parfois je vais dans un théâtre, sur une place publique, pour m'étourdir; mais lorsque je me retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement, je suis seul, seul de corps, seul d'âme. Je cherche en vain à me cramponner à la vie; je voudrais avoir une espérance qui me fasse vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais toujours, là, devant moi, s'étend le grand désert; à quoi bon la joie, à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n'est que pour moi, si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre vieux, je suis bien malade, il me faut une suprême décision pour me tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre?

Je viens de dire que je n'avais rencontré aucune âme qui sympathise avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi; Cézanne aussi. Mais vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres. Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie, je souffre encore davantage: n'avoir rencontré que vous et vous perdre!

Docks, 16 mai, 1 heure.

J'ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait--mais en vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal--sans te dire plus de sottise, mais n'en pensant pas moins.

Je ne sais si tu ignores que mons. Chaillan est ici depuis environ un mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le grand artiste! Vraiment, il n'y a que les imbéciles qui soient contents d'eux, qui s'admirent de bonne foi, jurent que rien n'est plus facile que de faire un chef-d'œuvre. Chaillan au Louvre! qu'en penses-tu? ô toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un tas d'ordures sur un parquet ciré? Chaillan au Louvre! que le diable m'emporte, si ce n'est du talent, je lui accorde du toupet.--L'autre soir, m'ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une sale boutique, je gravis quatre étages d'un sale escalier. Je frappe. Il était neuf heures du soir; un beau dimanche qui, par hasard, avait vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc: silence complet, puis un _Qui est là?_ suivi d'un _Je commençais à m'endormir_. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre étages d'étonnement. Enfin, le beau Chaillan vint m'ouvrir, coiffé d'un superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable sourire. Il me fit voir une copie de la _Descente de Croix_ de Rubens. Du Chaillan-Rubens, c'est triste, je t'en réponds, bien triste à voir. Heureusement il faisait nuit et je n'ai pas aperçu toute l'horreur de cette petite toile. Avec un air modeste: «C'est une ébauche, me disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus tard, je le corrigerai». L'innocent! je connais cette comédie que chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu'il a tant soignée, qu'il a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche, un simple canevas qu'il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur le papier.--Une autre copie se balançait à un clou; mais celle-là, véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je n'ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était tirée.--Il m'a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses étonnements, sa _bonhomie_. J'aurais plus ri encore, si nous avions été deux; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait qu'il avait fait _gratis?_ Ce mot-là le peint tout entier.--Je fus chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s'exhalait; je suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre, d'une puanteur _sui generis_. Était-ce un pot? était-ce la chambre elle-même? était-ce ...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que je connaisse.

Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c'est ton cousin, Coupin Albert. Ayant su son adresse, rue du Plâtre, 13, je m'y suis rendu le samedi de Pâques. Il reste là, chez un négociant, dans une fabrique de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de lapin. Malgré la promesse que nous fîmes de nous revoir, je n'y suis plus retourné; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la main.

Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie. Je suis allé pourtant m'égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de Saint-Mandé et de Versailles; ces sites-là sont charmants, sauvages parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré dans la cervelle, et l'on peut encore y passer de doux instants. Nous irons visiter ces bois l'année prochaine, alors que tu seras ici, et que mercredis et dimanches t'appartiendront; ce sera pour moi un temps de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t'aurai près de moi; je ne désespère pas d'entraîner Cézanne. Oh! la belle vie, la belle vie que nous mènerons!

Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée; il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille francs,--si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart, éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont des moments d'effusion, de générosité?--On perd sa raison, me diras-tu. C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu, sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!

Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le comparant à celui des tiennes.

N'importe, je te serre la main très affectueusement.

Ton ami,

E. ZOLA.

X

Paris, 2 juin 1860.

Mon cher Baille,

Je n'ai encore pu retrouver ton avant-dernière lettre, égarée sans doute par la poste. Je me contente donc de répondre à celle du 24 mai; c'est déjà une tâche assez lourde.

Quant aux reproches que je t'adressais, je suis bien forcé d'en rétracter une partie, et pour ton indisposition, et pour cette missive perdue. J'ai toujours maudit de bon cœur les exercices gymnastiques; mais, depuis ton accident, je suis encore plus courroucé contre eux. Se donner une blessure, une souffrance de toute la vie, et cela en grimpant à un trapèze! Mon pauvre vieux, je te plains et, en même temps, je suis un peu en colère contre toi.

Tu me parles d'_Indiana_, tu m'en donnes une courte analyse, puis tu tâches de voir la pensée qui a donné naissance à cette œuvre. Je crois que tu l'as lue trop rapidement pour bien la comprendre. J'étais bien jeune lorsque je l'ai dévorée, comme toi; mais, autant que je puis m'en souvenir, elle ne m'a laissé qu'une impression pénible. George Sand y reconnaît que le bonheur ne peut exister dans le mariage, et qu'un amant est aussi incapable de le donner qu'un mari. Quel est donc le sort de cette Indiana, de la femme dont elle est la personnification? Malheureuse en ménage, malheureuse en amour, qu'elle reste fidèle, qu'elle devienne adultère, elle ne trouve partout que larmes et sanglots. N'est-ce pas décourageant? Pas une oasis où se reposer, deux abîmes aussi profonds, aussi noirs l'un que l'autre, et, pour comble d'infortune, presque toujours les deux à la fois. Chacun sait que George Sand n'est pas partisan du mariage; aussi, rien de plus terrible pour moi que de voir cet auteur niant l'amour hors du mariage, c'est le nier partout, c'est à décourager les cœurs de vingt ans. Comme je n'ai plus bien présent à la mémoire le livre dont je te parle, il se peut que je me trompe. Cependant, je crois résumer la pensée de l'écrivain en répétant que, nous montrant d'abord la jalousie du mari et ensuite l'égoïsme de l'amant, nous faisant voir combien les hommes sont petits auprès des femmes, il exalte ces dernières et conclut qu'elles seules savent aimer. Seulement,--et c'est là le drame pénible,--en mettant la femme sur un haut piédestal, en l'élevant au-dessus de la foule, il l'isole par là même et la fait pleurer sur sa solitude. Je crois me rappeler maintenant qu'Indiana finit par trouver un amant digne d'elle; mais ce dénouement, donné peut-être aussi pour contenter le lecteur, ne saurait vous faire oublier ce qu'a souffert Indiana avec Raymond; on n'en reste pas moins triste et découragé.--D'ailleurs, je relirai ce volume et je t'en reparlerai.

J'aborde maintenant la partie capitale de ta lettre. Je me tairais peut-être s'il ne s'agissait que de moi, chétif; mais me juger comme tu le fais, c'est juger toute l'école lyrique moderne; non pas que je me compare un instant à nos maîtres, je n'ai d'ailleurs rien produit,--mais parce que tu sembles plutôt t'attaquer à la poésie lyrique en général, qu'à mes méchants vers en particulier.--Lorsqu'on juge un homme, on doit nécessairement avoir égard à l'époque sous laquelle il vit, aux idées qui l'ont accueilli au sortir du berceau. Tu as parfaitement compris cela et tu traces de moi un portrait un peu de fantaisie, le portrait du poète du XIXe siècle.--Comment, vas-tu dire, avec tous les blâmes que je t'adresse, tu prétends que j'ai fait là le portrait d'un Musset, d'un Lamartine, d'un Victor Hugo? Certes oui; ce que tu me dis, on le leur a dit fort souvent, et plus durement encore. Pour ma part, je trouve que ta critique à mon égard n'est nullement sévère; toute mon excuse est dans le temps où je vis. Notre siècle est un siècle de transition; sortant d'un passé abhorré, nous marchons vers un avenir inconnu. Comme nous sommes Français, c'est-à-dire impatients par excellence, nous nous hâtons, nous nous hâtons. Ainsi donc, ce qui caractérise notre temps, c'est cette fougue, cette activité dévorante; activité dans les sciences, activité dans le commerce, dans les arts, partout: les chemins de fer, l'électricité appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, l'aérostat s'élançant dans les airs. Dans le domaine politique, c'est bien pis: les peuples se soulèvent, les empires tendent à l'unité. Dans la religion, tout est ébranlé; à ce monde nouveau qui va surgir, il faut une religion jeune et vivace. Le monde se précipite donc dans un sentier de l'avenir, courant et pressé de voir ce qui l'attend au bout de sa course. Que fera donc le poète? sera-t-il ce romancier du XVIe siècle flagellant sans pitié les vices de son temps, buvant frais et se moquant de Dieu et de Satan? Sera-t-il ce tragique du XVIIe siècle, portant perruque et rangeant mathématiquement ses alexandrins deux par deux? Sera-t-il enfin ce philosophe du XVIIIe siècle, niant tout, afin de nier le droit divin qu'invoquaient les rois, ébranlant l'ancienne société pour en faire germer une nouvelle sur ses débris? Non, ce qui s'est fait dans ces temps passés a eu sa raison d'être; mais nous serions parfaitement ridicules de nous lever comme des momies de leur tombeau, et de venir déclamer à la foule béante des railleries qu'elle ne comprendrait pas. Et, quand même nous voudrions renier la date de notre naissance, nous ne le pourrions pas; le poète peut emprunter la forme de Rabelais, de Corneille, de Voltaire; mais l'idée sera toujours moderne. Ce seront toujours ces élans vers Dieu, ces cris d'une âme qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques, le saint amour de la femme; ce seront ces blasphèmes d'un cœur ulcéré par le doute et qui, en reniant tout ce qu'il y a de pur et de saint, recherche avec angoisse à recevoir un démenti. Ce sera toujours ce poète saisissant la plume au berceau, ne faisant plus de la littérature avec un traité de rhétorique, mais avec les blessures de son cœur; se sauvant des pédagogues, qui ne sont pas de son temps, et, dans une sublime ignorance, racontant ses chères visions. Ce sera toujours ce poète interrogeant le futur, divaguant et se perdant dans la nue pour aller demander le grand mal au Seigneur, bâtissant utopies sur utopies, toujours dévoré par sa fiévreuse activité. Même, j'irai plus loin, la paresse rêveuse, ces moments où l'on sommeille à demi, regardant les nuages glisser, qu'est-ce, sinon un résultat de l'activité dont je te parle? Il serait trop long d'écrire ce qu'on ressent, on préfère le rêver,--j'en parle sciemment. Voilà ce que sont les poètes de notre siècle, voilà notre école lyrique. Je parle de tous, des bons comme des mauvais, de ceux qui écrivent comme de ceux qui n'écrivent pas.--Vous autres, lycéens, vous avez ce grand défaut, c'est que vous n'êtes pas de votre temps. Vous ne vivez pas dans le passé; puis, lorsque vous sortez des bancs, vous restez tout étonnés de notre manière de faire. Vous savez bien ce qu'on faisait sous François Ier; mais, sous Napoléon III, c'est une autre chanson. Les esprits jeunes suivent bientôt la pente commune; mais les esprits encroûtés dans un travail bestial grondent toujours comme des ours en mauvaise humeur, blâmant ceci, blâmant cela, et s'écriant toujours: «. Ah! jadis!» Les sots! dédaignant notre époque si belle, si sainte! Lorsque la mère porte encore son enfant dans son sein, on s'incline devant elle; inclinez-vous donc, brutes, devant notre siècle plein de promesses pour vos petits-neveux.--Je ne dis pas cela pour toi, au moins, et tu ne serais pas mon ami si tu ressemblais à certains quadrupèdes savants que j'ai connus.

Tu vois donc que tes blâmes ne m'ont blessé en aucune façon: tu m'as dit que je suis de mon temps, c'est juste, et je t'en remercie;--non pas que je me drape dans mon ignorance comme un gueux espagnol dans son manteau troué; non pas que je pense que Musset ignorait comme moi le français et l'orthographe; ce serait d'un sot orgueilleux. Au contraire, j'ai toujours eu l'idée d'étudier la grammaire à fond, l'histoire, etc. Mais un sot savant est plus sot qu'un sot ignorant et si, sottise il y a chez moi, j'aime mieux qu'elle soit ignorante que savante. D'ailleurs, la science n'est pas mon affaire; c'est un lourd fardeau, très difficile à mettre sur les épaules. Je le répète, toute mon ambition est de connaître la grammaire et l'histoire. Que ferais-je du reste? j'aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres.

Quant à ton reproche si souvent répété de ne pas aimer les classiques, je ne le mérite en aucune façon. Je t'ai déjà dit souvent que j'admirais beaucoup ces messieurs, j'aime le beau partout où je le trouve. Je les lis même quelquefois, je vais voir jouer leurs œuvres. Tu m'accuses de systèmes et tu as tort; rien n'est moins systématique que mon esprit, et c'est bien pour cela que je n'ai jamais pu souffrir les pédants, reproche, je dirai louange, que tu me fais aussi et que je mérite pleinement.

Tu m'accuses de manquer de sang-froid, de bon sens et de raison. Ces mots sont fort élastiques et je ne les comprends pas trop bien; d'ailleurs, je te renvoie à ce que je te dis plus haut sur nos poètes.

Ensuite tu quittes le poète et tu t'adresses à l'homme. Tu m'accuses de ne pas envisager la réalité avec courage, de ne pas me créer une position qu'on puisse avouer. Mon pauvre vieux, tu parles comme un enfant. La réalité, mais ce n'est qu'un mot pour toi! Où l'as-tu rencontrée, où t'es-tu heurté contre elle, toi, toujours enfermé dans un lycée, sûr le matin d'avoir du pain pour le soir, toi qui marches droit à un but réel, et que le rêve n'égare plus depuis longtemps. La réalité! vraiment oui, je la connais, et tu n'as que faire de m'en parler. Tu ressembles à cet aveugle qui indiquait les bornes du chemin à son compagnon, possédant deux bons yeux. D'ailleurs, pourquoi t'en vouloir, tu ne peux me juger que par mes lettres, que par ces lettres si chères où je rêve, où je vis. Tu ne sais pas la lutte que je souffre intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur, le poète, voilà celui que vous voyez, ô mes amis, mais l'homme s'est caché jusqu'ici, peut-être par amour-propre, peut-être par d'autres raisons. A toi, mon meilleur ami, à toi et à Cézanne, je vous dirai tout un jour, mais croyez bien l'un et l'autre que je ne suis pas cet étourdi que vous pensez, que je ne prends un parti qu'après y avoir longtemps réfléchi, que la réalité m'occupe tout le jour et que je ne rêve que pour me délasser. D'ailleurs, je ne te le cacherai pas, je ne veux une position que pour me permettre de rêver à l'aise. Tôt or tard j'en reviendrai à la poésie; ce que je désire, c'est de pouvoir m'y livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau de pain et boire un verre d'eau. Tu me parles de la fausse gloire des poètes; tu les appelles fous, tu cries que tu ne seras pas aussi sot qu'eux, d'aller pour un applaudissement mourir dans un grenier. Je t'ai déjà dit, dans une de mes lettres, une chose qui aurait dû t'empêcher d'avancer de nouveau ce blasphème. Crois-tu donc que le poète ne travaille que pour la gloire? crois-tu donc qu'il n'est poussé à chanter que par ce mobile? Non, il prend sa lyre dans la solitude, perd de vue ce monde, et ne vit que dans le monde des esprits. C'est sa vie, pourquoi le railler, l'accuser de folie: il te dira que tu ne le comprends pas, que tu n'es pas poète, et il aura raison. Je veux vivre heureux: voilà ton éternel refrain. Eh! mon Dieu, tout le monde veut vivre heureux; tu as ton bonheur, le poète a le sien: chacun marche où Dieu l'appelle, le lâche est celui qui se plaint des épines et refuse d'avancer.

Bien entendu, que nos différentes manières de voir ne fassent pas faiblir notre amitié. Tu me connais et tu sais que je ne suis rien moins que fat. Je sais ce que je veux; je n'ai jamais cherché à me dresser sur la pointe des pieds. Aussi, si je combats quelques-unes des idées contenues dans ta dernière lettre, ce n'est pas que je trouve ta critique trop sévère, au contraire. Tu me vantes, tu m'appelles poète et je ne suis qu'un pauvre rêveur. C'est tout simplement que nos idées ne sont pas les mêmes. Je te réponds franchement en ami, ne craignant pas de te blesser, et sur que ma franchise ne sera pas mise par toi sur le compte de l'irritation.

Je suis pressé et suis obligé de quitter ce sujet. Je comptais répondre phrase par phrase à ta lettre et je me vois forcé de garder le silence sur bien des points. Je me contenterai d'ajouter que j'ai lu La Bruyère et que je l'admire autant que toi.

Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t'écrire fort souvent. Je m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu'il ne t'écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin, comme c'est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l'état de légende.

Ma vie n'est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur. Je crois que mon mauvais temps est fini: voici le mois de septembre qui vient, mois où j'espère t'avoir à Paris; d'un autre côté, Cézanne peut venir, et notre trio serait au grand complet. J'ai pris une ferme résolution, je te la dirai dès que je l'aurai mise à exécution.

Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu, quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel: je m'apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre sur le style, j'accepte de grand cœur, je t'en supplie même d'autant plus que ce sont des questions auxquelles j'ai longtemps rêvé. En attendant, pousse-toi de l'agrément, comme dit Cézanne: bois, ris, fume, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je te serre la main. Mes respects à tes parents.

Ton ami,

E. ZOLA.

Cette lettre est fort embrouillée, tant pis. J'avais préparé un nouvel article sur l'amour, je te l'enverrai plus tard.

XI

Paris, 10 juin 1861.

Mon cher ami,