Correspondance: Lettres de jeunesse
Part 21
Ton sous-titre, maintenant. Je t'avoue que je n'aime pas du tout «ou l'Enfant de la Louve», d'autant plus que Clairon, _troisième édition_, n'est plus une louve, et qu'ainsi ce sous-titre va contre le véritable sens de la pièce. D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, j'ai grand'peur que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de changer notre titre et d'appeler la pièce: _les Drames de Marseille_. Vois si Bellevaut accepte cela. Mais pas de sous-titre, s'il est possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première représentation est seule à craindre; on saura ensuite à quoi s'en tenir.
Tu as fait faire, me dis-tu, une copie de la pièce. Tu ne me dis pas combien cela t'a coûté. Je ne pense pas que tu aies besoin d'argent à Marseille. En tous cas, écris-moi, si tu veux que je t'adresse ma part des frais.
Donc, tu n'as plus qu'à revoir Bellevaut et à t'occuper de la censure. Tâche de mener rondement tes rapports avec les gardiens de la morale publique. Il faut que nous ayons l'autorisation avant ton retour. Quant à Bellevaut, puisqu'il est charmant, tout ira bien. Continue à lui prouver que le drame n'est pas trop long, et ne lui accorde, autant que possible, aucune coupure.
Autre chose. Tu me dis que nous passerons avant _Hernani_. Cela est bien vague. J'ai le projet,--peu arrêté, il est vrai,--d'aller à Marseille pour la première. Je désirerais savoir si nous serons joués au commencement ou à la fin d'octobre. A huit jours près, tu peux m'envoyer ce renseignement.--Le malheur est que si je ne suis pas là, nous n'aurons aucune garantie pour le respect de notre prose. J'ai peur qu'on n'abîme singulièrement notre manuscrit. Avant de t'éloigner, tu feras bien de t'occuper des représentations, comme si je ne devais pas aller à Marseille. Laisse là-bas un représentant. Tâche de composer une salle. Règle la question des billets, le service à faire à la presse. En un mot, agis comme si tu étais à la veille de la première.--Il est une autre question grave. Il faut que la pièce soit imprimée pour pouvoir être lancée dans les autres théâtres. Vois si Arnaud est disposé à nous prêter son journal ou simplement à imprimer la pièce en volume. Il est entendu que, dans ces questions, tu as plein pouvoir pour traiter.
Je vais lancer la réclame au _Figaro_. Si elle passe, je t'enverrai le numéro qui la contiendra, et tu pourras faire une tournée dans les journaux de Marseille. Vois surtout Émile Barlatier[5], en mon nom.
Tu me dis que le roman «a produit une fâcheuse impression». Cela est vague. Tâche donc d'avoir des détails, pour me les donner à ton retour. Je désirerais connaître nettement la position. On affirme que tout le peuple est avec moi (c'est un jeune Provençal dont je viens de recevoir la visite, qui m'a dit cela). On me dit en outre qu'Arnaud seul est mis en cause et qu'on me place à part. Est-ce pour me faire plaisir qu'on me conte ces choses? Je ne sais. Tu seras assez mon ami pour me dire la vérité. Vois ce que c'est que «la fâcheuse impression», et vois-le de près. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Tu sauras m'avouer où j'en suis dans l'amitié des Provençaux.--Surtout ne parle pas de cabale, même à tes plus intimes amis. Ce serait le moyen d'y faire songer quelque malintentionné. Il suffit de parler de cabale pour qu'il en naisse une sur-le-champ. Parle au contraire du grand succès probable et répands le bruit que le drame ne ressemble pas au roman. D'ailleurs, s'il y a mauvaise foi avec nous, je suis disposé à faire un tapage de tous les diables.
Écris-moi quand tu auras revu Bellevaut, quand tu auras une réponse de la censure, en un mot quand tu auras des nouvelles quelconques.
Mes compliments sincères à ta famille. Tu as les amitiés des miens, et une bonne poignée de main de moi.
ÉMILE ZOLA.
LVII
Paris, 4 septembre 1867.
Mon cher Roux,
Je ne suis pas affamé de nouvelles, mais j'aurais désiré pourtant que tu répondisses sur-le-champ à la question que je te posais relativement à l'époque exacte où serait joué notre drame. Cela est d'une grande importance pour moi. Je n'ai pas abandonné mon idée de voyage, et, si la pièce ne passe pas plus tard que le 15 octobre, j'irai sans doute à Marseille, je partirai vers la fin de septembre. Dans ce cas, il faut que je fasse mes préparatifs, il faut surtout que je prévienne Paul, qui reviendrait sur-le-champ à Paris, si j'abandonnais mon projet, ou qui m'attendrait, si je lui donnais suite. Tu vois donc que j'ai un vif intérêt à savoir si les _Mystères_ peuvent être joués vers le 15 octobre. Je te prie de voir M. Bellevaut et de lui dire que nous tenons particulièrement à ce qu'il ne rejette pas plus loin la représentation. On annonce _Hernani_, on annonce _la Grande Duchesse;_ jusqu'où cela ira-t-il? bon Dieu! Je vois mon voyage tombé dans l'eau, car je n'irai certainement pas là-bas, si je ne dois y trouver aucun ami, et je ne puis pousser l'égoïsme jusqu'à retenir Paul à Aix indéfiniment. Avant de quitter Marseille, tâche donc d'obtenir une date fixe, la plus rapprochée possible, afin que je puisse savoir à quoi m'en tenir.
Je ne te parle pas de la censure, ni des corrections, ni de rien. Tu me parleras de tout cela à ton retour. Tâche de ne rien laisser en suspens derrière toi. N'oublie pas de t'inquiéter de l'impression de la pièce, soit dans le _Messager_, soit en volume.--Si tu n'as que le temps de m'écrire un mot pour me donner la date que je te demande, ne me parle pas du reste, puisque nous devons nous voir la semaine prochaine.
Autre chose: j'ai reçu le _Sémaphore_, le numéro que tu m'as envoyé, et je regrette qu'on ne s'y soit pas servi de la formule dont nous étions convenus: «Nous lisons dans le _Figaro_, etc.» Cela aurait fait, je crois, plus d'effet; la note publiée a l'air trop local. Il faut absolument que tu trouves un autre journal où l'on dise que la presse parisienne a annoncé notre drame. (Tu ignores peut-être que la plupart des journaux, _le Temps, l'Époque, la Liberté_, ont reproduit la note du _Figaro_.) Tu comprends que les Marseillais ne doivent pas ignorer que Paris _s'est ému_ à la nouvelle de notre tentative de décentralisation. Il serait bon de le faire dire et même de le faire répéter quatre ou cinq fois.--Qu'as-tu fait au _Mémorial_ et à la _Gazette du Midi?_ Cette dernière m'est hostile.
Un mot de réponse, et à bientôt.
Mille compliments aux tiens. Tu as les compliments de ma femme et de ma mère.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
J'ai fini ce matin mon roman qui paraît dans l'_Artiste_. Je respire et je me sens des envies de dormir jusqu'à ce soir.
LVIII
17 septembre 1867.
Mon cher Roux,
J'ai vu plusieurs éditeurs parisiens, et j'ai acquis la certitude qu'une pièce jouée en province ne peut être publiée qu'en province. A Paris, on ne croit pas à la décentralisation,--on m'a presque ri au nez. Donc, nous ne pouvons compter que sur Arnaud. J'attends une lettre de lui, et, en lui répondant, je le pousserai à imprimer notre drame au plus vite.
D'autre part, je suis allé chez Péragallo donner mon pouvoir. J'ai parlé des _billets d'usage_, et l'on n'a pas su ce que je voulais dire. L'agent de la Société a droit à quatre places, voilà tout. Donc ne forçons pas le sieur Péragallo à mettre le nez dans l'inconnu. Mais je suis d'avis que M. Peysse demande à M. Bellevaut ce qu'il a voulu dire par _les billets d'usage_. Peut-être y a-t-il là quelque bénéfice _illicite_ que je ne suis pas d'avis de laisser échapper. Charge-toi d'approfondir cette question.
Sais-tu que l'agence nous prend 10 p. 100, ce qui joint aux 20 p. 100 promis à Bellevaut fait 30 p. 100. Nous sommes volés.
Dès que tu auras des nouvelles, communique-les-moi, demande la date _probable_ de la première.
A toi.
ÉMILE ZOLA
LIX
Marseille, 4 octobre 1867.
Mon cher Roux,
J'ai vu Arnaud que ta lettre ne paraît pas avoir trop ému. D'ailleurs, je n'ai fait que lui serrer la main, me réservant de lui parler affaire, après le succès ou la chute. Ma position restera très fausse jusque-là. Demain soir, je serai fixé.
Je viens de voir M. Peysse. Voici en quelques lignes le résumé de notre conversation. Les artistes sont bien disposés, mais Bellevaut l'est très mal; il élève en outre une question d'intérêt que je réglerai demain avec lui. (M. Peysse me conduira à lui, à onze heures, et j'assisterai peut-être encore à une répétition.)--Les coupures, paraît-il, se réduisent à des retranchements (nombreux) de phrases; pas une scène n'aurait été coupée; en somme, le mal est sans doute moindre que nous ne le pensions.--Peysse parait compter sur un _succès ordinaire_. Il est évident que tous ces gens-là n'ont pas foi en notre génie, et ils ont bien raison.
Je n'ajoute rien. Tout ceci est pour te tenir en haleine. Demain je saurai à quoi m'en tenir, et dimanche matin je t'enverrai un télégramme.
Je n'ai pu voir ta famille aujourd'hui, et je doute d'avoir demain le temps nécessaire pour lui rendre visite. En tout cas, ce sera pour dimanche.
Si tu as besoin de m'écrire, adresse-moi ta lettre chez Arnaud. Quant à moi, je ne t'écrirai plus que pour te donner des détails, après la consommation du crime. Je m'occuperai de l'impression en volume, s'il y a lieu, soit chez Arnaud, soit ailleurs.
A bientôt, et pas de cauchemars.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LX
Télégramme du 6 octobre 1867.
Paris, Marseille, 523, 1867, 51.
Monsieur Roux, 13, rue Neuve-Guillemin, Paris.
Applaudissements durant les actes, applaudissements et sifflets toile baissée. Succès incertain.
ZOLA.
LXI
Marseille, 6 octobre 1867.
Mon cher Roux,
Je complais t'écrire longuement, mais le courage me manque. Quand je te verrai, je te raconterai la soirée d'hier. Voici quelques brefs détails.
En somme, c'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce soir. Comme je le l'ai dit dans ma dépêche, le commencement de la pièce a bien marché. Les tableaux: _Les Aygalades_ et _Le crime_, n'ont pas donné ce que nous en attendions, et dès lors la pièce a langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin. Jusqu'au dernier moment, la salle n'avait ni sifflé, ni chuté, ni donné aucune marque d'improbation. Seulement, lorsque le rideau est tombé sur le: _Il nous a maudits_, de Clairon, des applaudissements trop vifs ont amené quelques coups de sifflet. Il y a eu lutte, et les applaudissements continuant, on a exigé les noms des auteurs. On nous a nommés. Nouvelle bataille de courte durée, les applaudissements l'ont emporté!
Ce soir dimanche, tout va se décider.
Il y a eu, à coup sûr, une petite cabale. Les sifflets sont partis des premières, aux places réservées. Peysse est certain de la chose, et Bellevaut croit que c'est la petite presse marseillaise qui s'est égayée. Drôle de façon de s'égayer. En somme, l'honneur est sauf, mais nous ne tenons pas un succès de «bon aloi», comme dit cet excellent homme des contributions indirectes.
Quant à la pièce en elle-même, elle m'a paru trop longue, véritablement ennuyeuse. On a commencé à huit heures et fini à une heure. Le public était las. Si nous avions assisté aux répétitions et fait les coupures nécessaires, tout aurait marché. C'est l'opinion de tous ceux qui ont causé avec moi. Je viens d'aller voir Bellevaut et d'essayer de faire des coupures pour ce soir. Il paraît que cela est impossible. Si la pièce ne tombe pas, les coupures seront faites pour la troisième représentation. Hier, on a fait 1,200 francs de recette.
L'interprétation est, selon moi, très insuffisante. Mme Méa est d'un faux à agacer les dents. Elle épuise tous ses sanglots dès la première scène. Sauvaire, Lussac, Daniel, surtout ce dernier, ont joué convenablement. Le reste m'a paru d'une faiblesse déplorable. C'est une trop grande machine pour une pareille scène; il nous faudrait la scène de la Porte-Saint-Martin. Le décor du prologue est ridicule et les acteurs y étouffent.--Enfin, je te parlerai longuement de tout cela vers la fin de la semaine, lorsque je serai à Paris.
J'ai vu tes parents hier, avant la représentation, et je ne sais si je pourrai les revoir. Je pars pour Aix demain matin, de bonne heure.
Un dernier mot, la salle était très belle. Il y avait le _maire!_ Nos amis ont peu donné. D'ailleurs, tu vas recevoir des lettres de condoléance que tu me communiqueras...
A bientôt, et pas trop de découragement.
ÉMILE ZOLA.
Je ne te parle pas de l'impression de la pièce. Il faut attendre le succès ou la chute de ce soir. La première bataille est nulle.
LXII
Marseille, 7 octobre 1867.
Mon cher Roux,
Deux mots à la hâte. La deuxième, hier, a beaucoup mieux marché. Rien que des applaudissements. La pièce n'a duré que quatre heures et demie, et a commencé à sept heures et demie. En somme, c'est un succès, à moins que la troisième, qui se joue demain, ne marche pas. J'assisterai jeudi à la quatrième.
Les acteurs n'ont plus eu de manque de mémoire et ont réussi toutes leurs entrées. Encore quelques coupures, et tout ira bien. A la première, nous avons eu une légère cabale d'écrivassiers marseillais. Je viens d'apprendre cela. D'ailleurs, je te conterai tout de vive voix.
Je vais parler à Arnaud de l'impression.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXIII
Marseille, 10 octobre 1867.
Mon cher Roux,
J'arrive d'Aix. Je ne sais comment a marché la troisième. Peu de monde, je crois, mais pas de sifflets.
Je pars demain pour Paris, où j'arriverai samedi dans la nuit. Je t'attends dimanche soir pour manger la côtelette de l'amitié et te conter les heurs et malheurs de notre œuvre.
Je verrai demain matin Bellevaut, Arnaud, et _tutti quanti_, le terminerai nos affaires, qui commencent un peu à me peser.
Donc à dimanche. Viens vers les deux heures, si tu as le temps.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXIV
9 janvier 1868.
Mon cher Roux,
Nous jouons de malheur pour mon article du _Gaulois_. Le journal est plein à crever, je ne passerai sans doute que lundi.
Voici ce que j'ai arrêté: si lundi les éditeurs et exécuteurs testamentaires ne se sont pas réunis, je laisse paraître l'article; si le pot aux roses est découvert, je transforme l'article, je publie toujours _les Lits_, mais en les mettant sous le nom de leur véritable auteur et en racontant l'histoire[6]. Donc, de toutes façons, je donne au jeune Alexis le coup d'épaule qu'il mérite.
Autre chose.
Je viens de voir Lacroix, et nous sommes décidés à laisser passer tout de suite ma charge dans le _Monde pour rire_. Nous agirons ensuite auprès de l'_Éclipse_. Je vais donc t'envoyer mon portrait dans le plus bref délai.
Ne joint-on pas à la charge une courte biographie? En ce cas, tu voudras bien te charger de cette biographie.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXV
Paris, 17 avril 1868.
Mon cher Roux,
Vingt lignes en courant.
Je viens de déménager, et je suis encore dans les ennuis d'un bouleversement général. De là mon silence jusqu'à ce jour.
Pas de nouvelles en somme. J'ai vu Duret hier chez Manet. L'affaire marche mal. Pelletan m'a l'air d'être aussi incapable que Mille comme homme d'affaires. On ne sait plus quand la _Tribune_ paraîtra, ni même si elle paraîtra.--Belot n'a pas encore lu notre drame. Il fait un roman pour gagner quelques sous, et je n'irai chez lui que dans cinq ou six jours. Rien de définitif de ce côté.--J'ai gardé le meilleur pour la fin. Il vient de se fonder un journal à deux sous, _l'Événement illustré_, sous la direction d'Adrien Marx!!! On m'a offert le Salon dans cette feuille, ce que j'ai accepté faute de mieux. Dès ton retour, je te présenterai à Marx, et j'espère que tu placeras chez lui tes renseignements quotidiens sur Paris. Que cette espérance ne hâte pas ton retour. Je t'annonce simplement cela, comme une chose qui peut devenir bonne.
D'ailleurs, tu reviendras sans doute bientôt. Tu me trouveras en train de corriger les épreuves de la deuxième édition de _Thérèse Raquin_. Je vais aussi me mettre sérieusement à mon travail pour Kératry. La besogne a l'air de vouloir venir. Elle sera la bienvenue. Je chôme depuis assez longtemps, grâce au monument de Verlé.
Et toi, que fais-tu? Un bout de lettre, si tu as quelque chose d'intéressant à m'apprendre. Tu connais ma nouvelle adresse: 23, rue Truffaut, Batignolles.
Et puis, c'est tout. J'aime mieux causer longuement avec toi, quand tu reviendras.
J'ai une commission à te donner. Rapporte-moi le deuxième volume du _Congrès scientifique_ que tu prendras en mon nom chez Aubin. Une lettre m'a invité à le faire réclamer à cette librairie.
Voilà. Tu as le bonjour de ma mère, de ma femme. Présente mes compliments à tes parents, et va dire à Mme Méa que je la porte dans mon cœur.
Une bonne poignée de main de ton dévoué
ÉMILE ZOLA.
LXVI
Marseille, 19 septembre 1870.
Mon cher Roux,
Arnaud le remettra cette lettre et t'expliquera les raisons qui me font l'écrire.
En deux mots, veux-tu que nous fassions un petit journal à Marseille[7], pendant notre villégiature forcée. Cela occupera _utilement_ notre temps. Sans toi, je n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Nous avons ici les hommes et les choses pour nous. Donne-moi une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait, de venir demain à Marseille avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée.
Dis-toi tout ce que je ne te dis pas, et de toutes façons donne-moi une réponse. Nous réglerions les détails ensemble.
Mes compliments à ta famille.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXVII
Mon cher Roux.
Voici la requête. Je la crois excellente.
J'ai peu de choses à te dire. Remets la lettre et plaide la cause, s'il y a lieu. Il serait bon que le maire lût l'épître devant toi. Dis-lui bien que je n'ai pu indiquer le genre de récompense, mais que j'estime qu'il serait convenable de donner le nom de mon père à une rue. Cherche même avec lui la rue qu'on pourrait choisir. Tout cela, bien entendu, est livré aux hasards de la conversation.
J'écris à Arnaud pour le mettre en campagne. Il faudrait qu'on vît le plus de conseillers municipaux possible[8]. Enfin, fais ce que tu pourras. Tu as bien peu de temps à toi, et je te donne là une commission un peu lourde. Tu me pardonneras.
Rien de nouveau ici. Je ne mets pas le nez dehors d'ailleurs. Je travaille et suis à peu près à la moitié de mon roman,--qui doit continuer à ennuyer le public. Moi, j'en suis très satisfait, ce qui est le principal.
Bavarde un peu là-bas et viens vite me conter les cancans. Et les troubadours? ont-ils bien fait les choses? J'ai comme un vague désir de faire sur eux ma prochaine causerie de la _Tribune_. J'attends des détails dans les journaux.
Mes compliments à ta famille. Tu as les amitiés des miens.
Une bonne poignée de main, et à bientôt.
ÉMILE ZOLA.
LXVIII
Paris, 25 décembre 1872.
Mon cher Roux.
Le petit Noël m'a apporté hier une andouillette de Vire comme on en voit peu, et j'ai embrassé le petit Noël. Je te remercie de ton cadeau, il est charmant, et me touche beaucoup. Tu m'en avais parlé; mais c'était si loin, qu'il m'a semblé le recevoir une seconde fois. Merci encore.
Je voulais d'ailleurs t'écrire pour te demander des nouvelles de ta revue; si tu as du temps à perdre, jette-moi un mot à la poste; cela me fera plaisir. Il est vrai que je te reverrai bientôt.
Je regrette que tu ne te sois pas trouvé ici ces jours derniers. L'interdiction du _Corsaire_ a fait un bruit énorme. Les journaux, à court de copie au moment des vacances, se sont jetés sur mon article. J'y perds quelque argent, mais j'y gagne un terrible tapage. Charpentier fait faire des affiches. Moi, je suis en train d'écrire une brochure, une réponse ou plutôt une défense; j'attendrai lundi ou mardi pour la lancer, afin de ne pas trop paraître taper sur la grosse caisse; c'est moins une affaire d'argent que de précaution pour l'avenir.
Il y a quelques articles très curieux. Je n'ai pu malheureusement les collectionner, parce qu'il aurait fallu acheter tous les journaux pendant trois jours. Mais j'en ai pourtant mis de côté quelques-uns qui t'amuseront.
J'ai ce soir à dîner Béliard, Philippe et Alexis[9]. Hier, jour de réveillon, j'ai porté un toast à la réussite de ta revue. Puis nous sommes allés à la messe de minuit à la Trinité. C'est très pauvre, et pas solennel du tout. Au demeurant, il fait beau et Paris paraît très réjoui.
Tout le monde te serre la main. Moi, j'en fais autant, et des deux mains à la fois; et je te prie de présenter mes compliments et mes amitiés à ta famille.
Ton bien dévoué.
ÉMILE ZOLA.
* * * * *
[1] _La Fée Amoureuse_, voir les premiers _Contes à Ninon_.
[2] Le vieux était Paul Cézanne.
[3] _Mémorial_, un journal d'_Aix_ en _Provence_.
[4] M. Bellevaut, directeur du théâtre le Gymnase de Marseille.
[5] Directeur du _Sémaphore_ de Marseille.
[6] Il faudrait rechercher le numéro du _Gaulois_ à partir du 1er janvier 1868 pour avoir l'explication.
[7] Prévenu par le médecin qu'il devait conduire sa femme malade dans le Midi, Zola se décida à partir avec elle et sa mère pour les installer près de Marseille où il avait des amis. Lorsqu'il voulut retourner à Paris, les portes étaient fermées. Il eut donc, pour vivre tous les trois, l'idée de fonder un journal, _la Marseillaise_. Mais lorsqu'il apprit que le gouvernement de la Défense Nationale allait s'installer à Bordeaux, il partit tout de suite pour demander à ce qu'on l'utilisât. C'est alors que Glais-Bizoin le prit comme secrétaire: il ne le fut qu'un mois, et put enfin finir par envoyer à Paris des articles à la _Cloche_, jusqu'au retour du Gouvernement à Paris.
[8] Essais pour faire donner au canal construit par François Zola le nom de Canal Zola, et le nom à une rue; on décida au Conseil un boulevard.
[9] Béliard, un peintre, était un des bons amis d'Émile Zola, il est devenu maire d'Étampes. Philippe Solari, le sculpteur du buste qui est au cimetière; enfin Paul Alexis.