Correspondance: Lettres de jeunesse

Part 20

Chapter 204,020 wordsPublic domain

Je n'ai encore vu Lombard qu'une fois. Bien que sa demeure soit à deux pas de la mienne, je sors si peu, que je ne sais trop quand je lui rendrai sa visite. Je lui dois cependant quelque reconnaissance. Il m'a envoyé le gérant d'un journal en quête d'un poète. C'est ainsi que, par son entremise, j'ai eu dernièrement quelques vers publiés, les premiers qui aient vu le jour dans la capitale. Si ce journal se maintient, je pourrais y acquérir un commencement de renommée.

Je vois Baille régulièrement chaque dimanche et chaque mercredi. Nous ne rions guère; il fait un froid de loup et les plaisirs de Paris, si plaisirs il y a, coûtent des sommes folles. Nous en sommes réduits à parler du passé et de l'avenir, puisque le présent est si froid et si pauvre. Peut-être l'été ramènera-t-il un peu de gaieté; si tu viens comme tu le promets, au mois de mars, si je suis placé, si la fortune nous sourit, alors pourrons-nous peut-être vivre un peu avec le présent, sans trop regretter, sans trop désirer. Mais voilà bien des si; il n'en faut qu'un qui manque pour que tout croule.

Ne me crois pas cependant complètement abruti. Je suis bien malade, mais non encore mort. L'esprit veille et fait merveille. Je crois même que je grandis dans la souffrance. Je vois, j'entends mieux. De nouveaux sens qui me manquaient pour juger de certaines choses me sont venus. Je saurais mieux peindre, il me semble, certains détails de la vie, qu'il y a un an. En un mot, mon horizon se recule; et, si je puis écrire un jour, ma touche sera plus ferme, car j'écrirai ce que j'aurai senti.--Espoir! je travaille toujours à mon grand poème; Baille en trouve l'idée grande; veuille Dieu que la forme réponde à la pensée.

Et toi, que fais-tu? Comment as-tu arrangé ta vie?--Devons-nous dire adieu à nos rêves et la sottise viendra-t-elle traverser nos projets?

Réponds-moi un de ces jours, lorsque tu le jugeras à propos. Dès que je serai entré chez Hachette, ou ailleurs, je t'en ferai part.

Baille me prie de te serrer la main pour lui. Il a tant de travail qu'il ne peut t'écrire maintenant.

Mes respects à tes parents.--Je te serre la main.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

11, rue Soufflot.

XLIII

Paris, le 29 septembre 1862.

Mon cher ami,

La foi est revenue; je crois et j'espère. Je me suis mis au travail franchement; chaque soir je m'enferme dans ma chambre et jusqu'à minuit j'écris ou je lis. Le meilleur résultat, c'est que j'ai retrouvé une partie de ma gaieté.--Je me suis dit ceci: en travaillant les sots parviennent, pourquoi n'essayerais-je pas de ce moyen? Je vais empiler manuscrit sur manuscrit dans mon secrétaire, puis, un jour, je les lâcherai un peu dans les journaux. J'ai déjà écrit trois nouvelles d'environ trente pages, depuis le départ de Baille; je compte en commettre une quinzaine et tâcher ensuite de les faire éditer quelque part.--Je suis dans les bons jours; je ris et je ne m'ennuie plus. Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera de me guérir des blessures du passé,--car franchement le passé était pour beaucoup dans ma désespérance; il annulait presque l'avenir; m'en voici complètement hors.

Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen, c'est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela n'est pas encore bien sûr, mais tu me permets d'espérer, c'est déjà beaucoup. J'approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c'est une façon de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque originalité si l'on en a.--Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où nous nous verrons ne seront pas des heures perdues; rien ne me donne du courage comme de causer quelque temps avec un ami.--Je t'attends donc.

Tu n'avais pas besoin d'affranchir le paquet que tu devais m'expédier; je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire aussi. Tu remettras donc la toile à Baille qui me l'apportera.

Quant à la vue du barrage, je regrette vivement que la pluie t'empêche d'y travailler. Dès que le soleil luira, reprends le chemin des grands rochers, et tâche de terminer au plus tôt.--Si tu dois venir à Paris avec Baille, apporte-moi toujours une esquisse, je m'en contenterai; pourtant, si le tableau pouvait être terminé pour cette époque, ce n'en irait que mieux. Tu as encore un grand mois.

J'ai vu Marguery. Nous sommes, hier au soir, restés ensemble jusqu'à minuit. La vue de ce beau gros garçon m'a produit un singulier effet.--C'était toute ma jeunesse qui, tout à coup, revivait à mes yeux. Ce temps est si loin, tant de sensations ont effacé celles du jeune âge, j'en suis demeuré presque tremblant pendant un quart d'heure.--Quant à lui, tel je l'ai laissé, tel je l'ai revu. Aix a la singulière propriété des bocaux.

Le sujet de concours pour le prix de peinture était, cette année: _Coriolan supplié par sa mère Viturie_. Huit élèves sont montés en loge; ils ont commis huit croûtes. Le sujet, stupide par lui-même, a été traité huit fois stupidement. Il est curieux de penser combien notre école historique est faible et combien notre école paysagiste s'élève chaque jour. On pourrait, dans la poésie, faire la même remarque, le genre didactique est mort; le genre lyrique n'a jamais eu plus d'éclat que dans ce siècle.

Je pense que Baille est toujours à Nice. Je lui écrirai la semaine prochaine.

Écris-moi lorsque tu auras quelque nouvelle certaine sur ton voyage à me donner. Pense au barrage.--Je suis pressé par l'heure; je ne me relis pas.

A bientôt. Je te serre la main.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

* * * * *

LETTRES A MARIUS ROUX

XLIV

5 décembre 1864.

Mon cher Roux,

Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_[3] qui m'a été envoyé.

Je te remercie mille fois de la façon charmante dont tu as présenté aux Aixois mes _Contes à Ninon_. Je ne trouve nullement que ton compte rendu soit provincial, comme tu me le disais hier au soir; il est alerte, spirituellement écrit, et fort obligeant pour moi, ce qui, je l'avoue, en double la valeur à mes yeux.

Nos compatriotes,--puisque tu veux que je sois Aixois, ce que j'accepte avec quelques réserves,--nos compatriotes vont être, je l'espère, enflammés d'un beau zèle et iront par bandes acheter le volume. Voilà un succès dont une bonne part te reviendra.

Merci donc, mon cher collaborateur, et laisse-moi te serrer la main deux fois aujourd'hui, et pour notre vieille amitié, et pour notre jeune succès.

ÉMILE ZOLA.

XLV

14 novembre 1865.

Mon cher Roux,

Il est entendu que c'est toi qui parleras de mon livre.

Donc, merci à l'avance.

Tâche de faire une réclame à Baille, surtout à Cézanne, ce qui fera plaisir à leurs familles.

Je t'envoie la note imprimée qui pourra peut-être te servir. D'ailleurs, arrange cela comme bon te semblera.

Un peu de hâte seulement. J'ai besoin d'une bonne poussée avant la mise en vente des livres d'étrennes.

Bon courage et tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

XLVI

4 décembre 1865.

Mon cher ami,

Baille m'apporte ton article, et j'ai hâte de te remercier. Sans flatterie, c'est encore le meilleur qui ait paru sur le livre.

Puis, il a pour moi un charme particulier; il est intime, si je puis m'exprimer ainsi; il me semble te voir en pantoufles, t'entretenant avec moi de mon œuvre, de nos amis, de nous tous qui luttons, comme tu le dis si bien, et qui ignorons ce que l'avenir nous garde.

Que m'importe ce que pensent de moi Pierre ou Jean; je lis leurs comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose comme une bonne publicité commerciale. Mais ce que tu dis, toi, me va au cœur; tu me connais et tu me juges en ami; tu parles de ceux qui me sont chers; il va dans ton article un peu de ton âme qui l'anime et le fait vivre pour moi d'une vie chère et puissante. Voilà pourquoi tes paroles me sont plus précieuses que toutes celles qui ont été ou qui seront dites par les gens autorisés en matière de critique littéraire.

Merci aussi pour Cézanne et pour Baille. Ce dernier, qui me quitte à l'instant, me dit de te serrer vigoureusement la main. C'est fait.

Donne-moi l'autre, pour que je puisse en avoir au moins une à serrer en mon nom.

Viens me voir, dès que tu pourras disposer d'un moment. Je suis cloué devant mon bureau, et n'en puis bouger pour aller te chercher moi-même.

Tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

XLVII

10 décembre 1866.

Mon cher Roux,

Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_, et je t'en remercie cordialement. C'est certainement une des pages les plus lestes et les plus spirituelles que je connaisse de toi. Tu as trouvé le moyen de me flatter énormément, et d'éreinter--énormément aussi--le roman-feuilleton.

Merci pour mon livre et merci pour mes croyances littéraires.

Autre chose. Il est décidé que je ferai un article sur Mistral dans le _Grand Journal_, et que je donnerai à cette étude tous les développements que je voudrai. Si tu peux m'avoir des détails, hâte-toi. Je désirerais aussi avoir le volume le plus tôt possible. Aie l'obligeance de venir me serrer la main un de ces soirs, et nous causerons de cette affaire.

Ton dévoué,

ÉMILE ZOLA.

XLVIII

16 mars 1867.

Merci mille fois, mon cher Roux. Tes notes sont excellentes et vont me servir merveilleusement. Il y a là matière à quelques bons chapitres.

Le premier volume des _Mystères de Marseille_ paraîtra bientôt. Je te l'adresserai, dès que j'en aurai un exemplaire.

Et, dès lors, nous pourrons songer au drame.

Ton bien dévoué,

ÉMILE ZOLA.

XLIX

28 mai 1867.

Mon cher Roux,

Pourrais-tu me rendre un service?

Arnaud me persécute pour que je lui procure l'acte de société qui a été publié dans le _Petit Journal_, lorsque Millaud a mis la propriété de ce journal en actions. Arnaud veut imiter cet exemple.

Je me suis présenté au _Petit Journal_, mais je m'y suis mal pris. J'ai demandé tout sottement le numéro qui contenait l'acte de société en question, et on m'a répondu tout carrément qu'on ne voulait pas me le donner. Ils sont très méfiants, dans cette boutique-là; ils craignent toujours qu'on ne les attaque. Me voilà mis à l'index, et il est inutile que je tente davantage de leur arracher ce qu'ils ne veulent me remettre.

Ne pourras-tu essayer d'obtenir l'acte d'une façon plus habile! Par exemple, va trouver Escoffier, demande-lui à feuilleter une collection du journal. L'acte a paru l'année dernière, je ne sais au juste à quelle époque, vers les premiers mois, je crois. Tu prendras la date exacte du numéro, si tu ne pouvais avoir une copie de la pièce. Enfin, tu ferais pour le mieux. Il s'agit pour Arnaud d'intérêts importants.

Crois-tu pouvoir te charger de cette affaire et la terminer au plus tôt?

Arnaud m'a parlé.--de lui-même,--de notre drame. Je l'ai prié de faire des ouvertures au directeur du Gymnase et de conclure en notre nom. J'aurai sa réponse prochainement. Il faudrait nous hâter. Je te donnerai bientôt un rendez-vous pour causer de cette affaire.

Ton dévoué,

ÉMILE ZOLA.

J'oubliais: l'acte de société a été publié, je crois, en premier Paris, par _Timothée Trimm_. Cela facilitera tes recherches.

Excuse-moi de te donner une pareille besogne. C'est que, vraiment, j'ai les bras liés, et que je ne sais plus comment faire.

L

3 juin 1867.

Mon cher Roux,

Je reçois une lettre d'Arnaud dans laquelle il est dit que le directeur du Gymnase paraît bien disposé. Seulement ce directeur demande qu'on lui abandonne les droits d'un certain nombre de représentations.

Je réponds à Arnaud par retour du courrier, et je crois pouvoir lui dire, en ton nom et au mien, que nous sommes prêts à quelques sacrifices. Mon avis est qu'il ne faudrait pas que ces sacrifices fussent trop forts. Je voudrais bien m'entendre avec toi à ce sujet, et au plus tôt. Si tu peux venir jeudi soir, après ta visite chez Clément, tu me feras plaisir. Pour moi, je crois l'affaire du drame terminée; mais il faut que je te lise la lettre d'Arnaud qui nous donne d'excellents conseils pour la censure.

Si tu as fait un bout de plan, apporte-le.

A jeudi donc, s'il est possible, et tout à toi.

ÉMILE ZOLA

LI

4 juin 1867.

Mon cher Roux,

Je reçois ta lettre. Donc, à vendredi soir.

Je t'avoue qu'il se fait des trous dans mon budget. Je te prie--entre nous--d'être ferme avec M. Clément.

Vendredi, je te donnerai le premier volume des _Mystères_ et ma brochure sur Ed. Manet.

Tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

Tourne, je te prie.

Il nous faudra entièrement bouleverser le roman. Il faut que l'affaire de Roux soit méconnaissable, si nous voulons vaincre la censure. Mon idée reste celle-ci. Un prologue dans lequel la naissance des deux enfants est expliquée; suivre des routes différentes,--la route du vice et la route de la vertu; au dénouement tout s'explique, la vertu est récompensée et le vice puni. Il y a de belles scènes à trouver.

N'importe. Fais ton plan. Ce sera notre base de travail.

Pas de prêtre dans le drame, si ce n'est pour dire un grand bien de l'église.

Tourne encore.

A la Bibliothèque on ne prête les journaux que _vingt et un ans_ après leur apparition. Arnaud me tourmente toujours pour que je lui envoie son acte. Comment faire? Tâche donc d'avoir une idée pour me sortir d'embarras.

Après tout, Arnaud nous rend des services, et je ne voudrais pas faire preuve de mauvaise volonté.

LII

8 juin 1867.

Mon cher Roux,

J'ai eu une atroce insomnie, la nuit dernière, et, ne pouvant dormir, j'ai travaillé à notre drame. Je crois avoir trouvé des scènes très saisissantes, toute une intrigue corsée et poignante. Ne fais rien, ne bâtis rien, avant d'avoir reçu les notes que je rédige. Je t'enverrai ces notes sans doute demain. Tu travailleras sur la donnée que je vais te fournir, et, mardi soir, nous pourrons arrêter le plan.

A demain.

Tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

LIII

16 juillet 1867.

Mon cher collaborateur,

Voici le dernier tableau.

J'ai arrangé plusieurs choses pour donner quelque vraisemblance à nos gros mensonges.

Ainsi Granier et Lussac ne peuvent ignorer que Mathéus est caissier chez Bernard (Granier y a vu Mathéus au deuxième acte).

Ah! mon pauvre ami, quel ours!

Fais copier tout ça au plus vite, et nous déchaînons la bête.

Je t'écrirai pour t'inviter à souper un de ces soirs, en célébration de notre heureux accouchement.

A toi.

ÉMILE ZOLA.

LIV

Paris, 23 juillet 1867.

Mon cher Roux,

J'ai passé la journée d'hier dimanche à relire notre drame. Le copiste n'a fait qu'une boulette grave; il a dû passer une page du manuscrit dans le prologue. Dans la grande scène entre Aurany et Mathéus, il y a un trou: après l'aparté de Lussac: «Ces hommes m'épouvantent, ils ont le génie du mal...», se trouvent brusquement, dans la copie, ces mots de Mathéus: «Voici mon petit moyen...»

Examine le manuscrit et rends-toi compte de l'erreur. Je le répète, ce doit être une page entière qui a été passée. J'espère que cette page n'a pas été égarée. En tous cas, apporte le manuscrit demain soir, et nous verrons.

Les autres erreurs sont insignifiantes. Ton copiste est un homme intelligent.

J'ai dû faire quelques petits changements, et, surtout, mettre un grand nombre d'indications scéniques. Il faut que nous parcourions le tout ensemble, rapidement. Je ne comprends pas du tout le décor de la Canebière. Viens de bonne heure. Il faut en finir.

En somme, le drame se tient, et je compte sur un succès, si les circonstances nous aident.

A demain soir. N'oublie pas le manuscrit.

Ton dévoué.

ÉMILE ZOLA.

LV

Paris, 14 août 1867.

Mon cher Roux,

Puisque le sieur Bellevaut[4] prend l'attitude d'un croquemitaine, je te prie de faire, à l'occasion, la grosse voix, pour lui montrer que nous ne sommes pas des petits enfants et qu'on ne nous avale pas d'une bouchée. Sois ferme et digne.

Nous devons forcément accepter le renvoi en octobre. Mais il ne faut pas pour cela laisser dormir les choses. Fais comprendre à la bête féroce que tu n'as qu'un mois à rester là-bas et _que tu ne veux pas partir avant d'avoir tout réglé_. Là est le grand point. Bellevaut te dira sans doute qu'il a le temps, que rien ne presse. Insiste, force-le à arrêter tout de suite avec toi le drame tel qu'il doit être joué. Fais les quelques corrections dont nous sommes convenus, puis retourne auprès du directeur et _oblige-le_ à revoir la pièce avec toi, à faire les changements nécessaires, en un mot à donner au manuscrit sa forme définitive. Cela est de la dernière importance. Ne fais copier la pièce que lorsque toutes les modifications auront été faites. Et, pour arriver à ce résultat, donne pour unique et bonne raison ton court séjour à Marseille. Lorsque le manuscrit sera mûri à point, remets-le à des copistes, qu'Arnaud te trouvera,--et occupe-toi ensuite de la censure. Tu le comprends, lorsque tu reviendras ici, il faut que Bellevaut n'ait plus qu'à monter et à jouer la pièce, afin que nous n'ayons pas des embarras avec lui, à deux cents lieues de distance. Ta conduite est donc toute tracée: avant tout, arrêter le manuscrit, puis le faire copier, puis obtenir le permis de la censure. Si tout cela marche convenablement, tu exigeras un commencement d'étude avant ton départ, afin de pouvoir assister à une ou deux répétitions. Ce serait uniquement pour voir la chose à la scène. Ensuite, les artistes mettront tout l'intervalle qu'ils voudront entre les premières et les dernières répétitions. Je tiens énormément à ce que tu puisses te rendre compte de la mise en scène.

Je ne saurais trop te le répéter, l'important est d'en finir avec les remaniements que demande Bellevaut. Lorsque la pièce sera décidément arrêtée, nous pourrons attendre en paix. Jusque-là nous sommes dans le vague.

Bellevaut trouve la pièce trop longue. Elle n'est certes pas plus longue que les longs mélodrames qui sont au répertoire. Enfin, coupe, s'il est nécessaire, quelques scènes épisodiques. Le malheur est que toutes les scènes me paraissent utiles. Il est bien entendu que nous conservons l'attitude de nos héros. Il ne faut pas permettre qu'on touche à Daniel: il est l'originalité, la vie de la pièce. D'ailleurs, tu verras. Tant que les coupures ne seront pas faites dans le vif du drame, tu peux couper sans me prévenir; autrement, avertis-moi. Je ne veux pas du tout me laisser manger par M. Bellevaut, et, en somme, je tiens à nos personnages et à nos phrases, puisqu'il veut faire le méchant. Défends-toi hardiment, au risque de tout casser. J'avoue que je suis très en colère contre le grossier personnage dont tu me traces un si vilain portrait.

Conserve intact notre manuscrit primitif. Il nous fera besoin pour le volume et pour les autres théâtres où nous n'aurons pas affaire à un ogre.

Tiens-moi au courant. Je ne serai pas tranquille que lorsque Bellevaut aura accepté le manuscrit. Aurons-nous une actrice suffisante pour le rôle de Clairon? Va donc un peu au théâtre.

Arnaud te donnera un bon coup de main. Dis-lui ce que nous avons décidé pour la publicité. Avant ton départ, parle-lui de la publication du drame dans le _Messager_, et vois ce qu'il en dit. Lui seul peut et _doit_ nous imprimer notre ours.

Écris-moi dès que tu auras revu Bellevaut et que vous aurez décidé la nature et le nombre des changements. Hâte-toi, car tu as peu de temps, et il peut se présenter des obstacles. Il faut que tu ne laisses aucun empêchement derrière toi.

Mon pauvre ami, voilà bien de la besogne, et je ne puis collaborer à tes soucis. Tu seras deux fois le père de notre drame.

Ma mère et ma femme te présentent leurs amitiés.

Une bonne poignée de main.

ÉMILE ZOLA.

Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aix, et dis-lui de m'écrire; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois.

Tu comprends pourquoi il est préférable d'arrêter les corrections avec Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit aux copistes. D'abord, il est inutile de faire copier ce que l'on doit retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut. Et tu n'auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera définitivement arrêtée.--Je t'engage à faire valoir ces raisons auprès de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi; dis-lui,--et donne les raisons,--que tu ne peux faire copier la pièce sans que le manuscrit soit tel qu'il doit être.

D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d'Arnaud, qui voit toujours tout en rose. Il m'a écrit que Bellevaut était charmé du drame, et on t'a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout cela est bel et bon. Mais je te prie de savoir par toi-même si le ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D'après la réception que l'ogre t'a faite, je ne vois pas tout couleur de rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que, lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira: «Maintenant tout va parfaitement, et je jouerai le drame tel qu'il est là, lorsque j'aurai trois copies et que la censure aura prononcé.»

LVI

Paris, 25 août 1867.

Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre qui est excellente. Tout va pour le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait d'effacer quelques phrases dans le prologue, et d'atténuer le rôle de Clairon. J'approuve aussi,--puisqu'il le faut,--l'explication des toilettes de Clairon, achetées à l'aide de ses économies. Seulement, je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant, heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence était toute naturelle. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut expliquer sa venue, mais sa conduite n'en reste pas moins très étrange, et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il y a là une nuance que tu dois saisir. Je le dis ces choses, non pas pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires, mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent la situation. Ainsi, je vois du premier coup d'œil quelques petits détails: il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu'elle accepte ses hommages, quitte à ne jamais l'en récompenser; si elle n'a pas ouvertement Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme en peine, et l'effet comique, «Ah! mon Dieu!» est amoindri. De même, pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous n'établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison de leur présence vis-à-vis l'un de l'autre n'apparaît pas. Il faudrait absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est d'autant plus facile de poser cette situation, que cette situation n'est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous avions fait d'elle d'abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t'es attaché à donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance possible. Ne crains pas d'être clair surtout. La scène du collier est bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a succombé. C'est là sans doute ta pensée. Et j'applaudis.

Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n'y fais aucun changement.