Correspondance: Lettres de jeunesse

Part 19

Chapter 193,982 wordsPublic domain

Baille, me dis-tu encore, regarde l'art comme un sacerdoce: c'est penser en poète. Oui, l'art est un culte, le culte du bon, du beau, de Dieu lui-même. Sous les vers il y a l'âme, comme le visage sous le masque. Alexandrin, hémistiche, rime, voilà la matière, voilà l'outil dont toute main peut se servir; mais planant au-dessus de ces moyens grossiers, il y a l'Idée, fécondée par le cœur; l'idée, ce don céleste, cette empreinte du doigt de Dieu. Aussi, comme tu l'ajoutes, on n'admet pas tout le monde à l'adoration de l'idole; moi, j'aurais peut-être dit de Dieu, car poésie et divinité sont synonymes à mes yeux. Après avoir mis si haut le poète, je n'oserai te dire que je le suis; mais, en toute sincérité, je puis avancer que je tâche de l'être et que je comprends la sublimité à laquelle je tends, ce que ne fait pas le vulgaire qui ne voit dans un poète qu'une machine à césures et à rimes.--Quant au profit qu'on peut retirer d'un ouvrage, je suis en désaccord avec Baille. Je ne veux pas que l'on fasse une œuvre en vue de la vendre, mais une fois faite, je veux qu'on la vende; puisque le poète n'est pas soutenu par la société, comme le prêtre par exemple, puisque Hégésippe Moreau et, avant lui, Gilbert sont morts à l'hôpital, presque de faim, je veux qu'il s'assure du pain par son travail; ce qui n'a rien que d'honorable. D'ailleurs, l'éditeur vend l'œuvre au libraire, le libraire au publie; il n'y aurait donc que le pauvre poète qui mourrait de famine, lui qui fait vivre tous ces gens-là. Ce ne serait ni sage, ni logique. Maintenant, qu'un romancier ne s'attèle pas à sa plume, comme un bœuf à sa charrue; qu'il n'écrive pas à tant la ligne, comme Ponson du Terrail par exemple. Cet homme est un commerçant et non un littérateur; c'est le menuisier du coin, plus il fait, plus il gagne.--Faites donc votre poème, votre roman en artiste consciencieux, mettez-y deux ans s'il le faut, ne pensez pas à l'argent et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art; mais, que diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne commettez pas une folle générosité dont au reste on ne vous saurait aucun gré.--L'idée de Baille était peut-être celle-ci: le débutant, celui qui n'a pas de nom, ne doit pas chercher à faire de l'argent de ses ouvrages, maigre marchandise, d'ailleurs; il ne doit pas prostituer l'art; qu'il gagne plutôt sa nourriture à l'aide d'un métier manuel, puis, qu'il place dignement ses jeunes poèmes, attendant d'être célèbre et de jouir de la position que les lecteurs doivent à tout grand poète. Je suis alors complètement de son avis, plus même qu'il ne pense, l'avenir t'apprendra ce que je veux dire ici.

Quant à la grande question que tu sais, je ne puis que me répéter, te donner les conseils déjà donnés. Tant que deux avocats n'ont pas plaidé, la cause en est toujours au même point; la discussion est le flambeau de toute chose. Si donc tu restes silencieux, comment veux-tu avancer et conclure? c'est matériellement impossible. Et remarque que ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui a raison; parler tout doucement et sagement; mais par les cornes, les pieds, la queue, le nombril du diable, parle, mais parle donc!!!....

Baille ne devant être libre que le 25 septembre, je n'irai jamais à Aix que le 15 du même mois, c'est-à-dire dans environ six semaines. Nous aurons ainsi une semaine à passer seuls ensemble; je désire beaucoup marcher et escalader les rochers; d'ailleurs, nous babillerons et nous fumerons à qui mieux mieux.--J'ai écrit à Houchard.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XL

Paris, 24 octobre 1860.

Mes chers amis,

Quelques larmes sur mon voyage, et n'en parlons plus. Tout est désespéré, tout va de mal en pis.--J'ai fait à deux fois deux cent vingt lieues pour vous serrer la main, c'est à vous de venir à moi, puisque malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne puis aller à vous. J'ai mis tout en œuvre, je n'ai aucun reproche à me faire; et fatigué de cette vaine lutte, j'attends avec impatience de vous voir, fidèles à votre parole, arriver, l'un au mois de mars, l'autre au mois d'octobre 1861.--C'est une nouvelle page noire dans ma vie. Dans mes longs jours d'ennui, l'hiver dernier, je pensais, pour unique consolation, à ce temps présent qui s'écoule si monotone et que je rêvais radieux. Je me disais alors que je rirais d'autant mieux que je bâillais plus longuement. Les mois se sont écoulés; j'ai toujours bâillé et je bâille encore.--Plus j'avance, plus le doute grandit en moi. Si l'on m'eût dit, il y a six semaines: «Tu n'iras pas en Provence», j'aurais souri d'incrédulité. Mais maintenant qu'une de mes plus chères espérances vient de s'évanouir, si l'on me disait: «Tes amis ne viendront pas», je ne sais trop si je me montrerais aussi incrédule. Trompé, toujours trompé, même dans les réalités, on finit par ne plus croire qu'à ce que l'on voit. Un _tiens_ vaut mieux que deux _tu l'auras_; je pense comme le fabuliste.--Faites-moi renaître à l'espérance, en accomplissant votre promesse; personne ne le désire aussi ardemment que moi. Je vous attends donc fermement; je vous attends, non pour rire sans cesse, mais pour partager nos rires et nos pleurs, et marcher plus sûrement sous l'aile d'une franche amitié.

Je suis dans une période bête de la vie, un de ces temps où l'on est incapable même de planter des choux. Depuis quelques jours je fais, le matin, un grand feu dans ma chambre et, jusqu'au soir, je me chauffe les mollets, désespéré, ne pensant à rien, bourrant et fumant ma pipe de la plus détestable façon du monde. Pas une idée neuve, encore moins la force d'en exprimer une de vieille date; je me battrais vraiment si j'en valais la peine.--Ce qui m'empêche de trop m'inquiéter, c'est la connaissance parfaite que j'ai de mon individu; ce n'est pas la première fois que j'éprouve une pareille attaque de spleen; et comme chaque fois je n'en suis sorti que plus frais et plus riant, j'attends avec patience que le démon qui me tourmente se lasse et porte sa malice ailleurs.--Tout ceci n'est qu'une transition pour arriver à vous faire ingurgiter poliment une de mes élucubrations du mois dernier. Voici mon raisonnement: comme je ne puis, hélas! vous parler de vive voix, comme, de plus, tout ce que je vous écrirais ces jours-ci serait mortellement ennuyeux, je ne saurais mieux faire que de vous transcrire quelques vers rimés dans une époque meilleure.

N'allez pas vous lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre. Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose. Pesez le bon, pesez le mauvais; puis dites-vous que je suis votre ami, et peut-être la jérémiade ci-jointe vous semblera supportable. Dans un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses étincelles, et dites-vous que peut-être, un jour, il s'élèvera un bon vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout son éclat.--Comme la pièce présente n'est pas encore corrigée, je recevrai vos critiques avec joie; je vous prie même, puisque vous êtes oisifs, de me signaler tous les défauts--et ils sont nombreux--que vous remarquerez dans ce morceau.

J'ai fait, ces dernières semaines, la connaissance d'un homme de lettres, mon voisin. M. Pagès (du Tarn)--il a cette singulière manie de joindre à son nom, le nom de son département--M. Pagès (du Tarn) est un de ces mille incompris qui battent le pavé de Paris. D'un certain âge déjà, il a dans sa jeunesse coudoyé nos lyriques, jeunes audacieux alors que la gloire a couronnés depuis. Aussi faut-il voir, lui qui n'a pu parvenir, comme il envie, comme il dédaigne les couronnes de ces parvenus, les déclarant, ainsi que le renard de la fable, trop flétries et bonnes pour des goujats. Victor Hugo, de Musset, piètres auteurs à ses yeux, sachant tout au plus frapper un beau vers par ci, par là. Il explique leur réussite par la réclame, surtout par la camaraderie; tout leur souriait, dit-il, et ils se faisaient applaudir quand même. Puis, par une habile transition, il ajoute que pour lui tout était obstacle et semble conclure que, malgré son talent, que dis-je, son génie, il n'a pu sortir de la commune ornière. Le raisonnement est grossier, et le moins clairvoyant s'aperçoit bientôt que son dédain pour nos contemporains provient de son amour-propre froissé.--Il n'a pu cependant vivre en contact avec les écrivains de 1830 sans leur prendre quelques-unes de leurs idées. Qu'on se garde de lui dire cela, il se fâcherait tout rouge et se croirait grandement offensé. Cependant la tragédie du XVIIe siècle lui semble une absurdité, tout comme aux romantiques. Par plusieurs autres points encore il touche à ces derniers, mais, je l'ai dit, il nie cette parenté. Dès lors, ayant rejeté ses premières opinions, la tragédie imitée des anciens et rejetant aujourd'hui le drame romantique, il est forcé de se poser en chef d'école et de suivre un sentier non frayé. Son ambition est noble, et tout homme vraiment artiste doit aspirer au but qu'il se propose. Régénérer le théâtre, ne faire ni tragédie, ni drame, genres également faux tous deux, créer un chef-d'œuvre de raison et de passion vraiment humaine, puisant sa grandeur dans le vrai, c'est là, je le répète, une noble ambition, mais aussi une tâche lourde et terrible. Qu'a fait M. Pagès (du Tarn)? Pour faire une malice aux romantiques, il a commencé par nommer sa pièce tragédie; puis il a mis dans la bouche de ses personnages l'alexandrin classique, monotone et fatigant lorsqu'il n'est pas sublime. D'autre part, ne pouvant renier ses premiers dieux et voulant se lancer dans l'innovation, il a vêtu ses héros d'habits noirs et a fait porter des jupons empesés à ses héroïnes. «Voyez-vous, me disait-il dernièrement, je ne veux imiter personne. Je prends mes personnages dans le siècle présenté; je les veux instruits, bien élevés, capables de prononcer les discours que je mets dans leur bouche. Quant à ces discours, je veux que les vers en soient harmonieux, corrects et majestueux».--Le brave homme ne s'aperçoit pas que l'école qu'il croit prêcher le premier est la même que celle de Casimir Delavigne. Fondre le classique avec le romantique, en tirer une tragédie-drame ayant les qualités et les défauts des deux genres, n'est-ce pas en effet le but qu'a atteint l'auteur des _Vêpres Siciliennes?_ Seulement ce que ce dernier a fait, M. Pagès (du Tarn) ne le fera jamais; l'un était un véritable poète, chef d'école même, et tout ce qu'il a écrit porte son empreinte. L'autre, je le crains, ne sera jamais qu'un pâle imitateur, qu'un misérable glaneur ramassant quelques épis dans chaque champ et en formant une gerbe, mal faite et mal liée.

D'ailleurs, je ne le juge ici que par une ou deux conversations que j'ai eues avec lui. Jusqu'à présent il ne m'a confié que deux odes d'une faiblesse déplorable. Il doit me lire prochainement sa grande tragédie, quelque chose comme le programme de son école. Cette tragédie a pour titre: _la Nouvelle Phèdre;_ je me doute qu'il n'a pas fallu grande imagination pour en tracer le plan; il doit être plus ou moins copié dans Racine. Cette pièce, bien qu'encore manuscrite, a été répandue, les journalistes de la petite presse en ont fait des gorges chaudes; le _Figaro_ surtout s'est beaucoup amusé sur M. Pagès (du Tarn) et sur l'orgueilleux et singulier titre qu'il a choisi pour son œuvre. Moi, je m'abstiens encore et j'attends pour juger définitivement mon voisin de connaître sa tragédie.--Je suis loin de dédaigner ce brave homme. Au milieu des erreurs qu'il avance, parfois brille une pensée vraie et pleine de raison. Je l'ai dit, qu'on ne cherche pas la cause de ses singulières théories, de ses dédains absurdes, qu'on ne cherche pas ailleurs que dans cette haine cachée que porte tout homme resté obscur contre celui qui s'est élevé. M. Pagès (du Tarn), ne voulant imiter personne et incapable de voler de ses propres ailes, doit rester nécessairement et prosaïquement sur la commune terre. C'est là, je m'en doute, un jugement que je n'aurai pas à modifier, même après avoir lu _la Nouvelle Phèdre_.

Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis pour M. Pagès (du Tarn) qu'un débutant, un jeune fou, peu à craindre, et partant qu'on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de quelques-uns de mes vers, il m'a fait force éloges, m'a conseillé de publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces éloges pour ce qu'ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir chez un libraire sur l'admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit pas cueillir un fruit avant sa maturité; n'est-ce pas votre avis, vous les seuls dont je me déciderais à prendre les conseils?--Si vous le désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de _la Nouvelle Phèdre._

Je remarque que, dans cette épître d'une certaine longueur déjà, je ne vous entretiens que de vers, d'auteurs et d'autres choses littéraires. Chacun a son dada; parfois j'enfourche le mien. Mais qu'à cela ne tienne; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos lettres n'en auront pas moins d'intérêt pour moi, puisqu'elles viennent de vous.

J'ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles graves occupations l'ont empêché depuis quinze jours de m'adresser quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque semaine lorsque luisaient les jours de liberté? Le long silence, basé sur d'autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans ces temps de _farniente?_ Baille, j'ai bien envie, pour te punir, d'adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'écrit, et toi pas un mot, pas un pauvre petit mot! J'admets encore que cette lettre ait été envoyée à ton insu, que n'as-tu fait comme Cézanne? que n'as-tu pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui attend vos épîtres avec tant d'impatience?--Assez de morale; sois sage à l'avenir et n'en parlons plus. Réponds-moi au plus tôt.

Cézanne m'a donc écrit, c'est à lui que je dois répondre.--La description de ta poseuse m'a fort égayé. Chaillan prétend qu'ici les modèles sont potables, sans être pourtant d'une première fraîcheur. On les dessine le jour, et la nuit on les caresse (le mot caresse est un peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne; on assure d'ailleurs qu'elles sont fort accommodantes, surtout pour les heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les ateliers; on s'y déshabille en famille, et l'amour de l'art voile ce qu'il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras.

Venez, venez tous deux, mes amis, je vous dirai moi mes longues rêveries; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste, qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n'est pas la plus mauvaise.

Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances intimes.--Surtout que Baille, n'oublie pas qu'il me doit une prompte réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées.

Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l'adresse d'un correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu'une forte dose ne vous endorme.

Mes respects à vos parents, je vous serre les mains.

Votre ami dévoué,

ÉMILE ZOLA.

XLI

Paris, 5 février 1861.

Mon cher ami,

Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j'ai habité, à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail; puis aujourd'hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de ce splendide septième, dont je t'ai parlé au printemps dernier et je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que cette nouvelle chambrette; petite, il est vrai, mais égayée par le soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l'aide d'un escalier tournant, deux fenêtres, l'une au midi, l'autre au nord. En un mot, un belvédère ayant pour horizon presque toute la grande ville. J'allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24. Adresse-moi cependant tes lettres chez ma mère, même rue, 21.--Donc plus de Saint Victor, mais un Saint Étienne: à vrai dire, nous n'avons fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard; car, bien que le cher garçon n'ait pas encore daigné m'écrire, par miracle, il pourrait arriver qu'il lui en vienne la fantaisie.--Fais-en de même à l'égard de Marguery.

Je t'écris uniquement pour t'apprendre cette nouvelle, et je ne sais vraiment quoi ajouter. N'importe quelle sottise d'ailleurs; cela t'est indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n'est pas de choix.

Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre.--Hélas! non, je ne cours plus la campagne, je ne vais plus m'égarer dans les rochers du Tholonet, et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier, la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vineuse mémoire; autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi, ce _viavore_ qui courais si allègrement jusqu'à Peyrolles, non sans rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. A parler franc, je veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre par chapitre, est classé dans ma tête; j'ai pris la ferme résolution de me mettre à l'œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l'été prochain. Un autre triste résultat de la vie que je mène, est que je suis devenu affreusement gourmand.«--Tu l'étais déjà», me diras-tu; j'en conviens, mais non pas d'une façon aussi damnable. Boisson, nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer un bon morceau qu'à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois, et ma franchise me nuirait sans doute, si j'écrivais à quelque grave philosophe, prêchant ouvertement et péchant en secret. Mais à toi, mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie, certain que tu ne m'assourdiras pas de ta morale.

Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m'a charmé; je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un gros rhume et plus ou moins d'engelures, mais parce que je déduis d'une telle constance ton amour des arts et l'acharnement que tu mets au travail. Ah! mon pauvre cher, que je suis loin de t'imiter.--Pour l'instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j'écris dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma bougie d'une main et de l'autre je griffonne à grand'peine. D'ailleurs, le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit à rêvasser, le tout par paresse d'allumer mon feu. C'est ma chanson éternelle: Je travaillerais bien si j'avais mon poêle allumé, mais rien n'est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours d'aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d'être plus sage au printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d'oisiveté pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons pour s'excuser de sa paresse, et rien n'est aussi facile que de se prouver à soi-même qu'on a éminemment raison.

Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi d'intérêt. C'est que je sors d'une rude école, celle de l'amour réel; de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque, tellement mon esprit se trouve abattu. J'en ai bien long à te raconter, lorsque tu arriveras ici. Ce n'est pas par lettres que l'on peut narrer de telles choses; l'événement en lui-même n'est rien, les détails seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j'ai ressenties. Le résultat est celui-ci, que j'ai maintenant pour moi l'expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles vues sur l'amour et qu'elles me serviront grandement pour l'ouvrage que je compte écrire.

Tout ceci, je le répète, est de l'encre et du papier perdus. Si ce n'était pour bavarder avec toi, je m'en voudrais de gaspiller à de telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses. Je ne vois qu'une chose distinctement: que tu dois bientôt venir et que mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à mes belles rêveries. Et enfin, pêle-même dans le brouillard, à peine visibles, mon chien qui m'aime un peu, ma maîtresse qui ne m'aime pas du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle, m'entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon désert.

Je t'attends.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA

Dis à M. Peicard que je m'occupe activement de son vaudeville et que j'attends pour lui écrire la solution.--Quant à Marguery, je crois qu'il m'avait donné une commission. Assure-lui qu'elle sera faite bientôt.

XLII

Paris, 20 janvier 1862.

Mon cher Paul,

Voici longtemps que je ne t'ai écrit, je ne sais trop pourquoi. Paris n'a rien valu à notre amitié; peut-être a-t-elle besoin pour vivre gaillardement du soleil de Provence? Sans doute, c'est quelque malheureux quiproquo qui a mis du froid dans nos relations; quelque circonstance mal jugée, ou encore quelque parole méchante accueillie avec trop de faveur. Je l'ignore et je veux toujours l'ignorer; en remuant la fange on se souille les mains.--N'importe, je te crois toujours mon ami; j'entends que tu me juges incapable d'une action basse et que tu m'estimes comme par le passé. S'il en était autrement, tu ferais bien de t'expliquer et de me dire franchement ce que tu me reproches.--Mais ce n'est pas une lettre d'explications que je désire t'écrire. Je veux seulement répondre en ami à ta lettre, et causer un peu avec toi, comme si ton voyage à Paris n'avait pas eu lieu.

Tu me conseilles de travailler et tu le fais avec tant d'insistance que l'on pourrait croire que le travail me répugne. Je voudrais te persuader de ceci: que mon fervent désir, ma pensée de chaque jour, est de trouver une place; que l'impossibilité seule de m'occuper me tient cloué chez moi; que si je suis malade, si je me sens faiblir peu à peu, c'est de me voir, moi, grand garçon de vingt-deux ans, perdre non seulement le temps présent, mais encore l'avenir. Dis-toi cela chaque jour; dis-toi que je ne croupis pas volontairement dans la paresse, et que je préférerais être maçon à demeurer oisif.

Baille ne t'a pas trompé en te disant que j'entrerai, prochainement sans doute, en qualité d'employé dans la maison Hachette. J'attends une lettre qui m'annonce qu'une place vacante m'est offerte. Malheureusement, cette lettre peut encore éprouver un certain retard; et ce retard me tue.