Correspondance: Lettres de jeunesse
Part 18
Laisse-moi te parler un peu de moi; ce que je viens de te dire a rouvert en moi des blessures saignantes.--J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais la main à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé, je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni inférieur. Dérision! on me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliai la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi; je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot était leur personnage; et, frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là; je conçus un autre projet: les écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation; et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots mépris.--Mais si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse et, pour toute qualité, je ne me trouve alors que celle de vous aimer.--Comme le naufragé qui se cramponne à la planche qui surnage, je me suis cramponné à toi, mon vieux Paul. Tu me comprenais, ton caractère m'était sympathique; j'avais trouvé un ami, et j'en remerciais le ciel. J'ai craint de te perdre à plusieurs reprises; maintenant cela me semble impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement pour jamais nous détacher.--Pardonne-moi de t'avoir parlé de ces questions brûlantes; j'ai cru devoir le faire pour augmenter, s'il est possible, notre amitié.
J'ai passé la journée d'hier avec Chaillan. Comme tu me l'as dit, c'est un garçon qui a un certain fond de poésie; la direction seule lui a manqué.--Je dois demain aller le voir travailler chez lui; il est en train de faire une petite toile représentant une barque battue par la tempête et habitée par un matelot hagard; dans le fond la Vierge apparaît à sa prière et éloigne d'une main l'ouragan. Ce sujet est tiré d'une gravure que l'on place sur la première feuille des romances. Telle est l'idée; quant à l'exécution, c'est assez piètre, surtout comme couleur, comme harmonie des teintes. Le sujet étant très difficile à traiter, ce brouillard, cette mer, ces éclairs, cette apparition, ce chaos du ciel et des vagues présentant une grande difficulté pour être proprement rendus, et d'un autre côté le peintre n'ayant pas les talents requis, l'œuvre, je le crains, sera fort médiocre.--Par ce qui est déjà fait, je juge que cela ressemblera assez à ces ignobles ex-voto qui sont accrochés dans la Madeleine, à Aix.--Jeudi, je dois aller souper avec Chaillan dans une famille provençale, résidant à Paris, à l'occasion de la première communion du fils de la maison.--Quant à la journée d'hier, je crois--Dieu me pardonne--que nous nous sommes un peu pochardés. Titubant, lui prodiguant les plus doux noms, je l'ai accompagné jusque chez lui où je l'ai quitté, après mille serments d'amitié.--Il travaille _unguibus et rostro_ souhaitant de tout cœur de t'avoir pour compagnon.
Je compte toujours aller te voir bientôt. J'ai besoin de te parler; les lettres, c'est fort bon, mais on n'y dit pas tout ce que l'on voudrait dire. Je suis las de Paris; je sors fort peu et, si c'était possible, j'irais m'établir près de toi. Mon avenir est toujours le même: fort sombre et si couvert de nuages que mon œil l'interroge en vain. Je ne sais vraiment où je vais: que Dieu me conduise.--Écris-moi souvent, cela me console. Je sais combien tu hais la foule, ne me parle donc que de toi; et surtout ne crains jamais de m'ennuyer.--Courage. A bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.--Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Marguery m'écrit; je n'ai pas le temps de lui répondre. Dis-lui seulement de signer de mon nom: Émile Zola, toutes les paroles de romances que je lui ai envoyées. Ces pièces devant paraître un jour, il serait ridicule de prendre un pseudonyme.--N'oublie pas, il paraît que c'est pressé.
XXXVIII
Juillet 1860.
Mon cher Paul,
Permets que je m'explique une dernière fois franchement et clairement; tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais sang incroyable.--La peinture n'est-elle pour toi qu'un caprice qui t'est venu prendre par les cheveux un beau jour que tu t'ennuyais? N'est-ce qu'un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à ne pas travailler au droit. Alors, s'il en est ainsi, je comprends ta conduite: tu fais bien de ne pas pousser les choses à l'extrême et de ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est ta vocation,--et c'est ainsi que je l'ai toujours envisagée,--si tu te sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens pour moi une énigme, un sphinx, un je ne sais quoi d'impossible et de ténébreux. De deux choses l'une: ou tu ne veux pas, et tu atteins admirablement ton but; ou tu veux, et dès lors je n'y comprends plus rien. Tes lettres tantôt me donnent beaucoup d'espérance, tantôt m'en ôtent plus encore; telle est la dernière, où tu me sembles presque dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité. Dans cette lettre est cette phrase que j'ai cherché vainement à comprendre: «_Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite contredit mes paroles._» J'ai bâti bien des hypothèses sur le sens de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite? celle d'un paresseux sans doute; mais qu'y a-t-il là d'étonnant? on te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste; je ne vois aucune contradiction entre cette demande et tes actions; tu négliges le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu acceptes; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes actions.--Veux-tu que je te le dise?--surtout ne va pas le fâcher,--tu manques de caractère; tu as horreur de la fatigue, quelle qu'elle soit, en pensée comme en actions; ton grand principe est de laisser couler l'eau, et t'en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort; chacun voit à sa manière et chacun le croit du moins. Seulement, ce système de conduite, tu l'as déjà suivi en amour; tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance; tu le sais mieux que moi, ni l'un ni l'autre ne sont arrivés. L'eau coule toujours, et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu'un sable brûlant.--J'ai cru devoir le répéter une dernière fois ici ce que je t'ai déjà dit souvent: mon titre d'ami excuse ma franchise. Sous bien des rapports, nos caractères sont semblables; mais, par la croix-Dieu! si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents, l'atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le voile; une chose ou l'autre, sois véritablement avocat, ou bien sois véritablement artiste; mais ne reste pas un être sans nom, portant une toge salie de peinture.--Tu es un peu négligent--soit dit sans le fâcher,--et sans doute mes lettres traînent et tes parents les lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils; je pense parler en ami et selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas être au mieux avec la famille. Je suis sans doute pour eux la liaison dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout cela m'afflige excessivement; mais, je te l'ai déjà dit, je me suis vu si souvent mal jugé, qu'un jugement faux ajouté aux autres ne saurait m'étonner. Reste mon ami, c'est c'est tout ce que désire.
Un autre passage de ta lettre m'a chagriné. Tu jettes, me dis-tu, parfois les pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences? Je les comprendrais après des années d'études, après des milliers d'efforts inutiles. Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds. Mais toi qui n'as eu jusqu'ici que l'envie de travailler, toi qui n'a pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n'es pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc; tout ce que tu as fait jusqu'ici n'est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à ton but, il te faut des années d'étude et de persévérance.--Ne suis-je pas dans le même cas que toi; la forme n'est-elle pas également rebelle sous mes doigts? Nous avons l'idée; marchons donc franchement et bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise!--D'ailleurs, j'aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce qu'il fait excellent; c'est qu'il n'a pas en tête un mieux, un idéal qu'il tâche d'atteindre. Aussi ne s'élèvera-t-il jamais, parce qu'il se croit déjà élevé, parce qu'il est content de lui.
Tu me demandes des détails sur ma vie matérielle. J'ai quitté les Docks; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon les tempéraments. Je ne puis répondre qu'une chose: je ne pouvais plus y rester, et j'en suis sorti.--Ce que je pense faire, je te le dirai plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution.--Pour l'instant, voici ma vie: nous avons commencé le tableau d'Amphyon dans ma petite chambre du septième, un paradis orné d'une terrasse, d'où nous découvrons tout Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaillan vient sur les une heure. Pajot, jeune homme dont je t'ai parlé, ne tarde pas à le suivre; nous allumons nos pipes, si bien qu'au bout de quelque temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je parie que tu cherches déjà les verres et les bouteilles; tu as pardieu raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d'un certain vin blanc que l'on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a surpris avant-hier Chaillan à l'improviste, et l'a si bien étourdi d'un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu'il fumait un excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu; la chose a ses désagréments, mais, au fond, c'est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt sérieux, éclos sous l'encens de nos pipes, au milieu des tintements des verres. C'est une véritable tabagie, un tableau qui n'a pas de nom; je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne sois ici pour rire avec nous.--Le matin, j'écris toujours un peu; le soir, après la séance, je lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles s'écoulent mes journées; je m'ennuie beaucoup moins que cet hiver, et pourtant ce n'est pas encore là le genre d'existence que je rêve. Le tumulte n'est bon qu'à ses heures; toujours chanter, toujours rire, cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m'en veux. Si tu viens à Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson.
Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d'un singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu'il lui faut hiverner il est complètement mauvais. C'est un bon enfant, et ce ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je crois: j'ai, en l'écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous les yeux.--Je t'envoie à la page suivante une de ces poésies dont je parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier, sur le mur de ma chambre.
Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n'y comprends plus rien; voici une phrase que je lis dans cette épître: «_Il est presque certain que Cézanne ira à Paris: quelle joie!_» Est-ce d'après toi qu'il parle, lui as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il s'est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s'est-il pris à croire réel ton désir seul? Je te le répète, je n'y comprends plus rien. Je t'engage à me dire dans la première lettre les choses franchement; depuis trois mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je reçois: Il viendra, il ne viendra pas.--Tâchons, pour Dieu! tâchons de ne pas imiter les girouettes.--La question est trop importante pour passer du blanc au noir; là, franchement, où en sont les affaires?
Je ne t'envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de sublime. Ils remplissent ma lettre, et rien de plus.
Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Nous irons tous deux jusqu'à Trets, à pied, bien entendu; Chaillan le demande à grands cris.
J'attends Houchard. A bientôt.
Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
A quand ton examen? l'as-tu passé? le passeras-tu? Dis à Marguery que je ne l'oublie pas, que mon silence n'est dû qu'au manque de matières. Je lui écrirai cependant bientôt.
XXXIX
Paris, 1er août 1860.
Mon cher Paul,
En relisant tes lettres de l'année dernière, je suis tombé sur le petit poème d'_Hercule_, entre le vice et la vertu; pauvre enfant égaré, que tu as oublié sans doute, et qui était également sorti de ma mémoire. Je ne sais, j'ai ressenti un grand plaisir à cette lecture; divers passages, quelques vers isolés m'ont plu infiniment. Toi-même, j'en suis persuadé, si tu les parcourais, tu t'étonnerais, tu te demanderais si c'est bien toi qui as écrit cela.--C'est, d'ailleurs, l'effet que me font à moi-même les hémistiches perdus que je retrouve parfois sur mes vieilles paperasses.--Je dis donc que ces vers oubliés m'ont semblé meilleurs que jadis, et le front dans la main, je me suis mis à réfléchir. Que manque-t-il, me suis-je dit, à ce brave Cézanne, pour être un grand poète? la pureté. Il a l'idée; sa forme est nerveuse, originale, mais ce qui la gâte, ce qui gâte tout, ce sont les provençalismes, les barbarismes, etc.--Oui, mon vieux, plus poète que moi. Mon vers est peut-être plus pur que le tien, mais certes, le tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec l'esprit; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce ce n'est qu'un jeu, un mensonge brillant. Et ne crois pas que je plaisante ici; ne crois pas surtout que je te vante ou que je me vante moi-même; j'ai observé, et je te communique le résultat, rien de plus.--Le poète a bien des manières de s'exprimer: la plume, le pinceau, le ciseau, l'instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait: on doit descendre sa pente. Je ne veux donc pas te conseiller maintenant de prendre la plume et, laissant la couleur, travailler le style; pour faire une chose bien, il faut faire une seule chose. Seulement, permets-moi de pleurer sur l'écrivain qui meurt en toi; je le répète, la terre est bonne et fertile; un peu de culture, et la moisson devenait splendide. Ce n'est pas que tu ignores cette pureté dont je te parle; tu en sais peut-être plus que moi. C'est qu'emporté par ton caractère, chantant pour chanter, peu soucieux, tu te sers des plus bizarres expressions, des plus drôlatiques tournures provençales. Loin de moi de t'en faire un crime, surtout dans nos lettres, au contraire, cela me plaît. Tu écris pour moi, et je t'en remercie; mais la foule, mon bon vieux, est bien autrement exigeante; il ne suffit pas de dire, il faut bien dire. Maintenant, si c'était un crétin, une croûte qui m'écrive, que m'importerait que sa forme fût aussi déguenillée que son idée. Mais toi, mon rêveur, toi, mon poète, je soupire quand je vois si pauvrement vêtues tes pensées, ces belles princesses. Elles sont étranges, ces belles dames, étranges comme de jeunes bohémiennes au regard bizarre, les pieds boueux et la tête fleurie. Oh! pour ce grand poète qui s'en va, rends-moi un grand peintre, ou je t'en voudrai. Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse, toi qui m'as soudain abandonné, fais-moi oublier le Lamartine naissant par le Raphaël futur.--Je ne sais trop où je suis. Je voulais te rappeler en deux lignes ton ancien poème, et t'en demander un nouveau plus pur, plus soigné. Je voulais te dire que je ne me contentais pas des quelques vers que tu m'envoies dans chaque lettre; te conseiller de ne pas quitter entièrement la plume, et, dans tes moments, de me parler de quelque belle sylphide. Et voilà--je ne sais trop pourquoi--que je me perds, que je dépense futilement le papier. Pardonne-moi, mon vieux, et contente-moi; parle-moi de _l'Aérienne_, de quelqu'un, de quelque chose, en vers, et longuement. Rien entendu, après ton examen, et sans entraver en rien tes études au musée.
Le temps est déplorable; de l'eau, de l'eau, puis encore de l'eau. Quelqu'un a dit spirituellement que l'hiver était venu passer l'été à Paris. Le fait est qu'en écrivant cette lettre, je vois, de ma fenêtre, les fiacres se cahoter dans les ruisseaux, éclaboussant chacun; les grisettes sauter de pavé en pavé, sur la pointe des pieds, effarées, relevant leurs jupes; la foule se précipiter, les parapluies s'agiter lourdement comme d'énormes phalènes; et la pluie, railleuse, insolente, fouetter au visage le noble comme le vilain, la jolie fille comme la laide, l'aveugle comme son chien. Spectacle de fraternelle égalité qui me fait rire parfois, j'aime--est-ce instinct du mal?--j'aime voir patauger les sots, les épiciers dans la boue.--Puis, les jolies choses qu'un jour de pluie vous fait voir; la jambe fine et ronde, qui craint le soleil, se montre hardiment; plus l'averse est forte, plus les jupes remontent, on aime mieux--c'est au moins étrange--tacher un bas blanc bien propre, bien tiré, qu'un vieux jupon de couleur; certes, c'est un goût que je ne blâme pas, ô jeunes filles, relevez, relevez ces voiles incommodes; si le jeu vous en plaît, il me plaît davantage.--N'importe, ce ciel gris m'attriste, m'indispose. Je suis boudeur, rechigné comme lui; je sors encore moins, je m'ennuie, je bâille. Que Dieu m'envoie, avec un rayon de soleil, un rayon de joie et d'espérance.
J'ai reçu ta lettre ce matin.--Permets-moi de te dire mon avis sur les sujets que vous avez discutés, toi et Baille.--Je dis également comme toi, que l'artiste ne doit pas remanier son œuvre. Je m'explique: que le poète, en relisant son œuvre entière, retranche un vers par-ci, par-là, qu'il change la forme sans changer l'idée, je n'y vois pas de mal, je crois même que c'est une nécessité. Mais qu'après coup, des semaines, des mois, des années écoulées, il bouleverse son œuvre, abattant ici, reconstruisant plus loin, c'est selon moi une sottise et du temps perdu. Outre qu'il détruit un monument portant en quelque sorte le cachet de son époque, il ne fait jamais d'une pièce médiocre, mais originale, qu'une pièce tiraillée, froide. Que n'emploie-t-il plutôt ces longues heures d'une stérile correction à composer un nouveau poème, où son expérience acquise fera merveille. Pour ma part, j'ai toujours mieux aimé écrire vingt vers que d'en corriger deux; c'est un travail des plus ingrats et que je soupçonne fort d'être contraire au développement de l'intelligence. D'ailleurs, où en serions-nous s'il fallait toujours corriger les défauts que le temps nous montre dans nos œuvres? chaque édition différerait de la précédente; ce serait une Babel inextricable et la pensée passerait par tant de formes qu'elle changerait du blanc au noir. Ainsi donc, je suis complètement de ton avis: travaillez avec conscience, faites le mieux que vous pourrez, donnez quelques coups de lime, pour mieux ajuster les parties et présenter un tout convenable, puis abandonnez votre œuvre à sa bonne ou à sa mauvaise fortune, ayant soin de mettre au bas la date de sa composition. Il sera toujours plus sage de laisser mauvais ce qui est mauvais et de tâcher de faire meilleur sur un autre sujet.--Comme toi, je parle ici pour l'artiste en général: poète, peintre, sculpteur, musicien.
Quant au début d'un poète, je goûte l'idée de Baille. Il serait naïf de dire qu'il vaut mieux publier en premier un chef-d'œuvre qu'un livre médiocre; c'est d'une complète évidence. D'ailleurs, si Baille pensait comme moi, en avançant cet avis, qu'il se rassure. Je sais bien que je patauge encore, que je ne suis pas mûr, que je cherche ma voie. D'un autre côté, je suis ignorant de tout, de la grammaire comme de l'histoire. Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pour ainsi dire qu'un essai, qu'un prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi. Certes, ce sont là de beaux rêves, et je ne les dis qu'à vous, pour que, si je tombe, ma chute soit moins ridicule et moins retentissante. N'importe, rêvons toujours, cela ne fait de mal à personne et sert de consolation.--J'aime la poésie pour la poésie et non pour le laurier; personne ne comprend mes rêves, la plume et le papier sont mes confidents; j'aime mes vers comme des amis qui pensent comme moi, je les aime pour eux, pour ce qu'ils disent. Non pas que je fasse fi de la gloire; l'immortalité est une sublime ambition. Mais je pense avec Baille qu'il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir, le laisser dorer par le soleil et se satiner sous les gouttes de rosée.--Attendons: qui vivra verra. Et je dis cela pour toi comme pour moi.