Correspondance: Lettres de jeunesse
Part 17
Tu me parles de Baille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je désire moi-même t'entretenir au sujet de ce brave garçon.--C'est qu'il n'est pas comme nous, qu'il n'a pas le crâne fait dans le même moule; il a bien des qualités que nous n'avons pas, bien des défauts aussi. Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te dire par où il pèche, par où il l'emporte; je ne lui donnerai pas non plus l'épithète de sage, pas plus que celle de fou; cela n'est que relatif et dépend du point de vue d'où l'on envisage la vie. Que nous importe d'ailleurs, à nous ses amis; ne suffit-il pas que nous l'ayons jugé bon garçon, dévoué, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec cette bienveillance que nous réclamons pour nous-mêmes, et, si quelque chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que la vie nous garde; nous sommes au début, tous trois riches d'espérance, tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serrons-nous la main: non pas une étreinte d'un moment, mais une étreinte qui empêche un jour de faiblir, ou qui console après la chute.--Que diable me marmotte-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j'ai cru m'apercevoir que le lien qui t'unissait avec Baille faiblissait, qu'un anneau de notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier; de penser que Baille est mon ami, qu'il est le tien, et que si son caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n'en est pas moins dévoué pour nous, aimant, qu'enfin il me comprend, qu'il te comprend, qu'il est digne de nos confidences, de ton amitié.--Si tu as quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre, ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui,--rien n'est à craindre comme les choses non avouées entre amis.
Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque où, insoucieux de l'avenir, nous combinions un beau soir la tragédie du célèbre Pitot; puis le grand jour! là, sur le bord de l'eau, le soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n'admirions peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et si riante.--On a dit--je crois que c'est Dante--que rien n'est plus pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la fois.--Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà le passé; nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras, pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaitant de voir revivre le passé, ou implorant l'avenir à grands cris, ne sachant jamais jouir du présent.--Je te l'ai dit dans ma dernière lettre, parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée; c'est un mot que tu m'as dit jadis, c'est une de nos parties: une montagne, un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère--malheureux et fou.
Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de réunion. «Quand j'aurai fini mon droit, peut-être, me dis-tu, serai-je libre de faire ce que bon me semblera; peut-être pourrai-je aller te rejoindre.» Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d'un instant; que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peut-être, à ses yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t'entretenir dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal. Peut-être, s'il lisait mes lettres, me jugerait-il sévèrement; mais quand bien même je devrais perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à toi: «J'ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et par mille raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, je crois que vous devez le laisser aller là où son penchant, l'entraîne.»--Mon vieux, il s'agit donc d'un petit effort, d'un peu travailler. Voyons, que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit viendra l'aurore; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette nuit, et que lorsque luira le jour tu puisses dire: «J'ai assez dormi, mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m'enfermez pas dans un bureau; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon père.»--Je ferai ta commission à Chaillan.
Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se trompe; je compte aller te serrer la main tout comme l'année dernière. Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une foule de raisons; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de ton père, je me prépare à faire mes paquets.--Tu me parles vaguement d'une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un mot pour ce dernier; autant pour éclaircir l'affaire que pour désavouer toutes les mesures rigoureuses qu'on aurait pu prendre en mon nom.--Lis d'ailleurs ce mot et ne m'en veuille pas s'il rogne ta portion.--Serre la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m'as communiqué cette misère.
Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl; riez, mes enfants, riez. Ma mansarde n'est certes pas belle, et cependant parfois je la regrette.--Nous avons depuis une semaine un temps sublime; je ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m'importe la pureté du ciel, à moi Parisien; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des anchois au bastidon, tout au plus si je vais m'installer à la porte d'un établissement dans le genre du _Qu'a fait la belle eau_ (Oh! Marguery!). Je ne t'ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage: ce sera pour ma prochaine lettre.
Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère, Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi: le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et d'ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous; ce fut tout artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de malaga, puis le premier acte de la _Nouvelle Phèdre_, et le proverbe intitulé _Perrette_. On a fortement applaudi; était-ce l'auteur à qui s'adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui offrait de si bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge incapables de m'apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce n'est pas orgueil, c'est simplement expérience et vérité. Ce qui m'a fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de Pagès (du Tarn). Pardon d'avoir parlé de moi le premier; j'ai voulu me débarrasser de ma pièce pour parler plus à l'aise de la _Nouvelle Phèdre_. On n'en a lu que le premier acte et ce n'est donc que d'après ce fragment que je puis en parler.--Une seule question. Qu'est-ce qui m'ennuie dans la tragédie? C'est la tragédie elle-même; ce sont tous ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques, l'alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du Tarn) me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu'il avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout; ses nouveautés se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte. D'autre part, il ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme et non celle des rois et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation dans le cercle mesquin d'une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là, seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'une petite bourgeoise.--D'ailleurs, ce premier acte est rempli de beaux vers; les situations sont copiées sur Racine, mais cela ôtait dans le sujet même.--Si l'un me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée que les tragédies classiques, destinée selon moi à un succès éclatant ou à une chute complète; mais qu'elle n'est nullement destinée à faire révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n'est pas le dernier mot de l'art dramatique. Je m'arrête faute de place.--Si bien que Chaillan a chanté et qu'il a été fort applaudi; si bien qu'un monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée où doivent se trouver des acteurs de l'Odéon; si bien qu'on a été se coucher sur les minuit.--M. Pagès (du Tarn) me demande soudain: «Voulez-vous six vers de désespoir?--Pardieu! lui dis-je, ce sont _six verres vides_.»--Le brave homme resta bouche béante.
Je te serre la main. Ton ami,
É. ZOLA.
Je t'envoie trois feuilles et trois feuilles différentes.--Ceci prouve que jadis j'avais trois cahiers de papier et que je n'en ai plus maintenant.
XXXVI
Paris, 13 juin 1860.
Mon cher Paul,
L'autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris, dans les champs, à trois ou quatre lieues.--N'aimes-tu pas les bluets, ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si gracieusement jolies. Les poètes ont, hélas! usé et abusé des fleurs. Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée, pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc. Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de le dire que j'en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de marcher dans le rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie au bastidon. J'étais seul et je m'en donnais à cœur joie; certain que personne ne m'épiait pour me railler, j'allais toujours, augmentant mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes; je parie que tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi, cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait séché la rosée dans leurs corolles; fais-toi enfant pour une heure; puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux; on dirait un amas de fine dentelle.--Le fait est qu'après avoir couru deux grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête; des arbres partout, du blé, des haies, etc. Je me trouvais dans un pays qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d'un vieux chêne, j'aperçus un clocher; un clocher suppose un village; un village, une auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque. Dans ce café--et c'est à cela que j'en voulais venir, tout le reste n'est qu'une préface,--je remarquai en rentrant des peintures qui me frappèrent. C'étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village; mais un chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n'avais vu de telles choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d'œuvre. Vraiment, si tu viens à Paris, nous irons jusqu'à Vitry--c'est le nom du bienheureux village--et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis laissé peut-être emporter par l'enthousiasme, mais je ne crois pas me tromper en avançant que ce jeune rapin a de l'avenir.
Tu m'apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage d'Escoffier-Don-Juan, d'Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc. Du diable! si je croyais que ce serait lui qui se marierait le premier de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage d'argent? A quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus qu'inutile. Gardons en avare nos belles rêveries; laissons les autres barboter dans la prose. Qui sait d'ailleurs? peut-être sont-ils plus heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l'autre soir en pensant à ce cher Escoffier: Voilà un garçon, me disais-je, dont le sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu'à vingt-deux ans il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment, où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras. Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n'être pas tourmenté par de folles idées comme moi, n'est-on pas joyeux de voir cent mille francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le répète, Escoffier doit être heureux. Ce n'est pas dire que je serais heureux, si j'étais à sa place; que non pas! Chacun dans son milieu, mon vieux; l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau.
Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée ensemble; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m'a dit t'avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses travaux. Combes est ici, il doit t'en parler. Les autres artistes que je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard; quant à Ampérère, je n'ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec Chaillan de Fournier; sais-tu par où il réside, ce qu'il fait? Pour nous, absence complète de notions à cet égard.--Nous attendons, pour commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième; l'habitation la plus haute du quartier; une immense terrasse, la vue de tout Paris; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc. Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie. Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront terminés. Au 8 juillet l'emménagement.--Baille, qui viendra sans doute à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile: que ne puis-je en dire autant de toi. Chaillan doit te narrer toutes les félicités que les rapins rencontrent ici.
Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques. Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et le soir à huit heures. C'est une petite blonde, toute mignonne, toute gracieuse; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles. Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre; elle vient, lève les yeux; nous échangeons un regard, même un sourire; puis c'est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fleuriste, la moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui parler! Veux-tu que je te le dise, c'est paresse et rêverie à la fois. C'est bien moins fatigant d'aimer ainsi; je l'attends, mon adorée, en fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je puis la doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir, l'entendre parler à travers le prisme de mon imagination. Mais, que te dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour platonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots; folie et sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s'entendra jamais.--Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup, pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l'ombre et les pieds au soleil. Épicure fut un sage; le monde n'a que faire de nous, pauvres chétifs, nous n'avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu'on nous laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant et dormant en attendant le grand sommeil.--Je veux aller près de toi au mois d'août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu! nous en viderons plus d'une et des meilleures encore!
Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n'en peut mais, comme tu dois l'arranger!--J'ai remarqué que nous, avions toujours besoin d'une peine ou d'un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète. D'ailleurs, l'idée d'amour entraîne jusqu'à un certain point l'idée de haine et _vice versa_. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes les laides; tu hais la ville, donc tu aimes les champs. Bien entendu, qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu'il en soit, je répète que nous avons besoin pour bien vivre d'aimer et de haïr quelque chose; d'aimer pour laisser notre âme s'épancher dans nos bons moments; de haïr pour jurer et briser les vitres dans nos mauvais moments. Tel est l'homme en général, c'est-à-dire l'homme bon et méchant, ayant des qualités et des défauts. Le véritable sage serait celui qui ne serait qu'amour, dans l'âme duquel la haine n'aurait pas de place. Mais comme nous ne sommes pas parfaits--Dieu merci! ce serait trop ennuyant--et que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu'il fallait démontrer.
Tu relis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu. C'est un plaisir que je me paie souvent. J'ai gardé toutes les tiennes; ce sont là mes souvenirs de jeunesse.--Faut-il que l'homme soit misérable! toujours désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l'avenir, puis, chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous: ne pas savoir profiter de la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment, je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu: «Dis-moi pourquoi nous as-tu pétris d'une argile aussi immonde? pourquoi as-tu enfermé ton souffle divin dans une si ignoble prison que les parois en ont souillé la céleste prisonnière?» Certes, ce n'est pas à propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis, si je regrette le temps passé, c'est un regret exempt de larmes; au contraire, je suis heureux pour un quart d'heure, je nous revois plus jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce bon temps ne reviendra pas, et j'espère. Et pourquoi n'aurais-je pas d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux vieillards; c'est leur trésor à eux, c'est le livre du passé qu'ils feuillettent d'une main tremblante, s'attendrissant à chaque page. Et, puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l'avenir, ce bel avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs. Espérons, mon bon vieux, espérons d'être réunis un jour, de jouir d'une sainte liberté, et de marcher en riant jusqu'à ce que nos pieds se heurtent contre la pierre d'un tombeau.
Mon poème en est toujours au même point: au commencement du troisième et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de le terminer.--Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est nullement parvenue; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je lui serre la main.
Parle-moi un peu des processions. C'est un temps de sainte coquetterie; sous prétexte d'adorer Dieu dans ses plus beaux atours, on va se faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser dans des mains mignonnes.--Parle-moi de Marguery (de Mars guéri, entendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout: je suis avide de nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour moi, puis tu me conteras tout ce que tu as vu.--Une dernière question: «Ta barbe, comment la portes-tu?»
Mes respects à tes parents.--Je te serre la main.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XXXVII
Paris, 25 juin 1860.
Mon cher vieux,
Tu me parais découragé dans ta dernière lettre; tu ne parles rien moins que de jeter tes pinceaux au plafond. Tu gémis sur la solitude qui t'entoure; tu t'ennuies.--N'est ce pas notre maladie à tous, ce terrible ennui, n'est-ce pas la plaie de notre siècle? et le découragement n'est-il pas une des conséquences de ce spleen qui nous étreint la gorge?--Comme tu le dis, si j'étais près de toi, je tâcherais de te consoler, de t'encourager. Je te dirais que nous ne sommes plus des enfants, que l'avenir nous réclame et qu'il y a lâcheté à reculer devant la tâche qu'on s'est imposée; que la grande sagesse est d'accepter la vie telle qu'elle est; de l'embellir par des rêves, mais de bien savoir que ce sont des rêves que l'on fait.--Dieu me protège, si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur en te vantant l'art et la rêverie. Je ne puis cependant le croire; le démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux à notre perte. Reprends donc courage; saisis de nouveau tes pinceaux, laisse ton imagination errer vagabonde. J'ai foi en toi; d'ailleurs, si je te pousse au mal, que ce mal retombe sur ma tête. Du courage surtout, et réfléchis bien, avant de t'engager dans cette voie, aux épines que tu peux rencontrer. Sois homme, laisse un instant le rêve de côté, et agis.--Si je te donne de mauvais conseils, je le répète, que Dieu me protège! Je crois bien parler pour toi, j'en ai conscience; si l'on m'accusait, ce ne serait pas la première fois que l'on me jetterait à la face des injures que je ne mérite pas. Mon cœur en saignerait, mais je dirais comme le Christ: «Seigneur, pitié pour eux; ils ne savent pas ce qu'ils font».