Correspondance: Lettres de jeunesse

Part 16

Chapter 163,965 wordsPublic domain

J'ai vu Villevieille, le lundi de Pâques. Le paresseux était mollement couché, sous le futile prétexte qu'il était malade. Malade! vraiment oui. Jamais chanoine, jamais chantre, jamais bedeau, jamais enfant de chœur, ne fut plus gras, plus vermeil, plus joufflu, plus luisant de graisse. N'importe, il restait au lit. J'ai longtemps causé avec lui, nous avons parlé de Chaillan, de toi, etc. Je n'ai pas vu son atelier, où d'ailleurs, m'a-t-il dit, aucune toile n'était ébauchée. Je dois prochainement retourner chez lui, un de ces soirs, pour prendre le thé.

Sa femme est toute mignonne, toute blanche et rose, c'est presque une enfant. Il me semble que je vivrais comme un ange avec cette petite fille. Réellement, il ne la flattait pas, quand il disait qu'elle était adorable: visage spirituel, un peu chiffonné, petite bouche, petit pied, enfin délicieuse.--Bon Dieu! qu'ils ont tort de ne pas s'aimer toujours, de se disputer même parfois.

Je pense à notre mariage, à nous. Qui sait si le sort nous garde un bon lot. Sera-t-elle belle, sera-t-elle laide? Sera-t-elle bonne, sera-t-elle méchante? Bonté et beauté ne vont pas toujours ensemble, hélas! Espérons pourtant que nous aurons de la chance et dans le matériel et dans le spirituel.--Car, tout bien pesé, tout bien considéré, je crois que le bonheur est dans le mariage comme ailleurs. On dit que c'est une loterie; je n'en crois rien. Le hasard a bon dos, et dès que l'homme fait une faute, il la met sur le dos du hasard, qui n'en peut mais. Je croirais plutôt qu'il n'y a là que de bons numéros; quant aux mauvais, c'est l'homme qui les fait lui-même. Je m'explique: dans toute femme, il y a l'étoffe d'une bonne épouse, c'est au mari à disposer de cette étoffe le mieux possible. Tel maître, tel valet; tel mari, telle épouse.--L'éducation de la jeune fille est si différente de celle du jeune homme, qu'à la sortie des écoles, même entre frère et sœur, il n'y a plus aucun lien, aucune parenté d'idée. Ce sera bien pire entre deux étrangers, entre deux époux. Le mari a donc une grande tâche, celle de la nouvelle éducation de la femme; ce n'est pas tout de coucher ensemble pour être mariés, il faut encore penser de même: sinon, les époux ne peuvent manquer tôt ou tard de faire mauvais ménage.--Voilà pourquoi l'éducation des filles me paraît si imparfaite. Elles arrivent dans le monde ignorantes, bien plus, ne sachant que des choses qu'il leur faut oublier.--Je patauge d'une belle manière, je crois.

Ma nouvelle vie est assez monotone. Je vais à neuf heures au bureau, j'enregistre jusqu'à quatre heures des déclarations de douanes, je transcris la correspondance, etc., etc.; ou mieux, je lis mon journal, je bâille, je me promène de long en large, etc., etc. Triste en vérité. Mais dès que je sors, je me secoue comme un oiseau mouillé, j'allume ma bouffarde, je respire, je vis. Je roule dans ma tête de longs poèmes, de longs drames, de longs romans; j'attends l'été pour donner carrière à ma verve. Vertu Dieu! je veux publier un livre de poésies et te le dédier.

Vois l'utilité de la transaction. Je puis te remercier de ton envoi littéraire:--_Un Trésor de belle-mère_--sans commettre des phrases heurtées. Tout le monde doit avoir un avis et je vais te dire le mien sur cette comédie. Tu l'as sans doute vu jouer, tu l'as peut-être lue. Dans le premier cas, la mise en scène, la lumière, le jeu des acteurs, peuvent t'avoir égaré; mais dans le second, je crois que tu as été de mon avis: que tu as trouvé cette pièce fort médiocre. Comme comédie, elle ne vaut rien; pas de caractère soutenu, pas même de caractère dessiné. Comme vers, j'en dirais presque autant; à part quelques alexandrins assez comiques, le reste ressemble à de la prose endimanchée.--Un auteur, quelque révolutionnaire qu'il soit, a toujours un but. M. Muscadel ne semble pas en avoir; il n'y a pas d'exposition, pas de nœud, pas de dénouement; ce sont des vers, puis des vers. Le public qui a applaudi cette bluette serait bien embarrassé pour en raconter le fond, car il n'y en a pas. Je le répète, les scènes se suivent sans avoir aucun lien entre elles, rien n'est observé, rien n'est amené à temps. On ne sait pas pourquoi la belle-mère est méchante, on ne sait pas pourquoi elle devient bonne. Les deux époux n'ont qu'une scène, où ils font de l'esprit assez plat. Ces deux rôles développés auraient sans doute eu du bon, mais tels qu'ils sont, ce sont de pâles ébauches. Quant à Valentin, l'âme de la pièce, celui qui a dû la faire réussir, son rôle est le rôle de tous les valets de vaudeville. Rien ne le lie avec les autres personnages, il ne sert pas à l'intrigue, intrigue qui, d'ailleurs, n'existe pas. Quant à la lettre qu'il écrit à sa maîtresse, c'est une ficelle qui n'en est pas même une, puisqu'elle n'amène rien.--Je ne nie pas le mérite de l'auteur, je nie le mérite de sa pièce, je proteste contre les comptes rendus que j'ai lus dans les journaux. Ce n'est pas un bon service à rendre à M. Muscadel, que de lui donner sans raison de l'encensoir par la figure. Et pour mon compte, si j'avais été rédacteur, je lui aurais dit: «Vous avez sans doute du talent, travaillez donc pour nous faire une comédie meilleure que celle que vous venez de nous donner».--Voilà bien du bavardage à propos d'un étranger; mais la littérature a toujours une petite place dans mes missives et j'ai cru bien faire en te donnant franchement mon avis sur une pièce que tu as sans doute jugée toi-même. Je serais heureux que nos deux jugements se rencontrent. Je n'en veux nullement à M. Muscadel, que je ne connais pas; ce n'est pas non plus une basse jalousie qui me conduit. J'ai lu la pièce avec la bonne volonté de la trouver excellente et je me contente de traduire le moins impoliment possible l'impression qu'elle m'a produite.

Je me trompe en disant que l'auteur n'avait pas de but. J'ai cru lui en découvrir un; celui de peindre cette espèce de jalousie qu'éprouve une mère contre la femme qu'aime son fils. Elle croit que cette femme la vole, que l'amour doit lui appartenir tout entier, à elle qui l'a nourri, qui l'aime tant. On pourrait faire une charmante comédie avec cette donnée. Mais combien M. Muscadel a traité cela lourdement, si lourdement, que l'on se demande si le but de l'auteur était bien de peindre cet amour maternel luttant contre l'amour.

J'ai reçu ta lettre.--Tu as raison de ne pas trop te plaindre du sort: car, après tout, comme tu le dis, avec deux amours au cœur, celui de la femme et celui du beau, on aurait grand tort de se désespérer. Le temps passe vite, même dans la solitude, lorsque vous peuplez cette solitude de fantômes chéris; et qu'est-ce être malheureux, sinon être seul. Ce n'est pas, il est vrai, le seul fléau qui sévit sur l'humaine race, mais de là, du manque de toute affection, découlent tous nos malheurs. Aussi, moi l'isolé, moi le dédaigné, je me cramponne à ton amitié en désespéré. Lorsque mon œil interroge l'horizon, il ne voit que brouillard, que vagues nuées, mais au moins il aperçoit encore ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console. Mon pauvre ami, si jamais mes pensées, mes actions te déplaisaient, dis-le moi franchement: je pourrais me défendre auprès de toi, raffermir ton amitié chancelante.

Mais que dis-je là: ne sommes-nous pas maintenant liés, n'avons-nous pas même pensée? Notre amitié est bien solide encore: et ne prends ce que je viens de te dire que comme craintes exagérées d'un danger imaginaire.

Tu m'envoies quelques vers où respire une sombre tristesse. La rapidité de la vie, la brièveté de la jeunesse, et la mort, là-bas, à l'horizon: voilà ce qui nous ferait trembler, si l'on y pensait quelques minutes. Mais n'est-ce pas un tableau plus sombre encore, lorsque dans le cours si précipité d'une existence, la jeunesse, ce printemps de la vie, manque entièrement, lorsqu'à l'âge de vingt ans, on n'a pas encore éprouvé le bonheur, qu'on voit avancer l'âge à grands pas et qu'on n'a pas même, pour égayer ces rudes jours d'hiver, les souvenirs des beaux jours d'été.--Et voilà ce qui m'attend.

Tu me dis encore que quelquefois tu n'as pas le courage de m'écrire. Ne sois pas égoïste: tes joies comme tes douleurs m'appartiennent. Quand tu seras gai, égaye-moi; quand tu seras triste, assombris mon ciel sans crainte: une larme est quelquefois plus douce qu'un sourire. D'ailleurs, écris-moi tes pensées au jour le jour; dès qu'une nouvelle sensation naîtra dans ton âme, mets-la sur le papier. Puis, quand il y en aura quatre pages, expédie-les moi.

Une autre phrase de ta lettre m'a aussi douloureusement impressionné. C'est celle-ci: «la peinture que j'aime, quoique je ne réussisse pas, etc., etc.» Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur toi-même. Je te l'ai déjà dit pourtant: dans l'artiste il y a deux hommes, le poète et l'ouvrier. On naît poète, on devient ouvrier. Et toi qui as l'étincelle, qui possèdes ce qui ne s'acquiert pas, tu te plains; lorsque tu n'as pour réussir qu'à exercer tes doigts, qu'à devenir ouvrier.--Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots. Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme; aujourd'hui je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font encore de l'art--à leur manière,--ils travaillent consciencieusement. Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir, ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison: tu vas travailler chez X***, tu copies ses tableaux, tu l'admires peut-être. Je crains pour toi ce chemin où tu t'engages, d'autant plus que celui que tu tâches peut-être d'imiter a de grandes qualités, qu'il emploie misérablement, mais qui n'en font pas moins paraître ses tableaux meilleurs qu'ils ne sont. C'est joli, c'est frais, c'est bien brossé; mais tout cela n'est qu'un tour de métier, et tu aurais tort de t'y arrêter. L'art est plus sublime que cela; l'art ne s'arrête pas aux plis d'une étoile, aux teintes rosées d'une vierge. Vois Rembrandt; avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids, deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X*** est un bon maître pour t'apprendre le métier; mais je doute que tu puisses apprendre autre chose dans ses tableaux.--Étant riche, tu songes sans doute à faire de l'art et non du commerce. Si je parlais à Chaillan, je lui dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire.--Défie-toi donc d'une admiration exagérée pour ton compatriote; mets tes rêves, ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d'y faire passer cet amour idéal que tu portes en toi.--Surtout, et c'est là le gouffre, n'admire pas un tableau parce qu'il a été vite fait; en un mot, et pour conclusion, n'admire pas et n'imite pas un peintre de commerce.--Je reviendrai sur ce sujet.--Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes idées. Dis-le moi franchement pour ne pas garder contre moi une rancune cachée, et par là même augmentant chaque jour.--Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.

Ton ami,

É. ZOLA.

J'ai changé de demeure; adresse tes lettres rue Saint-Victor, n° 35.

XXXIV

26 avril 1860, 7 _heures du matin._

Mon bon vieux,

Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant. Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite, je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.--L'amitié seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement prendre la peine de le discuter.

Et maintenant j'aborde plus hardiment le sujet peinture.

Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger des coups de pinceau. Je me borne à dire si le sujet me plaît, si l'ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l'amour du beau respire dans la composition. En un mot, sans m'occuper du métier, je parle sur l'art, sur la pensée qui a présidé à l'œuvre. Et je pense agir sagement; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets. Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu'à la vue d'un tableau tu t'occupes beaucoup du métier, que tu t'extasies sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc. Cela est naturel; l'idée, l'étincelle est en toi, tu cherches la forme que tu n'as pas, et tu l'admires de bonne foi partout où tu la rencontres. Mais prends garde; cette forme n'est pas tout, et, quelle que soit ton excuse, tu dois mettre l'idée avant elle. Je m'explique: un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées, placées sur une toile; il ne te faut pas chercher constamment par quel procédé mécanique l'effet a été obtenu, quelle couleur a été employée; mais voir l'ensemble, te demander si l'œuvre est bien ce qu'elle doit être, si l'artiste est réellement un artiste. Il y a si peu de différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d'œuvre. Des deux côtés, c'est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse, une toile, un cadre. La différence n'est que dans ce quelque chose qui n'a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C'est ce quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu'il faut surtout découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu'avant de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la sublime harmonie, par la grande pensée qui s'épand du chef-d'œuvre, et l'entoure comme d'une auréole divine.--Loin de moi la pensée de mépriser la forme. Ce serait sottise; car sans la forme on peut être grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C'est elle qui fixe l'idée, et plus l'idée est grande, plus la forme doit être grande aussi. C'est par elle que le peintre est compris, apprécié; et cette appréciation n'est favorable qu'autant que la forme est excellente. Je me servirai d'une comparaison; si je voulais converser avec un Allemand, je ferais venir un interprète; mais si je n'ai pas d'Allemand avec qui parler, je n'ai que faire d'un interprète. L'interprète est la forme, l'Allemand la pensée; sans la forme je ne comprendrai jamais la pensée, mais je n'ai que faire de la forme si la pensée n'existe pas. C'est le dire que le métier est tout et n'est rien; qu'il faut absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux éléments qui s'annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose.

D'ailleurs, je ne parle pas pour toi; si tu as du bon, comme je le crois fermement, tu n'as pas à établir ces distinctions que je viens de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec sa forme originale; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l'homme. Cela se remarque surtout lorsque c'est la pensée qui règne seule; le pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris; son âme a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l'homme qui la possède sans posséder l'idée, réussit parfois et alors son exemple devient extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont j'avais promis de te reparler; tout ce qui précède n'est qu'un long préambule et c'est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce exclut l'idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme art. C'est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants; rien de mieux. Mais c'est que ce diable de peintre, s'il n'a pas l'idée, a le plus souvent la forme pour lui; et, dès lors, son tableau est un véritable piège pour les commerçants. On est forcé d'avouer que c'est joli, et si l'on ne va pas plus loin, voilà qu'on se met à admirer une œuvre indigne, l'imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les imbéciles qui se laissent prendre; mais m'en voudras-tu si je me suis effrayé, même à tort, et si je l'ai dit en ami: «Prends garde! songe à l'art, à l'art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la forme seule, c'est la peinture de commerce; considère l'idée, fais de beaux rêves; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras sera beau, sera grand». Voilà ce _que_ je t'ai dit, voilà ce que je te répéterai toujours.

Si tu n'es pas content, tu n'es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les plus sérieuses que j'aie écrites de ma vie.--Au moins, souviens-toi de nos engagements; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas attention à mon bavardage.

Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi; nous avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes. C'est un excellent garçon; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable; il ne sera cependant jamais malheureux, et c'est en quelque sorte ce qui me console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n'est plus jeune; je le soupçonne même d'être un peu avare. Avec ces deux défauts, qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim, ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son village, ou bien se contentera des poitrails médiocres qu'il vendra le plus cher possible.

--Il est, me disait-il, dans une maison où logent douze fillettes; et cela l'ennuie, car elles font un tapage à faire crouler les murs. Il va changer de demeure. L'innocent!

Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures jusqu'à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il a du toupet.--Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette exclamation? à nous donner des regrets superflus.

--Je ne t'en dirai pas plus long sur Chaillan: il doit t'écrire lui-même sous peu.--Je n'ai pas encore revu Villevieille; je pense aller lui rendre bientôt visite.

Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé, comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit, une de nos joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste réalité; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses, peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart; j'entends le monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres pour moi; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de soleil viennent se jouer et m'annoncer qu'au dehors la nature est en fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs des parfums enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les yeux, et pour un instant je vous vois passer, vous, mes amis; je les vois, elles aussi, ces femmes que j'aimais sans le savoir. Puis tout s'évanouit, la réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des envies de pleurer.--Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative de l'Orient! la douce et poétique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous devenus?

J'ai fait cette lettre, _currente calamo_, sans me reposer, sans moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est folle, privée de ce peu de raison que je possède.

Je n'ai pas pu attendre une lettre de toi pour t'écrire de nouveau et quoique je n'aie rien à te dire, il m'a pris une telle rage de noircir du papier, que j'ai cédé à la tentation.

Je te serre la main.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

Mes respects à tes parents.

Je reçois ta lettre à l'instant.--Elle fait naître en moi une bien douce espérance. Ton père s'humanise; sois ferme, sans être irrespectueux. Pense que c'est ton avenir qui se décide et que tout ton bonheur en dépend.--Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***.

Je répondrai à ta lettre sous peu.

XXXV

Paris, 5 mai 1860.

Mon bon vieux,

Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J'ai fait l'école buissonnière pour aujourd'hui et je ne crois pouvoir mieux employer le temps passé loin de mon bureau, qu'en causant avec toi.--Je vais donc répondre à tes deux dernières lettres.

Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks. Voici un mois que je suis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres.--Je ne demande qu'une grotte dans le flanc d'un rocher, sur une haute montagne. Je vivrai là vêtu d'un froc s'il le faut, en ermite, ne me souciant ni du monde, ni de ses jugements.--Ne crois pas que ce soit là le vain désir d'un poète; je pense sérieusement et, si je n'avais pas une mère, il y a longtemps que j'aurais tâché de mettre mon idée à exécution.--Quoi qu'il en soit je trouve mon bureau puant et je vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m'arrête, c'est que, sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille; je cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre, combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. Tu ne peux te douter de la souffrance que j'éprouve quand je pense à ces choses-là. C'est comme un damné labyrinthe; j'ai beau marcher, je m'égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à l'art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l'amour ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant l'horrible réalité.--Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps, ce n'est qu'une suite de ma maladie morale, de l'ennui, du désespoir que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de boire frais.