Correspondance: Lettres de jeunesse
Part 15
Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe, je désire que cela t'ait distrait un instant.
Je te serre la main. Ton ami,
É. ZOLA.
XXIX
Paris, 16 janvier 1860.
Mon cher Cézanne,
Me trouvant à la tête de l'énorme somme de vingt centimes, et ne sachant à quoi l'employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste ce qu'il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes quatre pages et comme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai: C'est bon!
Je lis Dante et voici la phrase que j'ai trouvée dans le chant V de l'Enfer: _L'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé_, etc... Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poète ait raison. Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je voudrais que l'amour ne fasse pas grâce à la femme qu'il aime; ce serait grande joie dans le cœur de ce cher ami; et au moins, quand la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches: «Je ne te crains pas, pourrait-il lui dire, j'ai connu l'amour, je puis mourir». Et comme Victor Hugo, il s'écrierait:
Je puis maintenant dire aux rapides années: --Passez, passez toujours! je n'ai plus à vieillir? Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées; J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'étonnai pas de mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C'est une jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes: on dirait une déesse de l'Olympe, mais d'une expression si simple et si gracieuse que sa beauté se change presque en gentillesse. On ne sait trop ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa figure mutine, ou de ses bras magnifiques; quand on les regarde, on se sent pris d'un sentiment de tendresse et d'admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais si la gravure est bonne, mais je sais qu'elle me plaît. D'ailleurs, Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant cette eau-forte, me promettant d'aimer l'original, si un tel portrait, sans doute un rêve de l'auteur, peut en avoir un.
Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien, voici des vers de ce poète:
Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait desclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu, cette vesprée, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil.
Et dire que monsieur Despréaux a eu l'audace de critiquer un homme capable d'écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poète qui ne voit dans un vers qu'une césure et qu'une rime. Comme l'a dit si bien Alfred de Musset, l'auteur du _Lutrin_, au lieu du nectar des poètes du moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la _tisane à la glace_.
Paris est triste à l'œil comme une duègne rechignée, comme un tableau du divin Chaillan, l'immortel inventeur d'un immortel engrais. Le sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d'un vilain badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué un objet, il n'est pas sûr que ce que vous apercevez soit l'objet lui-même, c'est peut-être un second masque.--Bon Dieu, dans quelles phrases je m'embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait mauvais temps, et me voici en plein carnaval.
Je suis triste comme le temps: donc, en raisonnant comme un portrait du sublime Chaillan, le sublime auteur de ton sublime portrait. Las! te souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait tes joues, de cette teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la chambre dudit Chaillan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses. Heureux coquin, il t'a fait ton portrait, ce grand artiste; avec de bonnes couleurs encore ... et sans payer!
Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter, Hésus. Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment sa puissance! Comme ce pauvre Monde serait joyeux! Je rappellerais sur la terre l'ancienne gaieté gauloise. J'agrandirais les litres et les bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais la vieillesse. Je dirais aux pauvres mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche se penche vers vous, cueillez le fruit; arrière les grandeurs, arrière les jaloux, arrière les prosaïques; et buvons frais, morbleu!» Et ces malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais! J'agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres plus touffus. Celui qui n'aimerait pas serait condamné à mort, et une fleur serait portée par les plus fidèles. Chacun trouverait sa chacune; et il naîtrait autant d'hommes que de femmes, et chaque couple futur naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je me chercherais une compagne, puis j'abdiquerais pour aller nous perdre, les pieds dans les fleurs et le front au soleil.
Je te serre la main. Ton ami,
É. ZOLA.
Je ne sais trop ce que je viens d'écrire.--Écris-moi, et divague le plus possible.
XXX
Paris, 9 février 1860.
Mon cher ami,
Je suis triste, bien triste, depuis quelques jours et je t'écris pour me distraire.
Je suis abattu, incapable d'écrire deux mots, incapable même de marcher. Je pense à l'avenir et je le vois si noir, si noir, que je recule épouvanté. Pas de fortune, pas de métier, rien que du découragement. Personne sur qui m'appuyer, pas de femme, pas d'ami près moi. Partout l'indifférence ou le mépris. Voilà ce qui se présente à mes yeux lorsque je les porte à l'horizon, voilà ce qui me rend si chagrin. Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai pas achevé mes études, je ne sais même pas parler en bon français; j'ignore tout. Mon éducation du collège ne peut me servir à rien: un peu de théorie, aucune pratique. Que faire alors? et mon esprit balance, et me voilà triste jusqu'au soir.--La réalité me presse et cependant je rêve encore. Si je n'avais pas ma famille, si je possédais une modique somme à dépenser par jour, je me retirerais dans un bastidon, et j'y vivrais en ermite. Le monde n'est pas mon affaire; j'y ferai triste figure, si j'y vais quelque jour. D'autre part, je ne deviendrai jamais millionnaire, l'argent n'est pas mon élément. Aussi je ne désire que la tranquillité et une modeste aisance. Mais c'est un rêve, je ne vois devant moi que luttes, ou plutôt je ne vois rien distinctement. Je ne sais où je vais et je ne pose mon pied qu'avec frayeur, sachant que la route que j'ai à parcourir est bordée de précipices. Et encore, je le répète, si j'avais quelque joie qui vint me donner du cœur; si, lorsque je suis trop triste, je savais où aller m'égayer. Depuis que je suis à Paris, je n'ai pas eu une minute de bonheur; je n'y vois personne et je reste au coin de mon feu avec mes tristes pensées et quelquefois avec mes beaux rêves. Parfois cependant je suis gai, c'est lorsque je pense à toi et à Baille. Je m'estime heureux d'avoir découvert dans la foule deux cœurs qui aient compris le mien. Je me dis que, quelles que soient nos positions, nous conserverons les mêmes sentiments; et cela me soulage. Je me vois entouré d'êtres si insignifiants, si prosaïques, que j'ai plaisir à te connaître, toi qui n'est pas de notre siècle, toi qui inventerais l'amour, si ce n'était pas une bien vieille invention, non encore revue ni perfectionnée. J'ai comme une certaine gloire à t'avoir compris, à te juger ce que tu vaux. Laissons donc les méchants et les jaloux: la majorité des humains étant stupide, les rieurs ne seront pas de notre côté; mais qu'importe! si tu éprouves autant de plaisir à me serrer la main que moi à serrer la tienne.--Voici deux pages et demie de noircies et je ne t'ai encore rien dit de ce que je désirais, je ne t'ai pas expliqué pourquoi je suis triste. C'est ce que j'ignore moi-même, et je me contenterai d'ajouter que peut-être je me désespère ainsi parce que je n'ai personne pour me consoler.
Voici le carnaval qui finit, hâte-toi de faire des folies pour me les raconter. On ne s'amuse plus; la reine Bacchanale a abdiqué en faveur du roi Ennui. On a retiré les battants des grelots et crevé les tambours de basque. Hâte-toi de faire des folies.--Sans doute Baille viendra te voir le mardi gras. Tâchez de casser les pots, les bouteilles et les verres vides. Inventez quelque bon tour qui me fasse rire.
Écris-moi souvent et parle-moi souvent de toi.--Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.--Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XXXI
Paris, 3 mars 1860.
Mon cher Paul,
Je ne sais, j'ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j'entends sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T'avoir auprès de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement impossible, qu'il est des moments où je me demande si je ne m'abuse pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent abusé dans ses espérances que la réalisation d'une d'elles vous étonne et qu'on ne la déclare possible que devant la certitude des faits.--J'ignore de quel côté soufflera l'ouragan, mais je sens comme une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au point où tu en es; il me semble qu'après tant d'efforts la victoire ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi voici le sieur Gilbert qui tâte tes intentions, qui te conseille de rester à Aix; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui échapper. D'autre part, ton père parle de s'informer, de consulter le susdit Gilbert, conciliabule d'où résulterait inévitablement le renvoi de ton voyage au mois d'août. Tout cela me donne des frissons, je tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances, tu m'annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui, qu'il me serait très pénible, n'ayant fait provision de patience que jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande maxime: laissons couler l'eau; et nous verrons ce que le cours des événements nous apportera de bon ou de mauvais. S'il est dangereux de trop espérer, rien n'est sot comme de désespérer de tout; dans le premier cas, on ne risque que sa gaieté future, tandis que dans le second on s'attriste même sans cause.
Tu me fais une question singulière. Certainement qu'ici, comme partout ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t'offre, en outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des musées où tu peux étudier d'après les maîtres, depuis onze heures jusqu'à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De six à onze tu iras dans un atelier peindre d'après le modèle vivant; tu déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit au Luxembourg, le chef-d'œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures de travail; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un tel régime, de bien faire. Tu vois qu'il nous restera toute la soirée de libre et que nous pourrons l'employer comme bon nous semblera, et sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous prendrons notre volée et nous irons à quelques lieues de Paris; les sites sont charmants et, si le cœur t'en dit, tu jetteras sur un bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras ici: le travail poétique, tel que nous l'aimons. Je suis paresseux pour les travaux de brute, pour les occupations qui n'occupent que le corps et étouffent l'intelligence. Mais l'art, qui occupe l'âme, me ravit, et c'est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que je travaille le plus. Il y a, une foule de gens qui ne comprennent pas cela, et ce n'est pas moi qui me chargerai de le leur faire comprendre.--D'ailleurs, nous ne sommes plus des gamins, il nous faut songer à l'avenir. Travaillons, travaillons: c'est l'unique moyen d'arriver.
Quant à la question pécuniaire, il est un fait que 125 francs par mois ne le permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois; un déjeuner de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60 francs par mois; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de 10 francs; de plus, je mets 10 francs de toiles, pinceaux, couleurs; cela fait 100 francs. Il te restera donc 25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs: tu vois que tu auras juste pour te suffire, et je t'assure que je n'exagère rien, que je diminue plutôt. D'ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi; tu apprendras ce que vaut l'argent et comme quoi un homme d'esprit doit toujours se tirer d'affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager, tu peux te suffire.--Je te conseille de faire à ton père le calcul ci-dessus; peut-être la triste réalité des chiffres lui fera-t-elle un peu plus délier sa bourse.--D'autre part, tu pourras te créer ici quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers, surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien; et quand tu n'en ferais qu'une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n'est qu'une question de recherche.--Viens hardiment, une fois le pain et le vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts.
Voici bien de la prose, bien des détails matériels; comme elle te concerne et que de plus elle est utile, j'espère que tu me la pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a froid, que sais-je? et toujours l'âme qui voudrait parler et qui à son tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n'était pas, pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu'on trouve un certain plaisir dans le contentement de ses appétits.
Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte que tu m'écriras la veille de ton départ, le jour et l'heure de ton arrivée. J'irai t'attendre à la gare et t'emmènerai sur-le-champ déjeuner en ma docte compagnie.--Je t'écrirai d'ici là.--Baille m'a écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous retrouver au mois de septembre.
Je te serre la main, mes respects à tes parents.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XXXII
25 mars 1860.
Mon cher ami,
Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture et peinture ne s'y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais. C'est un grave oubli, presque un crime; et je veux tâcher de le réparer aujourd'hui.
On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que l'on était en train de réparer. Elle est située sur l'emplacement qui s'appelait jadis _la Cour des Miracles_, et entourée d'un délicieux petit jardin.--ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme carrée; elle est surmontée d'un dôme et percée de quatre ouvertures à plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures se trouve un bas-relief fort étroit et fort long, ce qui fait deux bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d'eux représente une naïade, ainsi que l'indique une plaque de marbre noir portant ces mots: _Fontinx nymphus_. Et je t'assure que ce sont de charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais pour m'égayer dans mes moments d'ennui. D'ailleurs, tu connais le genre de Jean Goujon: tu dois te rappeler ces deux baigneuses qui sont dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même finesse de lignes, même charme dans l'ensemble. Enfin, l'eau tombe en nappe de bassin en bassin.--Je te parle de cette fontaine, parce que je me suis oublié une grande heure à la contempler; qui plus est, je me dérange souvent de ma route pour aller lui jeter un regard d'amour. C'est que je ne puis t'exprimer, dans ma froide description, toute son élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières courses, lorsque tu viendras ici, sera d'aller voir l'objet de mon admiration.
L'autre jour, en me promenant sur les quais, j'ai découvert des gravures de Rembrandt fort risquées. Comme dit Rabelais, j'y vis derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels ferrements, qu'ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle manière.--Les extrêmes se touchent; tout à côté étaient suspendues des gravures d'après Ary Scheffer: _Françoise de Rimini_, la _Béatrix_ du Dante, etc.
Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort l'année dernière: à Paris, ce serait un crime de répondre non, mais en province, ce n'est qu'une grosse ignorance. Scheffer était un amant passionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque diaphanes. Il était poète dans toute l'acception du mot, ne peignant presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus délirants. Veux-tu rien de plus poétique, d'une poésie étrange et navrante, que sa _Françoise de Rimini?_ Tu connais l'épisode de _la Divine Comédie:_ Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui toujours les fait tournoyer dans l'espace sombre. Quel magnifique sujet! mais aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement suprême? ces deux âmes qui restent même unies pour souffrir les peines éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur n'a pas effacé l'amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras que le peintre est sorti victorieux de la lutte; je renonce à te la décrire, j'y perdrais du papier sans seulement t'en donner une idée.
Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n'ai jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards barbotant dans un ruisseau, un figuier à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui semble dénué de toute poésie. Mais qu'il vienne un rayon de soleil qui fasse scintiller la paille jaune d'or, miroiter les flaques d'eau, qui glisse dans les feuilles de l'arbre, s'y brise, en ressorte en gerbes de lumière; que, de plus, on fasse passer dans le fond une leste fillette, une de ces paysannes de Greuze, jetant du grain à tout son petit monde de volailles: dès ce moment, ce tableau n'aura-t-il pas, lui aussi, sa poésie; ne s'arrêtera-t-on pas charmé, pensant à cette ferme où l'on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était accablante? Que voulez-vous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous criez tant après la poésie, c'est dire que la nature est prosaïque. Et vous en avez menti.--C'est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami, monsieur le grand peintre futur. C'est pour te dire que l'art est un, que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une grande chose et que hors la poésie il n'y a pas de salut.
J'ai fait un rêve, l'autre jour.--J'avais écrit un beau livre, un livre sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux noms en lettres d'or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans cette fraternité du génie, passaient inséparables à la postérité. Ce n'est encore qu'un rêve malheureusement.
Morale et conclusion de ces quatre pages.--Tu dois contenter ton père en faisant ton droit le plus assidûment possible. Mais tu dois aussi travailler le dessin fort et ferme--_unguibus et rostro_--pour devenir un Jean Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau.
Tu me demandes la suite de _la Mascarade_. Je ne puis contenter ton désir, par la simple raison que, jusqu'à présent, cette suite n'existe pas. Le fragment que je t'ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne sais ce qui me passa par la tête, j'abandonnai complètement cette pièce pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de terminer: quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique Hermann; en tous cas, dès qu'il existera une suite quelconque, je te l'expédierai.
Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l'envoi des gravures, soit pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j'oserai dire que c'est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances, et cela me console. Je ne me plains que d'une chose, c'est que tes épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le sais: ainsi donc plus d'excuses.--J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas boire que de cesser de correspondre avec toi.
Tu m'écris ensuite que tu es bien triste: je te répondrai que je suis bien triste, bien triste. C'est le vent du siècle qui a passé sur nos têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous; la faute en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que: si je t'ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends par ce mot _compris_. Pour moi, voici ce qu'il en est: j'ai reconnu chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux premières qualités devant lesquelles je m'incline. Et cela m'a suffi; dès ce moment je t'ai compris, je t'ai jugé. Quelles que soient tes défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même pour moi. Il n'y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas de sa nature de pierre. Mais l'homme est tout un monde; qui voudrait analyser les sentiments d'un seul pendant un jour, succomberait à l'œuvre. L'homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent tes contradictions appareilles. Je t'ai jugé bon et poète, et je le répéterai toujours: «Je t'ai compris.»
Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d'août. La paresse est une belle chose, on n'en meurt pas plus vite. Puisque la vie est mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous emporte, tout aussi poliment que notre voisin qui a passé sa vie à l'ombre, sans parler, vivant comme un ours, afin d'amasser un peu d'or.
Je te serre la main.
Ton ami,
É. ZOLA.
XXXIII
Paris, 16 avril 1860.
Mon cher Cézanne,