Correspondance: Lettres de jeunesse
Part 11
Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir. Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe.--Je ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive: permets-moi seulement que je me disculpe de quelques accusations graves.--Ce n'est pas S... que j'ai aimée, que j'aime peut-être encore; c'est l'Aérienne, un être idéal que j'ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu'une fille d'ici-bas que j'ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez fou pour empêcher la rose d'aimer chaque papillon qui la caresse?--Ne me fais pas l'injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable as-tu pêché cela? Quant à la critique de _Paolo_, si tu l'as écrite, garde-la; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une chose: c'est que je n'ai pas écrit un seul vers sans intention; il sera bien difficile de retrancher et d'ajouter; je te ferai voir pourquoi et tu te rendras à mes raisons.
Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XIX
Paris, 21 septembre 1860.
Mon pauvre vieux.
J'ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l'espérance de te donner une réponse décisive, j'ai attendu jusqu'à ce jour. Je me décide enfin à t'écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je ne puisse t'en fixer la date.--Tu dois en être persuadé: les obstacles ne dépendent nullement de moi, ma volonté n'y est pour rien, et je désire peut-être plus que toi d'aller m'égayer quelque temps, sous votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd'hui, je partirais; je travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien n'a réussi.--D'ailleurs, j'espère fortement et, si je ne craignais de vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue. Tout ce que je redoute, c'est un retard plus ou moins long, c'est de laisser passer les jours de vacances. Écris-moi donc la date de votre rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je ne désespère de rien.--Je ne saurai trop me plaire à te le répéter: pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui me désespère aujourd'hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c'est de ne pouvoir vous dire: allez tel jour m'attendre à la gare.--N'importe, tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir. Écris-moi au plus tôt ce que je te demande: la durée de ta liberté. Ta lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous importe.
Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais répondre à sa dernière épître; cette lettre est pour vous deux. Il est presque inutile qu'il m'écrive, jusqu'à ce que la question du voyage soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale conversation écrite.
J'ai à te blâmer d'une chose, blâmer n'est pas le mot, mais n'importe. Il y a cinq à six semaines, tu m'annonçais tes examens écrits et tu ajoutais: «Je n'ai aucune espérance.» Moi, je te crois et j'en gémis. Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc que j'ai poussé des gémissements en vain. Aujourd'hui tu m'écris que tu as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m'attrister de nouveau? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D'une première expérience, je déduis qu'il ne faut nullement me fier sur les jugements que tu portes sur toi-même, et qu'il est sage d'attendre les résultats pour pleurer ou sourire.--Ne te serais-tu pas fait le raisonnement suivant: «Je viens de me présenter à l'École polytechnique, c'est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l'une: ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d'autant qu'elle est préparée depuis plus de temps; si au contraire, je suis accepté, la bonne impression est d'autant plus grande qu'elle est moins attendue.» Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec conscience, elle le fait honneur. En tout cas, si ce n'est qu'une de mes inventions, je te conseille d'en user sciemment après en avoir usé par hasard.--Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme avant ta lettre; ce n'est qu'après avoir lu la liste des vainqueurs que je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide quelconque.
Marguery est à Mâcon; il vient de m'écrire de cette ville en m'annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j'y suis malheureusement encore, j'aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin: charmant voyage que celui-là et que j'ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais réaliser ce songe?
Je suis presque continuellement indisposé. L'ennui me ronge; ma vie n'est pas assez active pour ma forte constitution, et mon système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un état perpétuel d'excitation morale et physique. Je suis incapable d'entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions d'un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette longue insomnie.--La nuit dernière, comme je dormais à moitié d'un sommeil fiévreux, il m'est venu une idée que je crois grande et belle. Un long poème à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds. La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici. D'ailleurs, c'est une œuvre tellement sérieuse et d'une portée si grande qu'on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis. Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d'ordre dans ce nouveau cahier.
Buvez et riez, mes bons amis. J'ai tant de choses à vous dire, à vous demander: mes projets, les vôtres. J'ai tant de choses à voir: les panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d'ailleurs, n'est-ce donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler; d'aller faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de nos rires enfantins.--Je _veux_ aller à Aix; je le jure sur ma pipe!!!
Je ne saurais t'en écrire davantage. C'est à regret que je t'envoie cette lettre si vague et si pleine d'inquiétude; que ne puis-je me plier en quatre comme ce flexible papier et m'expédier sous enveloppe pour la modique somme de vingt centimes!
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. A bientôt cependant. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Vous avez tort de m'accuser de manquer de cordialité et de confiance à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves, bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c'est que ces détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et n'auraient pour résultat que de m'attrister.
XX
Paris, 2 octobre 1860.
Mes chers amis.
Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c'est là votre café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes lettres jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, par raison d'_économie_, la même épître servira pour vous deux: économie de temps, économie d'argent.
Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne compte vous l'expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez donc les dernières lignes.
Je ne veux aujourd'hui que me désennuyer en bavardant un peu avec vous.--Baille me dit quelque part: «Passons le temps en lettres et en souvenirs.»--C'est bien dit et j'applaudis. Dante se trompe lorsqu'il écrit: «Rien n'est plus douloureux qu'un souvenir de bonheur dans un jour de tristesse.» Je lui réponds hardiment: «Rien ne repose mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les larmes que le parfum du temps passé.»--Vous me prêchez l'économie; vous souvenez-vous de l'an dernier, lorsque l'argent de Paris se faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la soirée. Baille tournait à l'économie; il prétendait comme aujourd'hui faire de nous des thésauriseurs, des avares; pardonnables et prodigues avares que ceux qu'il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois déclarer que le péché d'avarice trouvait en lui un terrible adversaire, un autre péché capital, bien gros, bien damnable: la Gourmandise. Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur; t'en souviens-tu, Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t'expédiait chez Leydet; puis, lorsque tu lui rapportais une fiole d'un liquide quelconque, lorsque je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon très pathétique, très larmoyant sur l'abstinence, le soir au café, il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait d'un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œsophage irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et la demi-tasse n'en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà les sermonneurs! en paroles ils boivent de l'eau et mangent du pain bis; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de brioches.--Je me souviens d'un autre méfait de Baille, et puisqu'il est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l'agréable hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites; nous avions emporté, s'il m'en souvient, un gigot d'une certaine encolure. Or donc, nous nous mettons à table, c'est-à-dire sur le gazon, près de la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot: néant, éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin, j'entrevis le manche, puis, tout au bout, Baille suspendu encore à quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l'économe, que vous en avez mangé ce jour-là du mouton! Dénouement, je conclus qu'un gourmand est l'antipode d'un avare, un économe même est l'antipode de notre ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours, vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d'un honnête homme.--Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aix, n'être économe que si j'y suis forcé; sinon, je te promets des choux et des bavaroises et des gigots,--le tout pour fondre ton éloquence de pédagogue, comme la neige aux rayons de mai.--L'économie est un mythe chez vous et je m'en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu! rions aujourd'hui; demain viendra avec des pleurs ou des sourires, et la grande sagesse est de le prendre tel qu'il se présentera. Voilà, direz-vous, une bien vilaine morale; mais je la trouve sublime, bien qu'un peu imprudente. Je me rappelle à ce sujet un mot profond de Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette prodigalité: «Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit, voudrais-tu que mes parents héritent?»--O Baille, médite cette pensée profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries que comme le jeu d'un ami qui se berce doucement dans de lointains et joyeux souvenirs.
Marguery est à Paris. J'ai déjà passé deux journées avec ce grand dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne sachiez déjà. L'enfant grandit, mais ne change que rarement; notre ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant romancier qui s'admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu'on ne saurait lui en vouloir. Après vous, je l'estime mon meilleur ami; je préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et des Marquezi.--Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà et là quelques cafés. Puis je l'ai mené à l'administration du _Journal du Dimanche, la Provence musicale_. Enfin je lui ai lu un proverbe que j'ai écrit cet hiver et dont j'ai dû vous parler. Il a applaudi et m'a conseillé fortement de le présenter au théâtre de l'Odéon. Il est vrai que cela me rapporterait peut-être quelque argent; mais je ne veux m'y décider qu'après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si je vais à Aix.
Tu m'assures que Cézanne viendra ici au mois de mars.--C'est à Baille que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler de cela.--Puisses-tu dire vrai; j'ai de longues journées d'ennui. Vous avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres qui peuvent s'atteler impunément à leur travail comme à une charrue et traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions, des rires et du sérieux. Ah! si vous étiez ici! Je n'y compte pas, je l'espère; c'est tout ce que peut dire un homme.
Je reçois à l'instant votre lettre et je reprends ces feuilles, abandonnées et reprises souvent.--Je ne puis que vous remercier des dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir, je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié seule vous a conduit. Heureusement que ce déménagement partiel était dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre mes intérêts n'est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une fois.--Quant aux autres objets, misérable mobilier s'il en fut, vous pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé m'est cher et je n'aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste, je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres; je le répète, ne touchez plus à rien.
D'ailleurs, j'ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m'accusiez naguère de manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager sans que j'en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois, quels sont ces événements? Craindriez-vous par hasard de m'offenser en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien ne m'offense de la vôtre.--Ainsi donc dans votre prochaine lettre, soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s'il en est temps encore.
Cézanne a la clef de la maison; qu'il la garde religieusement et tâche de faire oublier qu'il l'a en son pouvoir. Si même on la lui demandait, _n'importe qui_, qu'il la refuse tout net et dise, s'il veut se débarrasser, qu'il l'a égarée. Enfin, pour dernière recommandation, je vous dirai d'aller le moins possible à ma mansarde, de ne point vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu'au jour de mon arrivée--si ce jour doit luire toutefois.--Quant à mes cachets, soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et auxquelles je remédie longtemps à l'avance.
Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baille m'a écrit qu'il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré jusqu'au 15 octobre. Mon voyage n'est pas qu'un voyage d'agrément, j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu'il serait trop long de vous expliquer ici; c'est ce qui me fait encore espérer fortement de vous voir.--La proposition de Baille me prouve son affection et je l'en remercie; mais je ne saurais l'accepter et lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons. J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je, dans la maison de ses parents, c'est-à-dire une maison où doit venir une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même temps aux bonnes langues d'une ville de province. D'ailleurs, si je pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyez-vous que cela allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter une forte somme et ce n'est pas cent francs qui l'augmenteraient de beaucoup.--D'ailleurs nous serons économes, c'est entendu. Aussi, lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de grand cœur; seulement vous accepterez de même mes invitations.
Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande joie. J'y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous aveugle.
Tâchons donc d'être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une espérance inutile. _Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas:_ espérons jusqu'au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés pour jamais.
Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte badin que je termine: il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à vous, écrivez-moi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas de bégueulerie, soyez francs avant tout.--Pour moi, je compte vous expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l'avenir est à moi et je n'ai qu'à avoir du courage pour parvenir.
Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s'il est possible. Rabelais dit que le rire est le propre de l'homme; suivez donc les préceptes de ce maître passé en joyeuseté.
A bientôt sans doute. Mes respects à vos parents.
Je vous serre la main. Votre ami,
ÉMILE ZOLA.
On prie Baille d'écrire un peu plus lisiblement.--Vous avez de la bien belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit coûter gros.--Je ne sais trop comment j'écris.
Je suis en train d'apprendre la pâtisserie et la cuisine, le tout pour concilier l'économie que Baille prêche et ne pratique pas et la gourmandise qu'il pratique et ne prêche pas. J'ai la recette d'un certain punch aux œufs dont vous me direz des nouvelles.--Ne faut-il pas savoir un peu de tout ici-bas.
XXI
Paris, 31 octobre 1860.
Mon cher ami,
Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles pages: rien sur toi, rien sur les autres.--Tu dis que tu t'ennuies; raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière qui te manque: parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi ce que tu en penses. Mais n'as-tu pas la fontaine de la rotonde à critiquer; n'as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard et _tutti quanti?_ Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires à enregistrer dans l'ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses, quelles nouvelles fanfaronnades? Pas de matière! Pas de détails! Quand tu n'as qu'à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs histoires plus ou moins historiques. Les chers enfants ignorent que la discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter parmi eux bon nombre d'anecdotes que tu me narreras ensuite.--D'autre part, si ce genre d'épître te déplaît, si tu préfères ne pas parler de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux, parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit s'agiter dans ton âme, de tes aspirations et de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et le plus longuement possible.